A propos de terrorisme

A propos de terrorisme…

Témoignage d’un officier de police
recueilli par algeria-watch entre mi-98 et mi-99

Kamel B.

J’ai fui l’Algérie en 1997 et j’avais de bonnes raison de le faire. Je vais, ici, tenter de donner une idée de la situation que j’ai vécue toutes ces années et qui m’a poussé à quitter mon pays.

Je suis policier. J’ai fait l’école de police de Belcourt en 1987 après avoir passé mon service militaire. J’ai travaillé à Chateauneuf dans la CCRB (Centrale contre répression du Banditisme). J’étais officier de police.

La police ne travaille pas avec la Sécurité Militaire et il y a même un problème de coopération. L’armée et surtout ses services secrets dominent le terrain et au contraire nous utilisent dans leur méthodes subversives de lutte contre le terrorisme.

Avant de relater quelques uns des faits que j’ai vécus et qui m’ont convaincu que les appareils policier, militaire et judiciaire sont minés, corrompus et réduits à des instruments de répression aux mains de forces occultes qui dilapident les richesses du pays sur le dos de la population, je vais essayer de donner une idée de notre travail quotidien. Notre travail dans la centrale de CCRB est à la fois imprégné de routine et dangereux, extrêmement dangereux. Nous faisons des patrouilles par secteurs, procédons aux arrestations de suspects, sommes appelés en cas d’alerte et mêlés à des accrochages avec des groupes armés. Nous dormons sur le lieu de travail parce que nous sommes menacés. Nous avons procédé à des ratissages dans tous les quartiers dits chauds: Badjarah, Leveilley, Jolie Vue, Oued Chayeh, etc.

Il y a une chose qu’il faut relever en ce qui concerne les ratissages de forces combinées: aucune mesure n’est prise lorsque des exécutions sommaires de civils ont lieu. Au contraire, les responsables des renseignements généraux de la police laissent la situation se dégrader avant de prendre la décision de réagir. Ce n’est que lorsque les morts de civils sont très nombreuses ou bien qu’on en parle beaucoup, que la police envoie un rapport ou alors des velléités politiques obligent les décideurs à prendre certaines mesures. C’est à ce moment là que tout un appareil bureaucratique est mis en branle et les responsables de la Sûreté font une demande au niveau du ministère de l’intérieur pour obtenir l’autorisation de faire un ratissage. Ils sollicitent l’aide de l’armée avançant l’argument du manque d’effectifs de la police pour le bouclage d’un quartier ou prétendant qu’un groupe terroriste dangereux s’active à un endroit précis. A partir du moment où l’armée entre en jeu, c’est elle qui désigne le responsable policier pour le commandement de l’opération et lui, transmet les ordres aux responsables policiers. Les membres des unités de la police, eux, ne se rendent pas compte qu’en fait, c’est l’armée qui prend les choses en main.

Lorsqu’un ratissage de forces combinées est décidé, c’est l’armée qui bloque les voies et investit les points stratégiques pour contrôler tout le quartier: bâtiments élevés et certaines habitations privées. Nous, nous avons des listes de suspects et avec l’aide des policiers de la commune qui connaissent le quartier, nous procédons aux arrestations. Le but de ce genre d’opération est l’arrestation de terroristes recherchés par la justice et les perquisitions pour trouver des armes ou des tracts.

Les personnes arrêtées et recherchées sont transférées au service concerné, celui qui nous a envoyé un avis de recherche et nous ne savons pas ce qui advient de ces personnes. Seront elles torturées, tuées, emprisonnées? Passent elles par la justice?

Il est certain que dans chaque région militaire existent des centre de détention secrets qui ne sont connus que des agents de la SM dépendants du secteur militaire. Moi, je ne les connais pas, d’après les dossiers que j’ai vu, je sais qu’il y a un centre à Reggane.

Nous avons entendu parlé d’un grand nombre de « disparus »: une partie d’entre eux seraient enterrés dans des fosses communes, d’autres jetés à la mer. Mais je ne peux confirmer cela, c’est ce que j’ai entendu dire par d’autres membres des services de sécurité. Il n’y a que ceux qui travaillent pour la DRS (Direction des renseignements et de la Sécurité) ou pour la DGPS (Direction générale de prévention et de sécurité) qui sont informés à ce sujet.

