Deux témoins-clés des attentats de 1995 n’ont pas reconnu les accusés au procès

Deux témoins-clés des attentats de 1995 n’ont pas reconnu les accusés au procès

Pascale Robert-Diard, Le Monde, 12 octobre 2002

Un gendarme, en escapade à Paris « avec une amie », a raconté à la barre comment l’attitude de trois hommes dans le RER, juste avant l’explosion à Saint-Michel, l’avait intrigué.

Le 25 juillet 1995 , cet homme rentre d’une balade à Montmartre, il a hâte de rejoindre son hôtel. Le lendemain, il a prévu d’aller à Disneyland. Il fait beau, il a très chaud. Il est 17 heures passées lorsqu’il monte dans la rame de RER qui part de la gare du Nord, s’arrête quelques instants à la station Châtelet-les-Halles, puis reprend sa course en direction de Saint-Michel. Trois, quatre minutes plus tard, elle explose. Huit morts et près de deux cents blessés.

Cet homme est gendarme. En poste en Bretagne, il est venu passer deux jours à Paris, « dans des circonstances un peu particulières », souffle-t-il. A la barre, jeudi 10 octobre, sa silhouette massive chavire, sa voix s’étouffe et se brise. « Je… Je voudrais ajouter quelque chose. J’étais, euh, avec une amie à Paris, chacun comprendra ce qu’il voudra, j’étais marié en Bretagne. » Les larmes l’étranglent, de grosses larmes d’enfant qui coulent sur son visage d’homme mûr et mouillent sa cravate à fleurs. Dans le décor solennel et glacé de la cour d’assises spéciale, la vie soudain s’engouffre, force les portes, fige les regards. La vie du dehors, banale et bête, avec ses petits arrangements et ses mensonges ordinaires, bouleversante d’humanité.

Qu’importe la vie privée d’un gendarme, dira-t-on, dans ce procès où l’on juge deux auteurs présumés d’attentats meurtriers. C’est bien peu, en effet, au regard de la douleur de la centaine des victimes et de leurs familles présentes dans la salle d’audience, qui attendent aujourd’hui de la justice qu’elle leur donne le nom d’un ou des responsables de leur existence brisée ou blessée. Sauf que sur le témoignage de cet homme repose en partie le procès et, avec lui, la condamnation ou pas de Boualem Bensaïd à la réclusion à perpétuité.

Ce 25 juillet au soir, dans sa chambre d’hôtel, Frédéric Pannetrat sait qu’un attentat a eu lieu à la station Saint-Michel. Des images précises et infiniment précieuses hantent sa mémoire. Des images qu’il n’aurait pas dû voir puisqu’il n’est pas censé être à Paris ce jour-là. Il est gendarme, il est aussi époux. « J’ai passé une mauvaise nuit, parce que je pensais que j’avais vu l’attentat. J’étais obligé de parler, c’était mon devoir, je sais par mon métier que tout peut se jouer dans une enquête sur un témoignage. Mais je savais aussi que si je parlais, ça entraînait mon divorce. » C’est tout, et ce n’est pas rien.

Frédéric Pannetrat a donc raconté aux policiers, puis au juge d’instruction, tout ce qu’il avait vu. Devant la cour où il est venu répéter son témoignage, c’est le gendarme qui parle maintenant, précis, rigoureux, professionnel. Dans la rame de RER, entre gare du Nord et Châtelet, il est intrigué par le manège de deux hommes, debout, « de type maghrébin, algérien ». Le premier, tout près de lui, l’énerve particulièrement. Il est agité, le piétine à plusieurs reprises. Surtout, l’attention du gendarme est attirée par les signes que cet homme « de forte corpulence, vêtu d’un costume noir et d’une chemisette vert pastel, portant des lunettes et une barbe de quelques jours » adresse à un autre, « plus jeune, de corpulence moyenne, cheveux noirs et crépus, portant une veste à grands carreaux verts et noirs », situé à l’autre bout de la rame. Tous deux semblent obsédés par l’horaire, ils ne cessent de regarder leur montre. Lorsque le train arrive à Châtelet, où Frédéric Pannetrat doit descendre, il remarque sur le quai, devant la porte de la rame, un troisième homme « de corpulence fine, les joues très creusées, avec une tache sombre comme un gros grain de beauté sur le visage, le regard fixe, l’air maladif », engoncé dans un immense manteau « de velours ou de daim ». Le gendarme a juste le temps de voir cet homme remettre un sac « qui a l’air lourd, en cuir ou en simili cuir noir » au bras tendu dans la veste à carreaux. Les portes du train se referment. Sur le quai, M. Pannetrat aperçoit une dernière fois les deux hommes, celui à forte corpulence et celui au manteau, qui marchent d’un pas rapide vers la sortie. Il a perdu le troisième de vue.

Devant la cour d’assises, vendredi 4 octobre, Christophe Descoms, chef adjoint de la brigade criminelle qui a refait toute l’enquête en 2000, s’était déclaré « absolument convaincu » que ce jour-là, le gendarme a vu les trois auteurs de l’attentat. C’est aussi la conviction des deux défenseurs de Boualem Bensaïd, Mes Benoît Diestsch et Guillaume Barbe, qui ont fait citer ce témoin capital pour eux. Car sur les centaines de photos qui lui ont été présentées, Frédéric Pannetrat a successivement cru reconnaître Abdelkrim Deneche, mis finalement hors de cause, puis Ali Touchent, dans l’homme « à forte corpulence ». Sa description de l’homme au manteau évoque un autre suspect, mort depuis, Yahia Rihane, alias « Clou de girofle », qui doit son surnom à un énorme grain de beauté sur le visage. Quant au troisième, celui de la veste à carreaux, il ne l’a reconnu sur aucune photo. Jamais, il n’a cité le nom de Boualem Bensaïd.

Dans le box des accusés, celui-ci est tendu. Il sait que son sort se joue peut-être dans cette audience. A la barre, un autre témoin parle à présent. Employé d’une armurerie à Paris, il a vendu le 21 juillet 1995 à deux hommes 2 kg de poudre noire. Sur le registre de l’armurerie, il a noté approximativement le nom et l’adresse que l’un des deux lui a donnés, comme le veut la législation pour la vente de ce type de poudre. Ce nom est celui que Boualem Bensaïd utilisait sur son faux passeport. « Est-ce que, dans le box, vous reconnaissez quelqu’un ? », lui demande le président. Tétanisé, Philippe Froment se tourne vers les deux accusés :  » Non. » « Levez-vous tous les deux », intime le président. « Non, reprend le témoin, ils n’avaient pas de barbe. » « Regardez-moi très très bien, lance à son tour Boualem Bensaïd à l’employé de l’armurerie. Moi, je n’ai jamais vu ce monsieur, c’est la première fois », affirme l’accusé, les bras croisés sur la poitrine, un air de défi dans les yeux.