La répression a commencé

La répression a commencé
bien avant 1992

Témoignage recueilli par algeria-watch mi-novembre 1997

Mon nom est Mourad (nom fictif) et cela fait cinq ans que j’ai fui vers l’Europe (en 1992), cinq ans que je suis dans une situation instable, ne sachant pas si demain je serai encore ici. Je ne sais pas si demain, des policiers ne viendront pas me chercher pour m’emmener vers l’aéroport, pour un voyage-retour qui certainement finirait mal… très mal.

J’étais militaire, militaire de carrière. J’ai fait dix ans dans l’armée. J’étais dans l’administration, comme militaire. Et je ne vous dis pas que j’en ai vu des choses! J’ai eu la chance ou le malheur d’avoir passé les trois dernières années dans un ministère, à Alger. Jusqu’au moment de mon arrestation fin 1989, j’étais secrétaire dans une administration militaire et à ce poste j’en ai vu des affairistes s’enrichir sur le dos de la population. Quotidiennement nous côtoyions ces gradés qui se faisaient verser des avances ou s’attribuaient des décharges soi-disant pour soins à l’étranger. Et puis nous avions des contacts avec d’autres services, entre autre des agents de la sécurité militaire et là nous en avons entendu des histoires. Il m’est arrivé d’aller au port d’Alger et de voir les livraisons de marchandises, des voitures par exemple, prévues pour l’armée, passer entre les mains d’un militaire qui les détournait à son profit pour les revendre. Des marchandises achetées avec les deniers publics.

Au niveau du ministère nous étions surveillés par des agents de la sécurité militaire. Déjà le fait de faire ses prières rituelles était suspect. Il est vrai qu’à l’époque un mouvement contestataire s’amorçait qui s’exprimait surtout au niveau des mosquées. Je dois reconnaître que j’en fus influencé. En temps que militaire il m’était interdit d’adhérer à un parti politique mais la corruption et les inégalités sociales, les privilèges pour les uns et la misère pour les autres étaient si flagrants que je ne pouvais que partager ce besoin de justice. J’assistais donc souvent aux prières et discussions à la mosquée As-Sunna à Bab El-Oued ou la mosquée Kaboul à Kouba. Il est certain que ceci était connu des services de sécurités et que j’étais classé comme élément suspect. J’allai en payer la facture peu de temps après.

Une affaire de détournement de fonds au niveau de notre service entraîna l’arrestation de nombreux employés, dont moi. Je fus interpellé à mon domicile familial où je me trouvais en congé, ma famille n’habitant pas Alger. On m’emmena à la brigade de Gendarmerie de Bouzaréah où durant une semaine je fus quotidiennement interrogé par les collègues de la brigade de recherche de Birmandreis. J’avais été arrêté pour cause de vol mais les interrogatoires tournaient autour de mes contacts avec le FIS. Toute une semaine durant, je fus interrogé du matin au soir, la nuit c’étaient les agents de la sécurité militaire qui les relayaient. Ils ne prenaient pas de gants, ils insultaient, frappaient, torturaient. Je ne peux pas décrire les tortures qu’ils m’affligèrent. Il y avait avec moi d’autres inculpés qui subirent le même sort.

La semaine écoulée, nous fûmes présentés au tribunal militaire de Blida. La séance a duré toute la journée et ensuite on nous a transféré à la prison militaire de Blida. C’est une prison moderne qui a été inaugurée en 1986, je crois. Elle est immense et composée de plusieurs blocs en forme d’étoile. Les bâtiments comportent un rez-de-chaussée et deux étages; à chaque étage, il y a un grand hall d’où on accède aux cellules. Celles-ci sont des pièces froides et humides pour quatre personnes.

Arrivés à la prison, on nous a arraché nos vêtements et donné des uniformes pénitenciers, sales et déchirés, des chaussures qui ressemblaient à tout sauf à des chaussures. On nous a mené chez le coiffeur qui nous a rasé les têtes.

Nous étions quatre, tous inculpés dans la même affaire et emprisonnés dans la même cellule, isolés des autres. Cela signifiait que nous ne voyions pas d’autres prisonniers. Dans le réfectoire on nous menait dans un coin, loin des autres, et lorsqu’il nous fut permis après des mois d’emprisonnement de faire des rondes dehors, c’est dans une cour isolée qu’on nous mena. Par contre nous avions droit à une visite d’un quart d’heure par semaine en présence de militaires armés. Donc pendant un an nous avons vécu avec la seule présence de nos trois codétenus et des gardiens de prison qui sont d’une espèce bien spéciale. Ce sont des militaires qui ne vivent qu’au rythme des petits privilèges et pots-de-vin qu’ils arrivent à arracher à leurs supérieurs ou aux détenus. Ce sont de véritables tyrans, excellant dans l’art de faire souffrir les prisonniers. Nous étions donc là, à attendre notre jugement, ne sachant quand celui-ci aura lieu et supportant un traitement spécial. Surtout durant les premiers mois, on nous présenta deux à trois fois par semaine au juge d’instruction qui devait nous interroger au sujet de nos contacts avec le FIS, des autres militaires et de leurs activités « subversives », leurs contacts, etc. Il utilisait les dossiers établis par la brigade de recherche, c’est à dire nos déclarations faites sous la torture et celles faites au parquet au moment de notre inculpation. Plus tard les interrogatoires du juge d’instruction s’espacèrent. Il voyait bien dans quel état nous étions puisqu’on nous torturait, mais cela ne l’intéressait pas, il ne fit même pas un effort pour nous envoyer voir un médecin.