Un autre point que j’aimerais relever concerne la formation des forces de police pour la lutte contre le terrorisme. On pourrait penser qu’il y a des stages spécialisés, des entraînement ou des cours pour se préparer à combattre l’ennemi. En fait, les recrutements pour former des effectifs de la PCO (Police Contre Organisation Terroriste) avaient été effectués au sein des agents de circulation. Ils ne savaient pas manier les armes et ont parfois même été obligés de faire ce travail sans savoir ce qui les attendait. Ceux qui sont véritablement formés se trouvent au sein de l’armée.

La répression d’Octobre 1988

En 1988 déjà, j’ai participé à la répression contre les jeunes qui, révoltés, étaient sortis dans les rues et avaient manifesté contre le régime, revendiquant plus de participation politique et de justice sociale. Nous recevions à ce moment là les ordres du commissaire divisionnaire El Hadj Sadok qui nous expliquait que les jeunes étaient manipulés par des puissances étrangères (à leur tête l’Allemagne et le Maroc) pour déstabiliser le gouvernement algérien. A l’époque, j’ai pensé que nous agissions pour le bien du pays, ce n’est que plus tard que j’ai compris que nous faisions la basse besogne dans l’intérêt d’individus.

Nous avons procédé à énormément d’arrestations et avons emmené les jeunes à la police départementale (Wilaya), de là à la caserne de la marine à la Pérouse, à la caserne LIDO de la garde nationale et au campement des parachutistes. Des agents de la Sécurité Militaire se rendaient à ces endroits pour torturer les jeunes. Il m’est difficilement supportable de raconter quelles tortures ont été infligées aux manifestants.

Le 12 Octobre 1988 au moment d’une manifestation j’ai observé de mes propres yeux comment des hommes roulant dans une Passat tiraient en même temps sur les manifestants et sur les policiers. C’étaient des éléments de la SM qui voulaient monter les deux groupes l’un contre l’autre. Lorsqu’il y a eu à Bab el Oued l’accrochage entre la police et les occupants de la voiture, nous avons fini par arrêter ces derniers. Ils portaient des Kalachnikovs. J’étais chargé d’enquêter sur l’origine de ces armes. Je me suis rendu à la police départementale, dans la division de recherche, section arme, et lorsque j’ai cherché dans le fichier armement, quelle n’a pas été ma surprise lorsque je me suis rendu compte que ces armes trouvées sur ces personnes avaient été volées de la caserne militaire de Boudouaou lors de l’attaque en 1982, à l’époque – disait on – par des membres du groupe armé de Bouyali.

Notre section de l’identité judiciaire fit un travail courageux pour découvrir que les éléments de l’ANP (Armée Nationale Populaire) arrêtés, travaillaient pour la SM, sous les ordres du Général Lakhal Ayad. Et c’est ainsi que nous avons compris que cette attaque en 1982 avait été faite par la SM et qu’en 1988 de nouveau, la SM se mêlait dans les événements pour semer la suspicion et la haine entre le peuple et la police.

La période dite démocratique

Suite aux manifestation d’octobre 1988, des lois autorisant des partis politiques, la liberté de la presse et de réunion furent adoptées en 1989. Le FIS se constitua et rapidement obtint lors des élections communales la majorité des administrations communales. En 1991 à la veille des élections parlementaires, le FIS appela à une grève générale pour imposer des élections présidentielles anticipées. Les rassemblements avaient été autorisés par le ministère de l’intérieur et malgré tout, la violence fut employée par les forces de l’ordre. J’étais sur les lieux lorsque l’ordre fut donné de tirer dans la foule.

C’était des membres des renseignements généraux de la Sûreté de la Wilaya d’Alger qui se sont rendus à l’hôpital Mustapha Pacha, pour enlever les blessés transportés à cet endroit. Ils travaillaient sous les ordre de l’officier Tounsi. Ils ont kidnappé ces gens, les ont transportés dans des casernes militaires et torturés. Je ne crois pas que ces gens aient été libérés. Ils sont portés disparus. Les médecins peuvent en témoigner, ils doivent en témoigner.

