Le fantôme de « Tarek » hante le procès des attentats de Paris

Les attentats islamistes de 1995 aux assises

La petite mémoire du « grand flic »

Le témoignage du responsable des arrestations a embrouillé les débats.

Par Patricia Tourancheau, Libération, 3 octobre 2002

Roger Marion, grand patron de la police antiterroriste en 1995, « responsable de toutes les enquêtes » sur les attentats, a livré hier une bien piètre prestation à la cour d’assises spéciale de Paris, qui juge Boualem Bensaïd et Aït Ali Belkacem. Un témoignage embrouillé et erroné, même sur des dates clés telles que l’explosion du RER à la station Musée-d’Orsay, le 17 octobre. L’homme rappelle son rôle éminent de « coordination » et de « synthèse » des éléments collectés sur les réseaux depuis 1993, mais s’avère incapable d’expliquer « le GIA (Groupe islamique armé) en France » : « C’est un aspect développé par la DST. » Il n’a pas flairé de « prémices » à cette vague de terrorisme, même pas avec l’assassinat 14 jours avant l’attentat de Saint-Michel de l’imam Sahraoui : « C’était la Brigade criminelle qui était saisie », botte-t-il en touche.

« Chrysanthèmes ». Le policier se montre tout aussi indigent pour répéter les aveux, faits dans son propre service, de Bensaïd sur son « émir du GIA, Tarek » : « Ce n’est pa moi qui ai enregistré sa déposition, c’est mon OPJ [offcier de police judiciaire] Masson, je n’en ai pas souvenir, c’était en 1995 et nous avons arrêté les auteurs en quatre mois. » « Où est le rapport ? », demande le président. En réalité, cet artilleur de la guerre des polices, qui s’attribua à l’époque le succès de l’arrestation des poseurs de bombes le 1er novembre 1995 , se défausse aujourd’hui sur les autres services. Il ne supporte pas les questions de la défense sur l’étrange disparition de « Tarek », Ali Touchent, qu’il a lui-même qualifié sur procès-verbal de « responsable de la vague d’attentats de 1995 », avec pour « lieutenant » Bensaïd.

Au début de son exposé, Marion avait fanfaronné que, dès le 9 novembre 1993, date de la première opération « Chrysanthèmes » dans les milieux islamistes, « un nommé Ali Touchent basé au foyer Sonacotra de L’Haÿ-les-Roses avait échappé aux recherches, déjà parti à l’étranger ». Une vantardise qui se retourne contre lui, et donne du crédit à la thèse de la défense : Ali Touchent, présenté comme l’émir du GIA en Europe, serait un agent double au service de la DST française et de la Sécurité militaire algérienne. Son subalterne, Bensaïd, ne serait pas le poseur de bombe de Saint-Michel. « A quelle date identifiez-vous Touchent par rapport aux arrestations de Bensaïd et consorts ? », questionne Me Dietsch, défenseur de Bensaïd. « Je me souviens pas, on est en 2002 », rétorque Marion.

Comment Ali Touchent a-t-il pu échapper ainsi par trois fois à la police, en novembre 1993 à L’Haÿ-les-Roses, à Bruxelles en mars 1995 et à Paris en novembre 1995 ? « Echappé, échappé… quand une personne n’est pas à son domicile, elle ne s’est pas forcément échappée, elle est absente », tranche le policier. Me Dietsch s’étonne que des photos d’Ali Touchent, insérées dans les albums de suspects en novembre 1995, ne comportent pas son identité. Tout juste « X, dit Nacer, dit Tarek, alors qu’en 1993, dans sa chambre au foyer Sonacotra, on a découvert l’original de sa pièce d’identité ». Là encore, Marion n’en sait rien, et renvoie « à l’origine de la photo », c’est-à-dire aux services de renseignement. Me Van Der Meulen, défenseur de Belkacem, l’aiguillonne sur ce nom d’Ali Touchent qui n’aurait jamais été cité dans les réunions entre services au ministère de l’Intérieur, et lui demande tout bonnement le nom du patron de la DST en 1993 et 1995. Marion, insolent : « J’ai pas l’annuaire des préfets sur moi. »

« Légèreté ». Sa mauvaise foi irrite le président Getti : « Vous faites preuve de légèreté dans vos réponses. Même si les questions apparaissent saugrenues et dérangeantes, c’est le jeu de la procédure. » La défense demande donc au président de citer le préfet Philippe Parant, directeur de la DST à l’époque.
Que le réseau ait été infiltré ou non par la Sécurité militaire algérienne, Bensaïd, qui réclame la pause à 16 heures pour la prière, croyait au Jihad : « En 1995, j’étais plus qu’un membre du GIA, j’étais pour ma cause à mort, j’ai payé pour ça, j’ai pris dix ans. A l’époque, celui qui faisait pas partie d’un groupe musulman était un lâche, un soutien de la junte militaire ».

