Smaïn Aït Ali Belkacem nie en bloc ses précédents aveux

Bensaïd confondu par son empreinte pour un des attentats de 1995

Libération, 22 octobre 2002

PARIS (Reuters) – Boualem Bensaïd, un Algérien jugé depuis le 1er octobre devant la cour d’assises spéciale de Paris, est confondu par l’empreinte digitale relevée sur un fragment de l’engin qui a fait 18 blessés en explosant le 6 octobre 1995 près de la station de métro Maison blanche.

Jean Desvergnes, policier qui a réalisé l’expertise, a estimé à la barre que l’identification de Boualem Bensaïd, 34 ans, était « absolue ».

Pierre Doré, un autre enquêteur, a estimé que l’empreinte de medius gauche relevée sur un fragment de ruban adhésif « ne pouvait appartenir qu’au concepteur de l’engin explosif ».
« Je demande une contre-expertise », a répliqué Boualem Bensaïd de son box. Il a estimé que la première expertise n’était plus valable.

Seules des photos de l’empreinte digitale figurent au dossier, le ruban adhésif ayant été détruit avant le procès dans un incendie au palais de justice.
L’empreinte digitale était à cheval sur deux parties d’un adhésif enroulé autour d’un filament électrique, utilisé dans le système de mise à feu de l’engin, ont dit les policiers.

La bouteille de gaz remplie de clous, placée dans une poubelle près de la station de métro, dans le XIIIe arrondissement, avait été découverte par hasard par un passant, qui avait donné l’alerte.

Les policiers avaient mis en place un périmètre de sécurité mais l’engin avait explosé inopinément, blessant 18 personnes, dont sept policiers.

Avant de se rétracter, Boualem Bensaïd, arrêté le 1er novembre 1995, avait reconnu lors de sa garde à vue avoir fabriqué l’engin mais avait nié l’avoir déposé dans la poubelle. Il avait expliqué alors avoir agi avec l’autorisation d’Ali Touchent, organisateur des attentats, aujourd’hui mort, dans le but de venger la mort de Khaled Kelkal.

Ce dernier, membre du groupe, avait été tué par les forces de l’ordre le 29 septembre à Vaugneray (Rhône), au lieu-dit Maison blanche.
Les attentats revendiqués en France par le Groupe islamique armé (GIA) ont fait au total huit morts et 150 blessés entre juillet et octobre 1995.

Boualem Bensaïd, jugé avec Ali Belkacem – poursuivi pour l’attentat du RER Musée d’Orsay du 17 octobre 1995 – risque la réclusion à perpétuité.
Le procès continue mercredi avec les auditions des victimes des attentats du RER Musée d’Orsay et du métro Maison blanche.

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Smaïn Aït Ali Belkacem nie en bloc ses précédents aveux

Pascale Robert-Diard, Le Monde, 23 octobre 2002

Interrogé sur l’attentat de Musée-d’Orsay, il dit avoir reconnu les faits sous la menace.

Les corps sont de grands bavards. Depuis le début du procès des deux auteurs présumés des attentats de 1995, leurs attitudes en disent parfois plus que leurs mots. Tête haute, épaules larges rejetées en arrière, bras souvent croisés sur la poitrine, Boualem Bensaïd occupe tout l’espace. Dos voûté, front bas, regard inquiet, Smaïn Aït Ali Belkacem se tasse jusqu’à disparaître aux yeux de la cour derrière son coaccusé.

C’est cette hiérarchie oppressante que le président, Jean-Pierre Getti, a cherché à casser lundi 21 octobre. Sur la consigne qu’il a passée aux cinq policiers postés dans le box, les places des deux hommes ont été interverties. Smaïn Aït Ali Belkacem a fait face à ses juges, au premier rang. Ainsi d’ailleurs le voulaient les faits puisque l’audience était consacrée à l’examen de l’attentat perpétré à la station Musée-d’Orsay, pour lequel il est renvoyé en qualité d’auteur principal et Boualem Bensaïd de complice.

Les charges qui pèsent sur Smaïn Aït Ali Belkacem sont redoutables. Elles reposent principalement sur l’expertise de la bande magnétique du ticket de Carte orange retrouvée dans ses poches lors de son arrestation, qui établit que celui-ci a été utilisé pour la dernière fois sur la ligne C du RER le jour de l’attentat, mardi 17 octobre 1995, et que son utilisateur a quitté la rame à la station Javel, entre 6 h 52 et 7 heures, soit quelques minutes avant l’explosion de la bombe, quatre stations plus loin. Ce n’est pas tout. Au cours de sa garde à vue, en octobre 2000, devant les policiers, puis devant le juge d’instruction, Smaïn Aït Ali Belkacem a passé des aveux complets sur sa responsabilité dans cet attentat, détaillant son parcours depuis la station Saint-Quentin-en-Yvelines, où il a activé l’engin explosif, jusqu’à sa descente du train, à Javel, non loin de l’appartement qu’il occupait alors avec Ali Touchent et Boualem Bensaïd. Mieux encore, ces aveux avaient été rendus publics le jour même par son avocat de l’époque, Me Franck Berton, qui, dans un communiqué à l’AFP, s’était réjoui de l’attitude coopérative de son client. Depuis, l’avocat a été congédié et l’accusé s’est rétracté.

