La question d’une éventuelle manipulation occupe l’audience

Au procès des attentats de 1995 :
« Ali Touchent agent ? Ça ne tient pas debout ! »

Le numéro 2 de la DST était cité comme témoin.

Le Monde, 10 octobre 2002

Une page du procès des deux responsables présumés des attentats de 1995 s’est sans doute tournée, mardi 8 octobre, avec l’audition de Jean-François Clair, numéro 2 de la direction de la surveillance du territoire (DST). Après plusieurs jours d’atermoiements, le président de la cour d’assises spéciale, Jean-Pierre Getti, avait finalement accédé au vœu des avocats de la défense en convoquant ce témoin afin de l’interroger sur le rôle joué par son service dans l’identification du réseau de terroristes du Groupe islamique armé (GIA). Pour Mes Benoît Dietsch, Guillaume Barbe et Philippe Van der Meulen, la satisfaction n’était pas mince.
Dans ce procès en noir et blanc, ils étaient parvenus à glisser un peu de la nuance grise du doute. En venant à la barre, le responsable de la DST savait à quoi s’attendre. Après Roger Marion, numéro 2 de la police judiciaire, Christophe Descoms, chef adjoint de la brigade criminelle, il allait devoir répondre à son tour à la question qui hante le débat depuis quelques jours : le mystérieux Ali Touchent, alias « Tarek », chef présumé du GIA en Europe, qui a échappé aux interpellations, est-il susceptible d’avoir été « infiltré » par les services algériens, voire par les services français ? Campé avec autorité devant la cour, Jean-François Clair s’est habilement prêté à sa curiosité. Il est d’abord remonté trois ans plus tôt, à cette déchirure algérienne consécutive à l’annulation des élections remportées par les islamistes. « Après l’interdiction du FIS, nous nous sommes tout de suite intéressés aux possibles relais français des maquis armés algériens. Le risque de voir le GIA frapper en France est apparu rapidement », explique M. Clair. Les services français exploitent des renseignements fournis par leurs homologues algériens. Me Van der Meulen l’interrompt : « L’hypothèse selon laquelle le GIA aurait été télécommandé par les services algériens est-elle une donnée de travail pour vous ? » « Les services algériens ont été très coopératifs, répond M. Clair. Nous avions le même intérêt. Ils nous ont communiqué des menaces, permis d’identifier certains auteurs, dont Boualem Bensaïd. »
« Etiez-vous sûrs de la fiabilité de leurs renseignements ? », insiste Me Barbe. « Bien sûr, nous faisions le tri dans ce qu’ils nous donnaient. Ils voyaient des terroristes partout. On n’a jamais été dupes », assure le responsable de la DST. Et Ali Touchent ? M. Clair hausse le ton : « Nous n’avions rien contre lui avant 1995. C’était pas l’individu lambda, mais presque ! » Mais encore ? Le policier sait très bien où on veut l’emmener : « Ali Touchent agent, ça ne tient pas debout, excusez-moi de le dire ! On a une déontologie dans ce métier ! Vous imaginez qu’on aurait pu le laisser commettre des attentats pour protéger nos sources ? » Me Van der Meulen, en quête d’issue de secours, s’enlise dans de vastes considérations géostratégiques. Me Barbe, après quelques tentatives, bat prudemment en retraite. Rivé à la barre, M. Clair regarde, satisfait, autour de lui. « Il n’y a plus de questions ? », interroge le président. De la tête, les avocats de la défense font signe que non. Le doute s’accommode finalement mieux de l’ombre que de la lumière et, à trop vouloir l’éclairer, le risque a été pris de le dissiper.

Pascale Robert-Diard

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Le proces des attentats de 1995
La DST assure qu’Ali Touchent n’était pas une taupe

