Le singulier face-à-face entre le président et l’accusé au procès des attentats de 1995

Le singulier face-à-face entre le président et l’accusé au procès des attentats de 1995

Jean-Pierre Getti tient solidement son audience.

Pascale Robert-Diard, Le Monde, 24 octobre 2002

Ces deux-là ont fini par s’habituer l’un à l’autre. Au fil de quatre semaines d’audience, Boualem Bensaïd, le principal accusé des attentats de 1995, et Jean-Pierre Getti, le président de la cour d’assises spéciale, ont noué une relation singulière, et au fond honnête, qui impose son rythme et son ton aux débats. Ils se considèrent, s’opposent sur tout, mais ne se détruisent pas. Le président ne tolère aucun écart de l’accusé, qui ne conteste pas son autorité. Et quand les dérapages de Boualem Bensaïd menacent ce fragile équilibre, la colère froide du président exigeant son expulsion momentanée de la salle d’audience vise autant à épargner la sensibilité des victimes qu’à protéger l’accusé de lui-même.

Mardi 22 octobre, l’audience consacrée à l’attentat contre la station de métro Maison-Blanche s’est résumée à la confrontation des deux hommes, dont aucun ne cède un centimètre de terrain. La partie était pourtant jouée d’avance : à plusieurs reprises, Boualem Bensaïd a reconnu, voire revendiqué, sa responsabilité dans l’attentat du 6 octobre 1995, le jour des obsèques de Khaled Kelkal, membre du réseau lyonnais du GIA, tué lors de son interpellation par la police au lieu-dit « Maison Blanche », dans le Rhône. Surtout, les empreintes sur le ruban adhésif qui fermait la bombe, déposée dans une poubelle, le confondent avec certitude.

Sans préambule, M. Getti s’est tourné vers le box : « Monsieur Bensaïd, qu’avez-vous à dire ?

– On a déjà évoqué le sujet, on va pas répéter.

– Oh, si, si, on va répéter. Attendez, je compte », dit-il en joignant le geste à la parole. « Une, deux, trois… Onze fois vous avez reconnu votre participation. » Le président entreprend calmement la lecture des aveux circonstanciés de l’accusé. « C’est pas la peine de lire », lui lance celui-ci. « Je lis ce que je veux », réplique M. Getti, levant à peine les yeux des procès-verbaux, puis distillant à la cour des extraits choisis avec soin qui se complètent et se recoupent.
« Ça y est ? c’est bon ? », s’impatiente Boualem Bensaïd. Le président pose ses lunettes et se renverse dans son fauteuil. « Je vous écoute.

– Tout ça, c’est des paroles de la police.

– Non, ce sont les vôtres. » M. Getti se saisit d’une autre feuille : « Et ces déclarations-là, devant le juge ?

– C’est du cinéma.

– Monsieur Bensaïd, ici, on n’est pas des acteurs. On est en train de chercher la vérité, et tout le monde y a droit. » Phrase après phrase, l’accusé se bat. Il ne reconnaît rien, renverse les rôles, exige de nouvelles preuves. « Les aveux, plus des empreintes digitales, est-ce que ça ne constitue pas des preuves suffisantes, Monsieur Bensaïd ? », observe civilement le président. Penché sur le bureau, il ajoute, un ton plus bas : « Ecoutez, je vais vous faire une confidence. J’ai été quinze ans juge d’instruction et ça fait sept ans que je préside une cour d’assises. On voit de tout, c’est vrai. Mais j’ai une petite expérience. Ce qui est noté sur ces procès-verbaux, ce n’est pas inventé, ce n’est pas extorqué. » Le micro ouvert donne de l’écho au soupir dépité de Boualem Bensaïd.

M. Getti se tourne vers ses deux avocats. « La défense, des questions ? » D’un même regard pudique, Mes Benoît Dietsch et Guillaume Barbe font signe que non.