« TICKET DE CARTE ORANGE »

Face au président qui le presse de questions, Smaïn Aït Ali Belkacem renouvelle ses dénégations. En bloc, sans nuances, au risque évident du discrédit. Le 17 octobre, il n’était pas à Paris, affirme-t-il. « Et le ticket de Carte orange trouvé sur vous ? , l’interroge M. Getti. – C’est pas le mien. – Pourtant, il parle scientifiquement. – Il a été falsifié. – Et vos déclarations devant les policiers ? – Ils m’ont menacé. – Et devant le juge ? – C’était pareil, j’avais peur pour ma famille en Algérie. »

Pierre-Jean Grubis réussira-t-il là où le président a échoué? Dans cet espoir, le policier de la brigade criminelle qui avait recueilli les aveux de l’accusé a été convoqué une nouvelle fois à la barre. A l’époque, dit-il, il avait « vraiment trouvé le contact ». « Après ses aveux, comme la plupart des criminels, il était détendu, soulagé. C’est quelque chose qu’on connaît bien chez nous. Je lui avais donné ma carte et je lui avais promis que je viendrais témoigner pour lui au procès, parce qu’il s’était comporté en homme. » Le président interpelle à nouveau l’accusé : « Qu’en dites-vous ? – C’est pas vrai. »

Tourné vers le box, M. Grubis plante son regard dans celui de Smaïn Aït Ali Belkacem : « Regarde-moi en face, tu te défends mal, tu dis n’importe quoi. Je t’avais promis que je viendrais, j’ai tenu parole. » « Il m’a fait des menaces », répète l’accusé mécaniquement, sans chercher à convaincre. « Aujourd’hui, vous avez peur encore ? », l’interrompt le président. Smaïn Aït Ali Belkacem fronce les sourcils, le regard douloureux. « Peur de votre voisin par exemple ? – Non, non. – Parce qu’il a une forte personnalité, votre voisin », insiste M. Getti. « C’est un frère ! » « Oui, un très grand frère, même, parce que vous le craignez », soupire le président.

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Le procès des attentats de 1995

« J’en ai marre des pleurs, c’est pas moi et voilà! »

Hier, Bensaïd a nié avoir posé la bombe à Maison-Blanche.

Par Patricia Tourancheau, Liberation, mercredi 23 octobre 2002

« Nous avons découvert, entre deux couches d’adhésif, une empreinte qui ne peut appartenir qu’au concepteur de l’engin. » Un expert ’empreinte digitale de Boualem Bensaïd révélée sur l’adhésif de la bombe déposée au métro Maison-Blanche le 6 octobre 1995 et l’analyse de la carte Orange de la RATP utilisée par Smaïn Aït Ali Belkacem juste avant l’explosion du RER à Orsay, le 17 octobre, ont étayé l’accusation à la cour d’assises spéciale de Paris. Face à ces preuves en béton, les deux poseurs de bombe supposés continuent à nier : « Preuve fabriquée », « enquête bidonnée », « imagination policière », a hurlé hier Bensaïd. Il n’a pas supporté la lecture de ses aveux réitérés « onze fois », souligne le président Getti, sur sa participation à l’attentat de Maison-Blanche « à la mémoire de Khaled Kelkal » le jour de son enterrement.

Expertise. De son comparse Kelkal, tué par les gendarmes au lieu-dit Maison-Blanche, dans le Rhône, le coordinateur des réseaux terroristes de 1995 ne sait plus rien aujourd’hui. Les trois kilos de chlorate de soude, les clous et boulons achetés le 5 octobre, la confection de l’engin dans sa « maison », la réception la veille de 38 600 F de Londres, et même la trace de son doigt sur la bombe, l’accusé rejette tout : « C’est du cinéma. » Le président : « Non, on n’est pas des acteurs, on ne joue pas une scène, il y a des victimes là encore. » Bensaïd, véhément : « Vous n’allez pas encore me ressortir la carte des victimes, j’en ai marre des pleurs ! C’est pas moi et voilà ! » Deux commandants de la police technique et scientifique ont enfoncé le clou : « L’identification de Bensaïd a été formellement établie. La 3e phalange de son médius gauche présentait 15 points identiques avec l’empreinte incriminée de Maison-Blanche. » L’expert avait récupéré les restes de la bonbonne de gaz et a expertisé les pièces d’allumage : « Nous avons déroulé un adhésif qui entourait un fil électrique et avons découvert, insérée entre deux couches d’adhésif et protégée de l’explosion, cette empreinte qui ne peut appartenir qu’au concepteur de l’engin. »

« Coïncidence. » Lundi, deux ingénieurs de la RATP avaient livré à la cour « les 64 types d’informations » qu’ils ont lues et décodées sur « le coupon de carte Orange » de Belkacem en octobre 1995. Selon eux, « ce ticket a été vendu par la station Jules-Joffrin le 30 septembre », non loin de l’appartement du réseau, boulevard d’Ornano à Paris (XVIIIe), et a été « utilisé pour la première fois le dimanche 1er octobre entre 17 heures et 18 heures à Mirabeau », la station la plus proche du domicile du groupe, rue Félicien-David dans le XVIe. Le président pointe « une coïncidence parfaite » que Belkacem élude, malgré ses aveux détaillés sur son attentat « initiatique » dans le RER à Orsay. Le procès fait apparaître que Belkacem a transporté l’engin de 7 à 8 kg dans un sac à Saint-Quentin-en-Yvelines sur la ligne C du RER, a actionné le système de retardement à son départ en sens inverse à 6 h 25 et a quitté le train à Javel « entre 6 h 52 et 7 heures ce 17 octobre ». Selon l’expert de la RATP : « La piste magnétique du coupon garde en mémoire le dernier passage dans un portillon en service. » Quatre stations plus loin, à Musée-d’Orsay, l’engin a explosé à 7 h 05, et a blessé 30 voyageurs.