La question d’une éventuelle manipulation occupe l’audience

Patricia Tourancheau, Libération, 10 octobre 2002

« A supposer que M. Touchent ait été notre informateur, vous imaginez qu’on aurait laissé faire des attentats après Saint-Michel contre nos intérêts ? On a une déontologie. » Jean-François Clair, directeur adjoint de la DST Ali Touchent, alias Tarek, organisateur en chef des attentats de 1995, était-il une taupe des services français et algériens, et donc un manipulateur de soldats du GIA ? Telle était la question répétée à l’envi au procès de Boualem Bensaïd et de Smaïn Aït Ali Belkacem par les avocats de la défense, qui avaient quémandé au président l’audition d’un ponte de la DST et qui, mardi soir, ont encaissé un effet boomerang. Car Jean-François Clair, directeur adjoint de la DST, a ramené avec fougue et aplomb le supposé sous-marin Touchent dans des eaux plus claires. Pour l’inspecteur général Clair, cet islamiste était même un petit poisson en France, deux ans avant les bombes. Repéré « parmi des dizaines de gens de la mosquée Jean-Pierre-Timbaud » à Paris, Ali Touchent « n’a pas été retenu parmi les 84 objectifs de l’opération Chrysanthèmes » en milieu intégriste le 9 novembre 1993.
Bref, cet Algérien-là « n’attire pas l’attention » des services, « presque l’individu lambda ». A en croire le patron bis de la DST, Touchent ne réapparaît qu’à l’issue des attentats et des arrestations, et là à un niveau supérieur. D’abord sous le pseudonyme de Tarek « dans les auditions de Bensaïd » les 1er et 2 novembre. Enfin, le 12, dans la bouche d’un comparse, « Safé Bourada qui, lui, avait la chance de savoir que Tarek s’appelait Ali Touchent ». Juste avant, la DST, qui cherchait à identifier ce Tarek cité en garde à vue, avait récupéré des services hollandais et belges des photos de filature d’un type du GIA surnommé Nacer ou Tarek. Des clichés versés ainsi sans son nom dans les albums qui ont été présentés à Bensaïd et consorts.
Albanie, Malaisie. Touchent, lui, n’a jamais été retrouvé vivant, il serait mort dit-on à Alger en 1997. Et pourtant, « on l’a cherché partout », assure le numéro 2 de la DST, à l’aise et disert : « On a surveillé tous les gens de sa famille ici, on a même vu son frère Karim pour la régularisation de ses papiers. Il dit qu’on l’a menacé, mais pour avoir des papiers, il faut faire preuve d’attachement ici. On a cherché Tarek en Albanie, en Malaisie, en Algérie où on a travaillé de notre côté. On ne peut pas dire que la DST a été intoxiquée par les services algériens car on avait une double filière. »
Identification. Me Van der Meulen, avocat de Belkacem, expose sa thèse : « Les attentats commis par les GIA auraient été télécommandés par les services algériens, cela a été évoqué au procès du général Nezzar (ex-ministre de la Défense algérien, ndlr). Est-ce une mise en cause sérieuse ? » Jean-François Clair n’y accorde pas de crédit : « Les services algériens ont été coopératifs avec nous, nous ont alertés des menaces d’action en France dès février 1995 et nous ont aidés à identifier Bensaïd. Ces accusations viennent d’officiers déçus, de gens du FIS et d’anciens politiciens qui ont des comptes à régler. »
Pour autant, la DST « n’a jamais été dupe » des renseignements livrés par la sécurité militaire algérienne qui, selon Clair, « a tendance à dire que les islamistes sont tous des terroristes, alors on fait le tri ». L’avocat de Belkacem, encore : « Comment expliquez-vous qu’autant de spécialistes de la question algérienne et du terrorisme aient pu soulever cette hypothèse dans des ouvrages ? » Clair : « Les journalistes cherchent, mais n’ont pas tous les éléments que nous détenons. »
Me Van der Meulen s’étonne qu’Ali Touchent ait pu échapper à la police « en Hollande, en Belgique, en région lyonnaise et parisienne ». L’insinuation blesse le directeur adjoint de la DST « ça, je le prends pour nous » qui tacle le défenseur de Belkacem : « Ali Touchent, un agent ? ça ne tient pas debout. A supposer que M. Touchent ait été notre informateur, vous imaginez qu’on aurait laissé faire des attentats après Saint-Michel contre nos intérêts ? On a une déontologie dans ce métier. On protège nos sources, mais pas à ce point. » L’avocat revient mollement à la charge : « Je retiens qu’Ali Touchent n’a pas été utilisé par les services français, mais par ceux d’Alger ? » Du tac au tac, le patron bis de la DST : « Si j’avais une once de soupçon, je n’aurais pas parlé comme ça. ».

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ASSISES

Après sept journées d’audience, le procès des islamistes entre dans le vif du sujet

L’attentat de Saint-Michel examiné aujourd’hui

La cour d’assises spéciale de Paris commence aujourd’hui à examiner les circonstances du plus meurtrier des trois attentats qui l’accaparent tout le mois durant. Le 25 juillet 1995, une bombe placée dans le RER B explose à la station Saint-Michel, tuant huit personnes et en blessant 150 autres. Après sept journées de débats et l’audition, hier, des ultimes experts, où en est le procès à la veille de ces audiences cruciales?

Stéphane Durand-Souffland, Le Figaro, 10 octobre 2002

Les accusés. Leur comportement, depuis leur refus de se lever à l’entrée de la cour jusqu’à leurs dénégations absurdes, s’apparente moins à ce que l’on pourrait attendre de présumés criminels idéologiques qu’à ce que l’on voit souvent avec des voleurs de petite envergure. Boualem Bensaïd est le plus provocant. Peu à l’aise dans l’argumentation politico-religieuse, il parsème ses logorrhées de provocations perfides. Ainsi quand il évoque « ceux qui se disent victimes », avant de mettre ce dérapage sur le compte de son mauvais français.