Et puis, il y a eu la destitution du premier ministre Mouloud Hamrouche, l’arrestation des deux chefs du FIS, Abassi Madani et Ali Benhadj et l’annonce des élections parlementaires pour le 26 décembre 1991. Lorsque la victoire du FIS fut certaine, il y a eu un coup d’état avec un scénario militaire. Le Haut Conseil de Sécurité était en fait dirigé par le général Khaled Nezzar. C’est lui aussi qui a donné l’ordre de faire arrêter des personnes comme Abdelkader Hachani.

Le début des terrorismes islamiste et d’état

Cinq mois sont passés durant lesquels les abus de la part de la police et SM se sont accumulés: des arrestations collectives et arbitraires, la torture systématique… Il y avaient des militaires habillés en tenue de police qui effectuaient ces arrestation. Il y avait aussi beaucoup de femmes arrêtées qui étaient transportées dans des centres secrets pour femmes. Mais comme ces affaires concernaient le terrorisme nous n’étions pas mis au secret concernant le sort réservé à ces personnes.

Le 26 août 1992, un attentat à l’aéroport Houari Boumediène d’Alger coûta la vie à 9 personnes. J’ai fait partie du groupe qui devait enquêter sur cette affaire. En l’espace de 24 heures, elle fut classée par la section politique comme « action terroriste » et nous n’étions plus concernés. Moi, je me demande pourquoi l’aéroport n’a pas été évacué alors qu’un appel téléphonique avait prévenu qu’une bombe allait exploser 10 mn plus tard. Je me demande aussi où se trouve l’enregistrement de cet appel téléphonique ainsi que le policier qui a intercepté cet appel. Personne ne sait ce qu’est advenu de ces preuves.

Quand le GIA s’activa et débuta avec les liquidations de membres des corps de sécurité, tous les jours entre 50 et 100 policiers étaient tués. Cela a sapé le moral des policiers. Mais nous nous demandions, qui est le GIA, qui lui donne l’argent nécessaire et surtout les informations, qui permet à ses membres de circuler librement?

Comment interpréter le fait que des policiers soient tués alors que pendant 2 ou 3 mois ils ne sont pas rentrés chez eux. Un jour, leur supérieur leur permet d’aller rendre visite à leur épouse et leurs enfants à telle date, telle heure pour un court moment seulement. Et justement, à cette occasion là, un groupe armé les attend pour les descendre. Moi, je suis persuadé que s’il n’y avait pas quelqu’un de bien informé qui donnait les informations nécessaires à ces groupes, ils ne pourraient commettre tous ces assasinats.

Je pense que les GIA ont été créés par les services secrets. Pourquoi? Ils savent tout sur notre travail, les pauses que nous faisons, nos codes et nos misions. Jamais un élément de ces groupes qui soit au dessus de l’émir n’a été arrêté. Lors des accrochages que nous avions avec ces groupes, nous avons pu arrêté certains de leurs membres. On nous prévient que des spécialistes vont se charger de l’enquête et nous ne pouvons plus poursuivre l’affaire. En réalité l’ordre vient de la SM et nous ne savons pas où ils emmènent les personnes que nous avons arrêtées.

Les policiers ne doivent rien savoir sur le GIA. Il nous est souvent arrivé d’obtenir des informations au sujet de groupes armés se trouvant à un endroit précis à Hydra, à la Casbah, à Blida. Nous nous y rendons, prêts à l’accrochage, et voici que l’armée arrive et fait bombarder l’endroit à la roquette. Il n’y a pas besoin de roquettes puisque nous sommes souvent entre 50 et 70 policiers et les groupes, composés de pas plus de 7 éléments ne portent que des armes légères telles les Kalachnikovs. Nous pouvons les arrêter facilement s’ils ne font pas d’otages. Mais l’armée se précipite de tuer tout le monde pour que nous ne fassions pas de prisonniers qui puissent nous donner des informations sur les commanditaires.