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Le fantôme de « Tarek » hante le procès des attentats de Paris

03 octobre

PARIS (Reuters) – Le fantôme d’Ali Touchent, dit « Tarek », organisateur présumé des attentats islamistes de 1995 à Paris, a continué de hanter jeudi les débats de la cour d’assises de Paris, reléguant au second plan les deux accusés présents, Boualem Bensaïd et Ali Belkacem.

A la barre, un policier a qualifié « d’ineptie » la rumeur selon laquelle « Tarek », tué en mai 1997 à Alger dans des conditions floues, aurait été un agent double ou triple, travaillant à la fois pour le Groupe islamique armé (GIA), auteur des attentats, et les services secrets français et algériens.

« Je n’ai aucun élément personnel qui permette de confirmer qu’Ali Touchent est une taupe. Aucun service de renseignement n’aurait pu laisser continuer les attentats sachant qu’ils connaissaient une personne qui était à l’intérieur du réseau, c’est impensable », a dit Gérard Masson, un ex-capitaine de la police antiterroriste.

Contredisant son ex-patron Roger Marion, qui, la veille, avait présenté Tarek comme « l’émir » des accusés, le policier a plutôt relativisé le rôle d’Ali Touchent, qui aurait été selon lui un « organisateur » parmi d’autres.

Le dossier des enquêtes montre pourtant que « Tarek » a monté les réseaux du GIA en Europe puis a favorisé l’arrivée de Boualem Bensaïd et Ali Belkacem au printemps de 1995.
Il semble avoir aussi recruté les activistes du groupe en France et notamment le Lyonnais Khaled Kelkal, abattu par la police le 29 septembre 1995 après avoir participé à plusieurs attentats.

Dans un communiqué début 1995 figurant au dossier, le chef suprême du GIA en Algérie, Djamel Zitouni, avait reconnu son importance : croyant qu’Ali Touchent avait été arrêté, il avait publié un communiqué où il exigeait sa libération, menaçant Bruxelles de représailles.

LE PRESIDENT DE LA COUR INTERVIENT
La défense juge bizarre qu’Ali Touchent ait échappé à une première opération de la police française en novembre 1993, à une seconde de la police belge début 1995 et n’ait pas été davantage arrêté après les attentats.
La Direction de la surveillance du territoire (DST) avait pourtant son identité et sa photo dès 1993, rappellent-ils.
« Le travail de la police, c’est 90% de transpiration, 5% d’inspiration et 5% de chance. La chance d’Ali Touchent était peut-être un peu plus grande que la nôtre », a objecté le policier Gérard Masson.
Sous-entendant que les services de renseignement français pourraient avoir protégé leur « taupe » supposée, Mes Benoît Dietsch et Philippe Van der Meulen ont demandé à la cour mercredi l’audition comme témoin de Philippe Parant, ancien patron de la DST de 1993 à 1997.
Le président Jean-Pierre Getti n’a pas répondu jeudi à cette requête. « Je rappelle que l’objet des débats est de déterminer l’implication de deux accusés dans les faits qui leur sont reprochés. On tourne autour d’Ali Touchent, mais il n’est pas dans le box. Je souhaiterais qu’on recadre les questions », a-t-il dit.
En fin d’audience, la cour a examiné les premiers éléments à charge contre Boualem Bensaïd, et notamment une comptabilité saisie à son domicile mentionnant des sommes d’un total de 168.890 francs reçues entre juillet et octobre 1995 à des dates correspondant aux attentats.
L’une de ces sommes – 5.000 livres britanniques le 21 juillet 1995 – correspond au montant figurant sur un bordereau d’envoi de fonds saisi chez Rachid Ramda, financier présumé du réseau actuellement détenu à Londres, a expliqué le président de la cour.
« Je suis complètement étranger à ce document », a dit Boualem Bensaïd à la cour, assurant qu’il ne connaissait pas Rachid Ramda. Alors que le président lui rappelait que la police avait découvert que Ramda recevait régulièrement des appels téléphoniques d’une cabine située près du domicile de Boualem Bensaïd, l’accusé à répondu : « la cabine, elle est pas à moi ».
« Parlez-moi doucement, je suis censé être innocent, c’est pas la peine de crier », a-t-il dit ensuite. Prié de dire ce qu’il était venu faire en France en 1995, il a répondu : « C’est mon problème ». « C’est le nôtre aussi », a rétorqué Jean-Pierre Getti.
Boualem Bensaïd et Ali Belkacem, 34 ans, vont devoir s’expliquer dans les prochains jours sur les attentats du RER Saint-Michel (huit morts et 150 blessés le 25 juillet 1995), du métro Maison-Blanche (seize blessés le 6 octobre) et du RER Musée d’Orsay (26 blessés le 16 octobre).
La cour doit aborder vendredi les faits, en examinant les premières synthèses réalisées par la police sur les trois attentats