Un quartier sombre dans la terreur

Un quartier sombre
dans la terreur

Miloud

Ce récit est basé sur un entretien qu’algeria-watch a effectué avec un réfugié algérien fin 1997. Il montre dans quelle mesure la catégorisation courante des réfugiés algériens (cadres ou sympathisants du FIS, déserteurs et enfin personnes menacées par les groupes armés) ne peut rendre compte de la situation générale de persécution en Algérie.

Mon nom est Miloud. J’ai 28 ans. En avril 1996, j’ai fui vers l’Allemagne. Je viens d’une banlieue d’Alger, réputée pour être une « zone très chaude » dont j’éviterai de révéler le nom. C’est une petite bourgade et je risque facilement d’être reconnu. Je ne peux pas en ce moment retourner au pays vu que ma famille a quitté la maison ainsi que le quartier et que je suis menacé.

Je vais essayer de relater les faits qui m’ont poussé à quitter l’Algérie. Pour ceux qui vivent ici, il est difficile de s’imaginer le genre de guerre qui règne en Algérie. Nous même avons beaucoup de peine à comprendre ce qui se passe réellement vu que derrière les appellations des protagonistes ne se cachent pas toujours ceux auxquels on s’attend.

Je vis dans un lieu considéré comme une banlieue éloignée de la capitale. C’est une région qui, constituée de petites bourgades à caractère citadin, est parsemée de bois et vergers.

Depuis mon enfance dans les années 60, j’ai fréquenté les milieux dits islamistes. C’est ainsi qu’on les appelle aujourd’hui, dans le passé on les appelait « les frères ». C’étaient des jeunes gens qui, actifs dans un cadre islamique, prônaient une moralisation de la société et agissaient pour une prise de conscience et l’engagement du citoyen dans ce sens. En outre, il fallait lutter contre l’injustice sociale et ouvrer pour l’égalité des moyens et des possibilités.

En ce temps là, il n’existait pas encore de partis politiques. Plus tard, après leur avènement, je n’ai personnellement adhéré à aucun d’entre eux non plus. Lorsque je me trouvais dans le secondaire, j’étais plutôt actif dans la mosquée de notre quartier en tant que membre de son comité d’organisation. Cette mosquée a été construite par la communauté locale en 1987. Nous nous réunissions régulièrement pour discuter de sujets d’ordre religieux ainsi que de questions d’actualité. Plus tard, après l’interruption des élections de 1992, nous continuions à nous réunir dans cette mosquée mais à des horaires précis et attentifs à ne pas aborder la situation politique.

Je passais mon baccalauréat et devais faire mon service militaire entre 1990 et 1992. Mi-juin 1992 je fus congédié mais je dus passer par un bureau de la sécurité militaire où on me fit signer une déclaration par laquelle je m’engageais à ne pas adhérer à un parti politique et ne pas participer à des démonstrations.

Les choses avaient beaucoup changé entre temps. Le Front Islamique du Salut dont on avait prévu la victoire électorale en 1992 avait été interdit et ses membres faisaient l’objet de poursuites et de persécution. Beaucoup d’entre eux avaient été arrêtés, aussi dans notre quartier. Il régnait une atmosphère de grande insécurité et toute activité dans les mosquées et ailleurs fut suspendue. Dans les années 1992 et 1993 des groupes armés se sont formés assassinant des personnes qui à leurs yeux étaient coupables de complicité avec le régime. La population est restée indifférente à l’égard de ces meurtres et les a plutôt cautionnés du fait que les victimes étaient membres des services de sécurité. Les responsables de ces meurtres, désignés comme islamistes, étaient connus de la population. C’étaient des gens de la région qui, persécutés par le régime, menaient une guerre contre celui-ci.

Le paysage politique a complètement changé dans les années 1994-1995. Les hommes qui avaient recouru aux armes nous étaient de moins en moins familiers. Nous ne savions pas ce qu’était advenu des membres du FIS de notre région qui étaient actifs dans la clandestinité. Certains avaient pris le maquis, d’autres ont été déclarés tués, arrêtés ou disparus. De plus en plus de personnes trouvaient la mort sans que nous en connaissions les motifs. Les assassinats prenaient un caractère de plus en plus arbitraire. Il était clair pour nous, que les responsables n’étaient pas des membres du FIS mais des extrémistes dont certains revenaient d’Afghanistan. Les gens ont commencé à parler du GIA (Groupe Islamique Armé) et de Hijra wa takfir (1). La plupart n’étaient pas originaires de notre région mais certains, que nous connaissions comme étant des criminels qui ne s’étaient jamais intéressés aux questions religieuses prétendaient mener un combat au nom de la religion. La population prit ses distances vis-à-vis de ces personnes. Cependant ces hommes armés dominaient la région en organisant des barrages routiers où ils laissaient passer les uns, faisaient payer une amende aux autres et exécutaient les plus malchanceux. Ils étaient en possession de listes de noms de personnes parmi lesquels figuraient ceux de jeunes gens qui venaient juste d’achever leur service militaire ou qui s’apprêtaient à l’intégrer. Ils les cherchaient de leurs domiciles et les liquidaient. Ces membres des groupes armés pouvaient se déplacer en toute liberté malgré la proximité du poste de gendarmerie et de la caserne militaire. Nous n’avons jamais pu comprendre ce fait. Les éléments du GIA, malgré leur nombre réduit, régnaient sur la région. Ils se manifestaient ouvertement, se pavanant avec leurs armes, menaçaient et persécutaient la population, ordonnaient aux femmes le port du hijab et interdisaient l’enseignement du Français dans les écoles. Ces dernières ont été contraintes à fermer leurs portes suite aux attaques fréquentes dont elles furent l’objet. Il y a eu plusieurs tentatives de mettre le feu au lycée. Les écoles sont restées fermées pendant trois mois.