Des opérations terroristes entreprises par… l’armée

L’affaire de Bouzrina et de l’Amirauté

Fin 1991, deux de nos véhicules faisaient leurs patrouilles habituelles lorsque l’ordre fut donné de se rendre dans le quartier de Bouzrina où une fuite de gaz menacerait d’explosion les habitations. Arrivés à l’endroit indiqué, des rafales de balles accueillent nos collègues et tous sont tués, entre eux: Hamadouche, Ben Khedda et Mihoubi. Les armes ont été emportées. On m’a donné l’ordre de m’y rendre avec des collègues pour inspecter les lieux. A peine l’ordre reçu, voilà qu’on nous a commandé de nous rendre à la Casbah où se trouverait des terroristes. Nous y sommes allés, mais il n’y avait personne. C’était comme si on nous avait détourné de l’affaire de Bouzrina. L’affaire ne s’arrêta pas là puisque quelques jours plus tard, on nous a remis les noms de ceux qui auraient mené cette opération. Nous les avons arrêtés, interrogés et tout fait pour obtenir des informations. Moi, j’avais l’impression qu’ils étaient innocents. Ils étaient sympathisants du FIS mais n’avaient jamais eu affaire à la justice. Nous n’avons donc rien appris. Mais les services de renseignement se sont mêlés de l’affaire, s’en sont accaparés et nous ont traités d’incompétents. Nous avons malgré tout continué notre enquête jusqu’à ce que nous ayions découvert que les personnes qui avaient tué nos collègues étaient des membres de la marine de l’Amirauté. Nous en avons informé nos supérieurs qui nous ordonnèrent d’aller chercher ces militaires.

Nous nous sommes rendus à l’Amirauté et à l’arrivée, avons été accueillis pas des rafales de tirs. L’accrochage dura 5 heures. Nous avons demandé des renforts et des membres de la gendarmerie sont venus à notre aide. Finalement nous avons pu arrêter 25 militaires. Durant les interrogatoires, nous étions présents. Les membres de la marine ont avoué avoir reçu l’ordre des services de renseignement d’exécuter cet attentat à Bouzrina. Ils ont été présentés devant le procureur de la République du tribunal militaire qui les a condamnés à mort. Ils ont été montrés à la télévision et présentés comme des sympathisants du FIS. En réalité, ils n’ont pas été emprisonnés, l’adjudant qui avait dirigé le groupe a été vu par un collègue à la place des Martyrs, il se déplaçait en toute liberté.

L’attentat de Hai el-Badr

En 1995, des militaires ont emmené 15 personnes dans le quartier de Hai el-Badr à Kouba, au niveau de la station de bus, tout près de l’hôpital et les ont tuées: 10 hommes, 3 femmes et deux adolescents. Au petit matin, nous avons reçu l’ordre de nous rendre sur les lieux parce des civils avaient été tués par un groupe terroriste. Lorsque nous sommes arrivés, j’ai vu de mes propres yeux les corps jonchés sur le sol, criblés de balles. J’ai téléphoné à la centrale, pour qu’ils envoient un groupe de la section de l’identité judiciaire, chargé de photographier les cadavres. Nous avons pris les premières mesures pour entamer l’enquête. Ce massacre avait eu lieu à 50 m du poste de police du 23eme arrondissement. Pourquoi les policiers ne sont ils pas intervenus? Le responsable de ce commissariat est le commissaire Hamaras.

Je suis allé voir l’officier de permanence et lui ai demandé pourquoi les policiers n’avaient rien entrepris. Il m’a certifié qu’ils avaient reçu l’ordre de la Sûreté de la wilaya d’Alger de rester sur place. On leur avait dicté de ne pas bouger même si des bombes explosaient. J’ai noté ses propos et fait un tour pour trouver des témoins du massacre. Il y avait un barrage à 20 m des lieux. J’ai demandé au responsable l’identité de ceux qui avaient été de service dans la nuit, il me répondit que c’était des éléments de la caserne de Kouba. J’ai parlé avec le responsable de cette caserne qui m’a annoncé que tous ceux qui avaient été de service étaient en congé. Je lui ai demandé de m’envoyer ces personnes à leur retour pour que je les interroge, il rit et me dit qu’ils avaient été affectés ailleurs. J’ai parlé ensuite avec le commissaire Mouloud Dilam (ONRB), et le commissaire divisionnaire Said de la Sûreté de la Wilaya qui tous deux m’ont dit qu’il n’y avait pas d’enquête à faire car la gendarmerie s’en chargerait. Nous avons compris que c’était un scénario des responsables de la Sûreté, pour cacher le fait que des membres de la SM avaient tué ces citoyens.