Les tortures… Ce sont les gardiens qui s’en chargeaient et ils ne ménageaient pas leurs efforts. Ils nous sortaient de nos cellules pour nous enfermer dans uns autre cellule vide, pour une journée ou une journée et une nuit. La plupart du temps c’est nu ou à moitié nu qu’on nous « traitait ». Les mains attachés derrière le dos, les gardiens nous fouettaient avec des tuyaux. Ou bien ils nous trempaient d’eau et nous abandonnaient sur le ciment glacial. Ou bien on nous sortait dans la cour et nous pendait par les mains à un grillage pendant des heures. J’en garde des séquelles à une main. Je ne peux raconter toutes les formes de supplice… C’est trop dur à supporter. Parfois, la nuit, je fais des cauchemars et me réveille en sursaut, pensant être dans cette prison maudite à la merci de ces gardiens sadiques. Ce sont des brutes, ces gardiens. Au moment de la grève du FIS en Juin 1991, ils nous disaient: « il faut leur tirer dessus, il faut tous les tuer! » Les six premiers mois, les séances de torture étaient nombreuses. On venait nous chercher à peu près deux fois par semaine. Plus tard, les séances s’espacèrent et finalement on ne nous sortait qu’une fois par mois. Dans cette prison il y a des « cellules noires » et ce sont les « têtes dures » qui y passent entre un à trois mois. Heureusement, j’ai pu éviter ce châtiment.

Après un an enfin, notre procès a eu lieu. Il fut expéditif. Nous avions bien eu droit à une défense, mais elle n’était d’aucun secours. On nous condamna à trois ans de réclusion. Avec ce verdict, je fus radié de l’institution militaire, c’est à dire dégradé et expulsé.

Tous ensembles, nous avons été transférés dans un autre bloc de cette même prison, le bloc où se trouvaient d’autres militaires inculpés pour viol, vol ou désertion. Nous retrouvions les mêmes conditions de détention mais nettement assouplies dans le sens qu’on ne nous interrogeait plus, qu’on ne nous torturait plus et que nous rencontrions d’autres prisonniers au moment des repas au réfectoire et des récréations dans la cour. En dehors de ces occasions nous restions enfermés dans nos cellules. Très rarement on nous autorisait à regarder la télévision dans le hall ou à lire un journal. Les sorties dans la cour étaient irrégulières, parfois deux fois par jour, parfois pas du tout. Il y avait bien des punitions collectives de temps à autre, ramper sur le sol ou rester assis sur le ciment glacé ou bien rester debout pendant des heures mais ce n’était rien comparé à ce que nous avons enduré durant la première année.

Au moment de la grève de juin 1991 de nombreuses personnes arrêtées furent amenées à notre prison avant de les transporter vers les camps du sud. Les forces de l’ordre avaient arrêté des hommes de toutes les couches sociales, de toutes les profession: il y avait des commerçants, des professeurs, des trabendistes, des vieillards et des mineurs. On m’obligea à enregistrer les noms des nouveaux arrivés. Ceux-ci étaient amenés en fourgonnette de la gendarmerie, par groupe de 20 à 30 personnes. Ils étaient accompagnés d’agents de la sécurité militaire et de gendarmes. Durant leur séjour, la prison était surpeuplée et les condamnés étaient mêlés aux nouveaux arrivés. Ces gens arrêtés de façon arbitraire et provenant de différentes régions du pays ne restaient pas longtemps dans la prison. Généralement après un jour, on les emmenait par groupe de dix dans des voitures militaires en direction des camps dans le sud, Reggane ou autres. Il y avait toujours de nouvelles fournées de prisonniers qui venaient et parfois ils restaient jusqu’à deux semaines. C’était une période très agitée et pour moi très intéressante car j’eus l’occasion de rencontrer de nombreuses personnes qui me racontaient ce qui se passait dehors et avec qui je pus discuter de la situation politique.

Après un peu moins d’un an je fus transféré à la prison civile de Blida. C’était un bâtiment prévu pour 400 à 500 prisonniers mais nous étions plus de 600. Nous étions entre 100 et 120 par salle, aménagée de lits superposés. Ce qui m’a le plus choqué dans cette prison c’est le fait de voir des mineurs et surtout de voir de quelle façon ils étaient traités. A ce moment ils étaient 28 et étaient isolés des autres. Il y avait une espèce de kapo qui leur donnait des ordres, un autre détenu, adulte celui-ci. Ils étaient très sales et on les maltraitait quotidiennement avec des coups de fouet par exemple.

Je ne tardais pas à cet endroit, je fus transféré à Chlef dans une immense prison de 12 ha. Là aussi on nous parquait dans des immenses salles surchargées parce qu’entre temps les événements de janvier 1992 avaient provoqué l’arrestation de milliers de personnes. A Chlef les condamnés étaient séparés des autres, ainsi je n’ai pas eu de contact avec les nouveaux arrivants.

Entre temps je fus gracié et je pus sortir de prison mi 1992. Mais les problèmes ne firent que commencer. Il m’a fallu six mois pour récupérer mes papiers et dans ma situation, il était hors question de trouver du travail. Avec mon passé aucune société nationale ne m’aurait embauché. J’étais même un facteur dérangeant pour mon entourage et en plus je me sentais menacé. Je décidais donc de quitter le pays.

 

 

 

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