Quand les membres du GIA régnaient sur notre quartier, les forces de l’ordre avaient comme par miracle disparus. Mais à certains moment de la journée, on pouvait remarquer la présence de gendarmes et de militaires. Le chef de la gendarmerie, par exemple, se déplaçait librement dans les rues et ne donnait pas l’impression de se sentir dans l’insécurité. Néanmoins, il y a eu souvent des opérations de ratissages. Mais elles n’étaient pas dirigées contre les membres du GIA mais plutôt contre nous, les jeunes du quartier. Ils ont arrêté des gens qu’ils ont torturés. Certains ne sont jamais revenus. Deux de mes amis ont été arrêtés par les gendarmes. Ayant pris peur qu’on vienne me chercher aussi, j’ai fréquemment changé de lieu de séjour. Les membres du GIA ont montré à des amis à moi une liste comportant onze noms de personnes à qui ils ordonnaient de rejoindre le maquis. Le mien y était figuré. Ceci s’était passé fin 1994. Nous nous demandions souvent si la gendarmerie et le GIA ne collaboraient pas ensembles: les uns nous terrorisaient pour nous contraindre à monter au maquis, les autres nous traquaient pour nous enfermer dans les centres de torture. De moins en moins nous comprenions ce qui se déroulait devant nos yeux, mais nous avions tous le pressentiment désagréable qu’il y avait un lien entre tout cela.

On nous a laissé entendre qu’il fallait créer une garde communale à l’instar des autres communes voisines qui s’y étaient soumises sous la pression de la gendarmerie. Il était toutefois surprenant de constater que là, où une garde communale s’était crée, le GIA disparaissait. Les autres communes nous ont acculés de constituer une telle garde. On nous a même fermé la mosquée. Nous avons résisté et refusé de former une milice. Notre quartier est composé d’environ 250 personnes. Nous avions décidé de nous tenir à l’écart, de ne coopérer ni avec les uns, ni avec les autres. Le fait de ne pas vouloir former de milice nous a valu d’être suspectés par les forces de sécurité.

Peu à peu, la tension montait dans notre région. Je vais donner quelques exemples illustrant ce fait: Une nuit, un camion s’est arrêté dans notre quartier. Il transportait des membres de la garde républicaine qui ont fait irruption de manière très brutale avant d’arrêter quelques uns d’entre nous. Peu après une personne qui entretenait des relations avec le GIA est apparue chez nous. La garde communale du quartier voisin en a pris connaissance et a averti la gendarmerie. Dès lors, nous étions taxés de terroristes. Pire que cela devait encore suivre: personne de l’extérieur n’était autorisé à prendre contact avec nous puis nous avons été encerclés et il nous était interdit de quitter notre quartier. Ainsi nous étions coupés du monde. Finalement, fin 1995, des membres du GIA ont accosté mon père pour lui dire que je devais rejoindre le maquis. J’ai décidé de fuir. Tout d’abord je me suis réfugié chez mon grand-père à Alger et puis je suis parti en Allemagne, tant que mon passeport était encore valide.

Mais l’affaire ne s’est pourtant pas arrêtée là. Dix mois après ma fuite, des amis à moi ont été exécutés par des éléments du GIA qui s’étaient introduits dans un quartier situé au sud du notre. Jusque là, personne n’avait été assassinée dans ce quartier et donc il n’y avait pas de garde communale. Ma famille refusait toujours de s’impliquer dans cette guerre mais d’une manière ou d’une autre chacun est concerné.

Quelque temps plus tard, un massacre a été commis à environ 800m au sud de notre quartier: 17 morts. Des survivants ont essayé d’alerter la gendarmerie par les haut-parleurs de la mosquée mais personne, en cette nuit, n’a répondu à leur appel. Les forces de l’ordre venues le lendemain, ont laissé entendre aux rescapés que les auteurs du massacre étaient à identifier parmi leurs propres enfants et qu’ils feraient mieux de s’armer à leur tour. Ma famille, comme beaucoup d’autres, a décidé de fuir vers les bidonvilles situés plus au nord en direction d’Alger. Les gendarmes sont venus me chercher et ont arrêté mon frère pour le garder durant trois jours à la brigade. Il leur a affirmé que j’étais déjà en Allemagne mais ils ne l’on pas cru et voulaient en avoir la preuve.

Notre quartier est maintenant déserté. On a laissé entendre à ses habitants qu’ils pouvaient y retourner mais ces derniers ont toujours peur. Mon père a démissionné de son poste de travail et essayé de bâtir une maison avec l’argent de l’indemnisation que l’employeur lui a versé.

(1) Hijra wa takfir: petit groupe extrémiste qui a déclaré toute la société algérienne coupable d’apostasie (takfir) et qui propage l’idée d’un nouvel exile (hijra) des « vrais musulmans ». Ceux connus sous le nom d’Afghans y jouent un rôle important. Ce sont des jeunes volontaires, originaires de différents pays, revenus d’Afghanistan, où ils ont combattu l’Armée soviétique. Ces « combattants » ont été formés au Pakistan avec l’aide militaire du CIA et le support idéologique de l’Arabie Saoudite.

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