Ils ont oublié que j’ai un témoin qui a tout vu mais dont je ne veux divulguer le nom maintenant. Il m’a raconté que lorsqu’il a entendu des bruits de véhicules, il est allé à la fenêtre et a observé la scène derrière le rideau. Ces véhicules militaires, des Landrover de type G5, marrons, se sont arrêtés, les militaires ont fait sortir des civils qui ont été placés le long du mur, et puis des rafales de balles les ont tués. Les victimes auraient crié « Allahu Akbar » avant de mourir. Elles étaient des membres de familles d’islamistes. Les dépouilles ont été rendues à leurs familles avec l’information qu’un groupe terroriste les avait tués.

Le massacre de Hai La Proval

En 1995, dans le quartier de Kouba, devant la mosquée de Hai el-Badr s’est déroulé un autre massacre: La prière de la nuit (Salat el-‘icha) venait de terminer, les gens sortaient de la mosquée pour rentrer chez eux, lorsque la police les surprit et tira sur eux. Le lieu du massacre est à 800 m d’un poste de police et l’armée terrestre se trouve à 1200 m. Il y a eu 6 morts et 3 blessés graves. L’ordre nous est donné de nous y rendre car des terroristes auraient tiré sur la foule. Nous y allons et effectivement voyons des morts à terre. Nous sommes restés pendant 4 heures avant d’appeler les ambulances pour transporter les victimes. Nous avons essayé de comprendre ce qui s’était passé et questionné des habitants. Ceux-ci, effrayés n’ont rien voulu dire.

Puis nous avons débuté avec l’enquête. Je n’oublierai jamais l’instant où je vis un Cheikh pleurer. Il refusa mon soutien parce qu’il vit mon uniforme de police. Il me lança: « C’est vous qui les avez tués ». Je montai dans la voiture pour m’éloigner de cet endroit mais les mots du vieux ne me lâchaient plus. Les forces de l’ordre sont là pour protéger les citoyens et non pas pour commettre des meurtres!

Habillés en civil nous sommes revenus au même endroit pour trouver des témoins. Ce n’était pas facile mais finalement nous avons trouvé un vieil homme qui nous a renseigné. Des véhicules de police étaient arrivés sur les lieux et des policiers avaient tiré sur les hommes quittant la mosquée. Les responsables étaient des éléments du commissariat du 14ème arrondissement de Hussein Dey, leurs noms sont: Darradji, Moumouh, Saad et Azzedine du 23ème arrondissement. Ils sont connus pour avoir maintes fois tué et torturé. Nous avons prévenu nos supérieurs des résultats de l’enquête pour que des forces spéciales aillent arrêter ces personnes. Le chef de Sûreté de la Wilaya prétendit que ces personnes étaient loyales et ne pouvaient commettre ce genre de crimes. Je lui ai cité l’exemple d’une simple famille, sans activités politiques, la famille Timsi, dont le père de famille fut obligé de signer un procès-verbal à la sûreté de Hussein-Dey confirmant que son fils était un terroriste (le commissaire Abd el Malek le menaça en lui faisant remarquer qu’il avait encore d’autres enfants). D’abord il a refusé et puis au bout de deux jours, il a fini par signer.

Le Chef de la Sûreté répéta qu’il avait une grande confiance dans le commissaire Abd el-Malek et qu’il ne voulait rien entendre de cette histoire. « Faites en une histoire terroriste et classez le dossier ».

Moi, je ne voulais pas classer ce dossier et en faire une affaire de terrorisme. J’ai attendu mais d’autres se sont emparés de l’affaire et l’ont déclarée close. Il était clair que les services de renseignement et la police étaient responsables de cette action. La version officielle est que la police aurait arrêté des jeunes qui se seraient enfui. Les suspectant d’être des terroristes, ils ont tiré sur eux. En fait, cette version fut présentée afin que le procureur du tribunal de Hussein-Dey n’ouvre pas le dossier. Les ordres provenaient de l’armée.