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Procès des attentats parisiens de 1995

Des membres du GIA qui battent en retraite

Le Quotidien d’Oran, 24 octobre 2002

Les deux principaux accusés dans le procès des attentats parisiens nient leur responsabilité, malgré les évidences et les preuves. La Cour d’assises spéciale de Paris a examiné, depuis le début de semaine, les deux derniers attentats de la série qui avait fait 8 morts et 150 blessés en 1995 dans la capitale française. Smaïn Aït Ali Belkacem, présumé poseur de la bombe de la station RER du Musée d’Orsay, le 17 octobre 1995 (30 blessés), a adopté la même parade que Boualem Bensaïd, lors de l’examen de l’attentat du Métro Saint-Michel : se rétracter et crier à la machination lorsqu’on lui présente des preuves.
Smaïn Aït Ali Belkacem est confondu par un coupon de carte orange (abonnement de transport), laquelle a été retrouvée chez lui, avec sa photo mais sous une fausse identité. Le jour de l’attentat, l’accusé aurait voyagé en RER. L’expertise montre que le coupon avait été utilisé, pour la dernière fois, en sortie à la station Javel, entre 06h52 et 07h00. La bombe a explosé à 07h06. L’accusé nie la propriété du titre de transport et prétend avoir quitté Paris, le 10 octobre. « Pourquoi l’avoir acheté alors, demande le juge Jean-Pierre Getti. « Je circulais beaucoup », répond Aït Ali Belkacem, qui déclare avoir expédié « des choses au pays, des armes ». Il tente d’en invoquer la préscription, en rappelant « mais j’ai été jugé et condamné pour ça ! ». Il s’embrouille et accuse pèle-mêle les enquêteurs d’avoir falsifié la carte orange et « inventé un ticket de bus », puis avoue, sans se rendre compte, avoir utilisé la carte pour circuler le jour de l’attentat, pour aller à la gare du Nord prendre le train de Lille.
Toujours aussi habile et plein de sang-froid, Boualem Bensaïd, le co-accusé, donne des explications inattendues sur les notes de repérage trouvées chez lui. « Javel ? De l’eau de Javel achetée. Les minutages ? Des rendez-vous… « Quand on est dans un groupe (terroriste), on ne va pas s’amuser à noter les noms », explique-t-il, en endossant le rôle du « membre du GIA innocent ».
Hier, Bensaïd a encore nié son implication dans le dernier attentat, celui de la station de métro Maison-Blanche, intervenu le 6 octobre 1995. Une bombe dissimulée dans une poubelle de l’avenue d’Italie (XIIIe arrondissement de Paris ), à la sortie de cette station de métro, avait fait 17 blessés. Mais Bensaïd est en très mauvaise posture, cette fois : l’empreinte de médius gauche, relevée sur un fragment de ruban adhésif, « ne pouvait appartenir qu’au concepteur de l’engin explosif », a expliqué un expert. Autrement dit, Bensaïd. Son identification est « absolue ». Bras croisés, torse bombé dans son jogging, l’accusé semble sortir de la salle de musculation.
Il demande une contre-expertise de l’empreinte. Mais seules des photos de l’empreinte digitale figurent au dossier, le ruban adhésif… ayant été détruit avant le procès dans un incendie qui se serait déclaré au Palais de Justice. Jean Desvergnes, commandant de police, explique avoir trouvé quatorze points de comparaison entre l’empreinte de son médius gauche et celle relevée sur un morceau de ruban adhésif bleu, lequel avait servi à scotcher le fil électrique de l’engin. « Douze points auraient suffi. C’est une norme appliquée depuis plus d’un siècle », assure l’expert.
Avant de se rétracter, Boualem Bensaïd, arrêté le 1er novembre 1995, avait reconnu, lors de sa garde à vue, avoir fabriqué l’engin mais avait nié l’avoir déposé dans la poubelle. Il avait alors expliqué avoir agi avec l’autorisation d’Ali Touchent, l’organisateur des attentats, aujourd’hui mort, dans le but de venger la mort de Khaled Kelkal, tué par les forces de l’ordre – exécution suivie presque en direct à la télévision – le 29 septembre à Vaugneray (Rhône), curieusement au lieu-dit « Maison blanche ». La bombe avait explosé le jour même des funérailles du jeune islamiste. « C’est de l’imagination policière pure et dure, dégoûtante », affirme Bensaïd, lorsque le juge Getti lui fait remarquer la concordance des dates et des lieux. Bensaïd ne répond plus aux questions. Il conteste les « torchons de la police » et n’écoute plus rien. « Vous dites non, avant même de savoir quelle est la question… », ironise le président Getti. Le procès continuera, aujourd’hui et demain, avec les auditions des victimes de ces deux attentats.
D’un De Nos Correspondants
A Paris: Arezki Benmokhtar