Un doute plane cependant sur son rôle exact dans l’attentat à Saint-Michel: a-t-il, comme le soutient l’ordonnance de renvoi, déposé la bombe, ou n’a-t-il que participé à l’élaboration de l’acte meurtrier? Sa situation laisse apparemment moins de place au doute pour le dossier Maison-Blanche (18 blessés le 6 octobre 1995): son empreinte digitale a été retrouvée sur les débris de la bombe, et il a reconnu, en garde à vue, avoir organisé l’attentat pour venger Khaled Kelkal.

Smaïn Aït Ali Belkacem, lui, n’est jugé que pour l’affaire du Musée d’Orsay (trente blessés le 17 octobre 1995). Confondu par l’analyse d’un coupon de Carte orange, il a reconnu, devant le juge d’instruction, avoir placé la bombe dans le RER. Des carnets saisis sur Bensaïd contiennent des repérages précis. Les graphologues ont attribué ces lignes, de manière formelle, à Bensaïd, Belkacem et d’autres complices. La justice appelle cela des preuves. Les accusés y voient l’aboutissement d’une « machination ».

Le président. Jean-Pierre Getti, 55 ans, est bien décidé à ne pas se laisser manipuler par les accusés. Il ne baisse pas non plus les bras, alors que la tentation doit être grande de moins donner la parole à des individus qui en font un usage aussi vain. Ferme mais courtois, autoritaire mais doté d’un sens de la repartie cinglant, M. Getti « tient » ses audiences de la manière la plus satisfaisante pour les parties civiles et pour l’institution judiciaire.

L’avocat général. Gino Necchi, pilier de la cour d’assises spéciale, est apparu jusqu’à présent relativement discret. Il a mis plus de fougue à rappeler de grands principes éthiques qu’à soutenir l’accusation – il est vrai que, sur la base du dossier, elle tient très bien sans lui. Assez théâtral, le magistrat n’a pas semblé, pour l’heure, impressionner les accusés qui l’écoutent avec détachement.

Les parties civiles. D’une grande dignité, les victimes et leurs familles se comportent de manière irréprochable. Il n’en reste pas moins que ce procès n’est pas de nature à les apaiser. Les psychologues leur ont-ils clairement expliqué que, vraisemblablement, elles ne trouveraient pas dans ces débats la sérénité qu’elles sont en droit d’attendre? Et qu’un procès n’est pas l’endroit où elles pourront « faire leur deuil », pour reprendre une expression à la mode mais vide de sens?

Les absents. Ils sont deux, que chacun aurait aimé voir dans le box: Rachid Ramda et Ali Touchent. Le premier, financier présumé du réseau français du GIA, détenu par Londres, sera en principe jugé ultérieurement. Le second a échappé à toutes les opérations policières européennes dans les années 1993-95, avant de trouver la mort à Alger, en 1997, dans des circonstances mystérieuses. Il est considéré comme un rouage essentiel de la vague de terreur islamiste.

Le passage à la barre de Roger Marion, ancien chef de la division nationale antiterroriste (DNAT), a créé un profond malaise le 2 octobre, renforcé deux jours plus tard, par contraste, à l’issue de la déposition de l’actuel chef adjoint de la brigade criminelle, Christophe Descoms. Malaise, car il apparaît que la DNAT, si elle a interpellé une bonne partie des terroristes – la campagne d’attentats s’est arrêtée net en novembre 1995 -, n’a pas exploité les scellés et témoignages autant qu’elle l’aurait pu. Reprenant l’enquête en 2000, à la demande des juges antiterroristes déçus par les conclusions de l’équipe Marion, la Crime a obtenu les aveux de Belkacem pour l’attentat d’Orsay, mettant dans la foulée à nu toute l’organisation du réseau, et permettant aux assises de travailler sur des fondations judiciaires en béton. Les débats de la première semaine ont fait émerger un rance fumet de guerre des polices, dont on se serait bien passé dans le cadre d’une telle enquête.

Roger Marion s’est retrouvé, de surcroît, à plusieurs reprises en difficulté, lorsque la défense l’interrogeait sur le cas Touchent, laissant clairement entendre que ce dernier avait été un informateur des services secrets. Les dépositions, le 8 octobre, de Jean-François Clair, directeur adjoint de la DST, et de Bernard Squarcini, son homologue des RG, effaceront cette impression désagréable: l’hypothèse de la « taupe Tarek » s’est considérablement dégonflée.

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Le procès des attentats de 1995
Trois types étranges et un sac noir vus par le gendarme

Il aurait identifié trois hommes sans reconnaître Bensaïd.