L’affaire Stambouli et El-Andalousi et ses répercussions

Un collègue et ami à moi, qui entre temps a été tué, était responsable de l’exécution de ces deux membres de l’organisation Hijra wa Takfir, une des plus redoutables organisations armées. Pour relater les faits, il me faut revenir à l’année 1989, au moment où mon ami et moi travaillions ensembles et avions arrêté ces deux hommes comme membres d’une association de malfaiteurs. Il étaient en possession illégale d’armes et soupçonnés d’agitation contre l’état. Quand nous les avons interrogés, ils ont avoué être soutenus par les militaires et que la police pouvait entreprendre ce qu’elle voulait, ils n’auraient aucun problème. Effectivement, ils connaissaient beaucoup de membres de la Sécurité Militaire, j’ai moi-même vu durant les interrogatoires la manière avec laquelle ils s’entretenaient avec eux. Nous avons tout de même réussi à les faire passer en justice; mais quelle ne fut notre surprise de voir que deux semaines plus tard, ils étaient à nouveau en liberté. Je suis allé avec mon ami Brahim voir le procureur de la République au tribunal d’El-Harrach et nous lui avons demandé des explications. Ce dernier nous a dit avoir reçu des ordres « d’en haut » et que nous devions quitter son bureau.

Brahim a finalement tué ces deux personnes à Kouba et pris leurs armes. Il était connu des terroristes, partout son nom était affiché comme ennemi de l’Islam. Malgré tout, il voulait continuer de s’occuper de ce dossier, lié aussi à une autre personne: Hassan Hattab. Très peu de personnes savaient qu’il en était chargé. Il y avait Omar Abd Samad Chef de la Sûreté d’Alger, Mouloud Dilam, chef de l’ONRB, et d’autres responsables dont le chef de la Sûreté nationale. Lors d’une mission que Brahim mena en 1993avec un collègue du nom de Mohamed Kbaili à Cherarba, il fut tué par Hattab et son groupe qui l’attendaient et donc savaient à quel endroit et à quelle heure il allait arriver. Mon ami a été tué mais les terroristes ne lui ont pas pris son arme, un Magnum, ni les grenades, ni la radio. N’est ce pas étrange? Nous pensons qu’ils ont eu l’ordre de tuer et de ne pas prendre les armes, et que cet ordre vient du siège de la Sûreté. Après son enterrement, j’ai demandé à son neveu, si officiellement la famille avait été informée de la cause du décès. Il me répondit que la raison avancée était un accrochage entre des forces de sécurité et des terroristes durant lequel Brahim aurait été tué.

Quelques jours plus tard, une réunion a eu lieu au siège de la Sûreté de la wilaya d’Alger. Mon chef Mohamed Tahar Belhimer avait prévu cette rencontre pour discuter des problèmes du métier et du terrorisme. Nous nous y sommes rendus et avons remarqué qu’on essayait de nous acheter. On nous proposait un lopin de terre, un appartement… Nous leur avons dit clairement que nous n’étions pas venu pour obtenir des cadeaux mais pour parler des difficultés que nous rencontrons quotidiennement sur le terrain.

Mohamed Makhlouf, un collègue qui était menacé personnellement de mort par des groupes parce qu’il avait découvert une filière de passeports permettant à ces derniers de se rendre facilement à l’étranger demanda durant cette réunion aux supérieurs comment le GIA avait obtenu son nom. Ces derniers tentèrent de l’intimider mais Makhlouf résista. Alors, la séance fut interrompue. Une semaine plus tard, tandis que je me chargeais avec Makhlouf de la permanence à la Sûreté d’Alger, il me raconta que cela faisait longtemps qu’il n’était rentré à la maison et que sa femme était enceinte. Il avait l’intention d’aller la voir le lendemain matin. Je le suppliai d’abandonner cette idée mais au petit matin, il partit. Il ne devait plus revenir. Des membres des renseignements généraux de la police ont tiré lorsqu’il arriva chez lui à Bab el-Oued. Son frère l’a vu de ses propres yeux et me l’a raconté. Ce dernier fut menacé de mort s’il divulguait cela.

Officiellement, il s’agissait d’une affaire de terrorisme: le voisin qui était un sympathisant du FIS fut inculpé. La police judiciaire prit l’affaire en main et l’arrêta. Celui-ci fut emmené au siège de la police judiciaire où l’officier Boudissa le menaça avec une barre de fer de 14 mm. Il devait signer le procès verbal établissant qu’il avait tué le policier, ce qu’il fit. J’ai parlé moi-même avec lui et je suis persuadé qu’il n’a pas commis ce meurtre. Il a été jugé et condamné à mort. Je crois qu’entre temps, il a été tué.

Le massacre de Bentalha, Ronda baraki

Dans les années 1993-1994, de nombreux massacres de civils eurent lieu. Et j’ai vu de mes propres yeux comment à la Sûreté de la wilaya d’Alger, les responsables policiers fêtaient les massacres qui venaient de se dérouler.

Nous avions reçu l’information qu’un groupe armé était en action à Baraki. Nous nous y sommes rendus et avons eu un accrochage avec ces éléments armés. Nous les avons tués et découvert qu’il s’agissait d’un sous-lieutenant de l’Armée et de son groupe. Lorsque nous en avons informé nos supérieurs, ils nous dirent qu’il s’agissait d’un groupe de dissidents de l’armée qui avait rejoint le FIS. Comment pouvaient ils se déplacer avec des chevaux sans être vus ni arrêtés? Qu’en est il de l’hélicoptère qui tournait au dessus du lieu du massacre? Lorsque nous avons posé ces questions à nos supérieurs, on nous répondit que ce groupe était composé de membres du FIS.

Le meurtre de Si Moustapha

Le chef de la commune Si Moustapha Abdelaziz Labharit faisait son travail correctement. Il octroyait des lopins de terre à ceux qui en avaient fait la demande et de façon équitable. Des responsables militaires lui donnèrent l’ordre de cesser de distribuer des terres, ce qu’il refusa. Il fut tué à Bordj M’naeil, près de son logement, en 1995. Officiellement il est dit qu’un groupe terroriste l’aurait tué. J’ai parlé avec un parent à lui. Il m’a certifié qu’il avait vu avec d’autres témoins des militaires tirer sur lui. Ils ne lui ont pas pris son arme. C’est la sécurité militaire qui l’a liquidé, puis la police est arrivée pour constater le décès.

L’officier de police Amrane Boudjemaa

Il était affecté au commissariat de Hydra (Alger) et avait introduit des méthodes très peu recommandables: il faisait arrêter des suspects sans qu’un avis de recherche ait été rédigé ou une instruction judiciaire entamée ou effectuée. Il les emprisonnait dans des cellules du commissariat. Dans la nuit, des membres de la DRS (Direction des Renseignements et de la Sécurité) du général Toufik se rendaient à cet endroit et transportaient les suspects dans les malles de voiture à des endroits inconnus. Ils les sortaient des malles, leur disaient « cours » et leur tiraient dessus. Plus tard, il était dit que ces gens avaient été liquidés par des terroristes ou tués alors qu’ils étaient en fuite.

Comment fait-on un terroriste d’un criminel?

Il faisait partie de notre métier de nous occuper d’affaires criminelles et dans ce cadre, nous avions arrêté des suspects. Régulièrement, des agents de la sécurité militaire venaient la nuit les chercher prétendant que ces personnes étaient mêlées à des affaires de terrorisme. Parfois, nous avons refusé de laisser sortir les prévenus et pris contact avec nos supérieurs. Ces derniers nous disaient: « fais ce que tu veux, mais moi je ne veux rien avoir à faire avec l’armée ». Nous ne pouvions donc rien faire d’autre que de leur abandonner ces personnes en nous interrogeant sur ce qui avait bien pu se passer lorsque le lendemain nous apprenions que leurs cadavres avaient été trouvés.

Lorsque les membres de la SM venaient chercher les suspects, ils ne présentaient pas de papiers de transfert et lorsque nous les exigions, ils nous montraient des cartes de la DRS sur lesquels les noms mentionnés étaient faux. Comment ai-je découvert cela? J’ai noté certains noms et je me suis rendu au fichier pour vérifier qui ils étaient. Ils étaient inconnus en tant qu’officiers de la DRS. Lorsque j’en informai le chef de la Sûreté, il me répondit qu’il ne pouvait rien contre les militaires, qu’ils avaient le pouvoir et qu’il ne pouvait qu’exécuter des ordres.