Patricia Tourancheau, Libération, 11 octobre 2002

« Moi je suis en bermuda, et je transpire, alors un gars habillé en hiver, ça va plus. Instinc-tivement, je l’ai suivi des yeux. » Le gendarme Frédéric Pannetrat e 25 juillet 1995, à 17 h 20, Frédéric Pannetrat, gendarme breton en vacances à Paris avec une amie, prend le RER B, gare du Nord, pour aller à Châtelet. Il observe une scène entre trois Maghrébins. Pour les avocats de l’accusé principal, Boualem Bensaïd, les trois hommes sont les véritables poseurs de bombe de Saint-Michel, 8 morts, 150 blessés. A la barre hier, voilà ce militaire de 33 ans qui détaille le manège entre trois hommes, dans le sixième wagon. Assis sur un strapontin, Frédéric Pannetrat remarque un « gros », ventripotent de 40 ans aux lunettes métalliques et aux « cheveux plaqués ondulés » : « Il a commencé à me piétiner les pieds, j’ai répondu à coups de talon, ça m’énervait, il y avait des places et il ne s’asseyait pas. J’ai vu qu’il communiquait par gestes avec un autre individu au bout de la rame, plus jeune, avec des cheveux noirs et crépus, et une veste à carreaux noir et rouge. Le corpulent qui se tenait devant moi à la barre du métro regardait sa montre toutes les 30 secondes, et avant de descendre à Châtelet, a tapoté sa montre en direction de l’autre comme pour indiquer « c’est l’heure », ou « c’est bon ça y est ». »
Son regard accroche alors un troisième personnage sur le quai « avec un long manteau chaud, genre kabik » : « Moi je suis en bermuda, et je transpire, alors un gars habillé en hiver, ça va plus. Instinctivement, je l’ai suivi des yeux. » Ce « grand homme mince aux yeux creusés, presque maladif, avec une tache sombre sur la pommette, a passé un sac au jeune en veste à carreaux qui a récupéré à l’intérieur ce sac noir en simili cuir, assez lourd car les côtés rebiquaient ». « Le gros » et « le long manteau » sont partis ensemble « en marchant vite », et l’homme en « veste à carreaux » dans la direction opposée. Sans le sac.
Crédibilité. Curieusement, ce n’est pas le représentant de l’accusation, Gino Necchi, qui a cité ce témoin clé au procès. La crédibilité de ce gendarme à la mémoire exceptionnelle avait été mise à mal. Il avait reconnu sur photo un « gros », qui n’était pas le bon. La cour a compris hier que ce n’était pas complètement de sa faute. La présentation des clichés n’avait pas été effectuée dans les règles de l’art : « Un inspecteur de la brigade criminelle m’a dit « on a quelqu’un qui peut correspondre » et m’a montré de but en blanc 2 ou 3 photos sorties sur une table, ça se rapprochait effectivement. » C’étaient des photos d’Abdelkrim Deneche, un militant des GIA basés à Stockholm. La Tribune d’Alger du 17 juillet l’avait désigné, sous l’alias d' »Abdessabour », comme le chef du commando qui avait assassiné l’imam Sahraoui dans sa mosquée, rue Myrrha à Paris, six jours plus tôt et qui « repassera à l’action dans les prochains jours ». Un article prémonitoire pour le juge antiterroriste Jean-François Ricard et des policiers en mal de piste solide.
Poudre noire. Le juge Ricard part en équipée en Suède, pour en ramener… la preuve que Deneche se trouvait à Stockholm le 25 juillet. Et non pas à Paris. Exit Deneche. Et exit, pour l’accusation, le témoin Pannetrat. Elle avait trouvé mieux. En novembre 1996, dans un nouvel album photo, le gendarme a reconnu « le gros » sur des clichés en pied d’Ali Touchent, l’organisateur en chef des attentats, évaporé. Une identification qui n’arrangeait plus le juge Ricard. Qui a préféré exploiter à fond le témoignage indirect d’un membre du réseau, Nasserdine Slimani, contre Boualem Bensaïd qui se serait vanté d’avoir « commis personnellement l’attentat de Saint-Michel ». Certes, Bensaïd a acheté avec Touchent 2 kilos de poudre noire à l’Armurerie de la Bourse à Paris le 21 juillet, et détient des chronométrages du RER B. Mais de là à en faire le poseur de bombe… Pour les avocats de la défense, Dietsch et Barbe, « la scène essentielle » entre les trois types « au sac » suspect à Châtelet ne compte aucun sosie de Bensaïd.
A la barre, Pannetrat raconte en pleurs son dilemme intime avant de livrer son témoignage à la police : « J’étais marié en Bretagne, j’étais avec une amie à Paris pour aller à Disneyland. Je ne pouvais pas garder ces éléments-là pour moi mais je savais qu’il y aurait des conséquences, le divorce. ».