La goutte qui a fait déborder le vase

Je peux témoigner de nombreuses affaires louches où sont impliquées l’armée et la police. En 1995 j’ai même rédigé un rapport faisant état de nombreux dysfonctionnements chez la police que j’ai remis à mes supérieurs: ainsi le fait que des policiers terrorisaient la population et pillaient des civils. Parfois, ils étaient sous l’effet de drogues, ils se présentaient avec une unité, faisaient sortir les hommes, jeunes ou vieux, de leurs demeures, les obligeaient à s’agenouiller, leurs brûlaient les barbes, les battaient etc.

Lorsqu’on visite les cellules des commissariats ou brigades de gendarmerie à Bab Ezzouar, Leveilley, Bourouba, Badjarah, Chateauneuf, Bab el Oued, Antar ou Beni-Messous on ne peut être que choqué par la systématisation de la torture et l’état dans lequel se trouvent les prisonniers. Ils n’ont plus rien d’humain. Il y a des membres des forces de sécurité qui n’acceptent pas cet état des choses et d’autres qui torturent même si on ne leur en donne pas l’ordre.

Un jour en 1997, alors que nous faisions notre patrouille habituelle, une information nous parvient au sujet d’un groupe terroriste qui aurait tiré sur des citoyens et serait en fuite dans une voiture sur l’autoroute en direction de Ben Aknoun. Nous nous sommes rendus sur les lieux et en sortant du tunnel, nous avons aperçu une voiture de marque Peugeot 205 grise, immatriculée en Suisse. Nous avons transmis le numéro d’immatriculation à la centrale qui nous ordonna d’interrompre la poursuite, la voiture appartenant au corps de sécurité. Nous avons ralenti et observé qu’elle pénétrait dans la caserne de Antar.

Nous avons rebroussé chemin et après nous être informés sur le lieu exact du massacre, nous nous sommes rendus à l’entrée de Baraki (Belghazi). Il y avait 6 morts. Nous avons téléphoné au chef de la Sûreté de la wilaya qui ne voulait pas nous écouter. Je suis allé le voir et il ne cessait de répéter qu’il ne voulait pas avoir à faire à l’armée. Je lui ai répondu que nous avions un devoir déterminé à remplir vis à vis de la société et que si c’était impossible de l’accomplir je voulais rendre mon arme et ma carte professionnelle. Il m’a menacé en me disant que j’allai le payer cher. Je suis sorti. Le chef de cabinet du chef de la Sûreté me conseilla de ne pas rentrer à la maison. J’ai téléphoné à un ami qui habite seul et qui m’a hébergé. J’ai parlé avec des collègues qui travaillent dans la lutte contre le terrorisme et qui m’ont aidé en me procurant les papiers nécessaires pour quitter avec ma famille l’Algérie. Ils m’ont accompagné jusqu’à l’avion.

Ce qui m’a finalement poussé à quitter mon pays c’est la somme de toutes ces expériences que j’ai vécues tout au long de ces années. Non seulement j’avais le sentiment de ne pas pouvoir exercer ma profession mais j’étais de plus en plus persuadé que j’avais à faire à un « ennemi » autre que celui qu’on nous présentait: Le terrorisme n’est pas uniquement le fait de groupes islamistes armés mais a été élaboré et pratiqué au plus tard depuis 1988 par les services secrets de l’armée que nous continuons d’appeler la sécurité militaire. Ce terrorisme n’épargne aucune couche sociale, aucune profession, aucun âge et aucun sexe. Pendant des années je vivais dans l’illusion de travailler pour mon pays et puis j’ai découvert qu’en fait je travaillais pour des personnes, pour les intérêts particuliers de certains potentats de ce régime prêts à tout sacrifier pour se tenir en selle. Je me refuse de continuer à jouer ce jeu et attends patiemment que la situation change en Algérie, qu’une véritable démocratie soit instaurée où politiques et militaires se mettent enfin à la disposition du peuple.

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