Les policiers se défendent d’avoir molesté Bensaïd pendant sa garde à vue

Le procès des attentats terroristes de 1995

Bensaïd, l’homme qui ne savait rien

Il a nié toute participation, en dépit des évidences.

Libération, Par Patricia Tourancheau, Libération, 8 octobre 2002

A la cour d’assises spéciale de Paris, Boualem Bensaïd, 34 ans, fait mine de ne pas comprendre pourquoi la police lui a sauté dessus le 1er novembre 1995, après huit attentats et tentatives en France. Bensaïd n’explique pas plus comment il est arrivé dans un appartement de la rue Félicien-David à Paris (XVIe) où logent les terroristes: « Les circonstances, le destin. »
Ce soir-là, à 21h 40, dans la rue, devant sa porte, « j’ai entendu police et boum, boum, direct ». Garde à vue à la division nationale antiterroriste (DNAT): « Je donne un faux nom, on me tabasse, on me dit que la sécurité militaire algérienne se trouve dans le bureau d’à côté, qu’ils savent tout et qu’ils veulent une histoire. » Ses aveux collent toutefois aux constatations matérielles, notamment sur la bombe du métro Maison-Blanche qui porte son empreinte. Au bout de quatre jours de garde à vue, Bensaïd arrive, les yeux et le nez boursouflés et bleuis par les hématomes, dans le bureau du juge Bruguière qui refuse de faire constater les coups.
Hier, le président Getti a souligné, pour la cour, l’imminence d’un nouvel attentat à la voiture piégé sur le marché Wazzemmes de Lille qui a déclenché les arrestations et lit les conversations téléphoniques édifiantes entre « Mehdi » Bensaïd et « X » Belkacem.

Piètre artificier, X craint de se tromper à cause de la couleur de la batterie de moto, ce qui n’a « pas d’importance » (dit Mehdi). Il n’a « pas pu la finir » (la bombe), car « c’est dimanche, j’ai pas pu acheter des bonbons ronds » (des écrous, ndlr). Dans le box, Bensaïd conteste : « C’est une discussion de débiles ça, y manque plus que de dire: allez, va poser la bombe là! » Le président : « C’est quasiment ce qui est dit. » Une panoplie d’artificier a été trouvée dans son appartement. Bensaïd: « Dans n’importe quelle maison vous trouvez des outils de bricolage. » Les piles électriques, « c’est pour faire marcher un Walkman ». Et les « 4,8 kilos de poudre granuleuse » planqués dans un baril de lessive, « y a des plantes à la maison ». Ses avocats, Mes Barbe et Dietsch, se tassent sur leur banc, affligés.

C’est au tour de Belkacem, brut de décoffrage, de s’expliquer sur ses deux dernières conversations téléphoniques avec « Mehdi ». Le président : « On peut penser qu’un attentat se préparait. » Belkacem avoue sans s’en rendre compte: « Oui. J’ai déjà été jugé pour ça, mais c’est pas avec Mehdi que je parle. » Belkacem conteste à peine que les 183 cartouches, 3 pistolets, la bonbonne de gaz sciée, les écrous , les réveils trafiqués dans son appartement à Villeneuve-d’Ascq lui appartiennent : « Le logement était pas à mon nom. » Mais il se lance dans des circonvolutions démesurées sur un ticket du magasin Shoppy qui jouxte l’appartement conspiratif à Paris, et ne voit pas comment ce ticket a atterri dans sa poche. En revanche, Belkacem ne voit pas de mal à avouer que « le coupon de carte orange de la RATP d’octobre 1995 » est bien à lui : « Oui, oui », lâche-t-il. Ce ticket de métro constitue la preuve de son implication dans l’attentat du RER à Musée-d’Orsay, le 17 octobre 1995.

Le président a accédé à la demande des avocats de la défense de citer à la barre des témoins le directeur adjoint de la DST, Jean-François Clair, et un responsable des Renseignements généraux pour éclaircir les relations entre les services de renseignement et l’organisateur en chef des attentats, Ali Touchent alias Tarek, officiellement tué en Algérie en 1997.

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Attentats de 1995 :
les policiers se défendent d’avoir molesté Bensaïd pendant sa garde à vue

Deux médecins avaient constaté des ecchymoses.

Le Monde du 9 octobre 2002

Combien d’heures peuvent s’écouler entre l’apparition de lésions sur le visage et le choc ou le coup qui les a produites ? Derrière cette question qui a occupé une partie des débats, lundi 7 octobre, au procès des deux responsables présumés des attentats de 1995, s’en profile une autre : Boualem Bensaïd a-t-il été « tabassé », « bastonné » pendant sa garde à vue, comme il le proclame, ou a-t-il « seulement » fait l’objet d’une interpellation musclée, comme l’affirment les policiers ? Quarante-huit heures et une polémique judiciaire franco-britannique séparent les deux hypothèses. C’est en effet sur les conditions, à ses yeux suspectes, de la garde à vue de Boualem Bensaïd que s’appuie la justice britannique pour refuser l’extradition du troisième accusé, Rachid Ramda.
La cour d’assises spéciale se devait de tenter de faire la lumière sur cet épisode. A la demande du président, Jean-Pierre Getti, elle a donc entendu trois policiers chargés de l’arrestation et de l’interrogatoire de M. Bensaïd, ainsi que les médecins qui l’ont examiné. « Sur le terrain, ça a failli mal se passer », a expliqué Bernard Gence, membre de la police antiterroriste. Avec quatre policiers du RAID, il était chargé de la filature. Lorsque l’ordre lui a été donné d’interpeller Boualem Bensaïd, ils n’étaient plus que deux devant son domicile. « On lui est tombé dessus. On a failli le perdre, il s’est débattu. On a dû y aller, euh, enfin, on a dû employer la force », reconnaît-il. Une version d’ailleurs confirmée par l’accusé : « Ils m’ont dit : police ! et puis boum, boum, direct et tout ce qui s’en suit. » A l’issue de ses premières heures de garde à vue, le 2 novembre, Boualem Bensaïd est vu une première fois dans les locaux de la police par une femme médecin qui note la présence d’une ecchymose sur le front. Le 3 novembre, nouvel examen. Cette fois, le médecin constate des « lésions traumatiques récentes sur la face », suffisamment marquées pour qu’il demande une radiographie du visage de son patient. Que signifie « récentes », demande le président ? « Quelques heures », observe le docteur Bertrand Deccour, tout en admettant qu’il est difficile de les dater précisément.
Interrogé à son tour sur les conditions de la garde à vue, le policier Gérard Masson dément toute violence. « Au départ, c’était tendu, lui comme nous vivions depuis quatre mois avec une pression certaine. Mais peu à peu, les choses se sont apaisées. Je me souviens d’avoir pris un café avec lui », dit-il en tournant son regard vers le box. « Mensonges ! », lance Boualem Bensaïd.
Les avocats de la défense, prudents, restent en retrait. Au début de l’audience, ils ont obtenu gain de cause sur un aspect de l’affaire qui les intéresse davantage. Après réflexion, le président leur a finalement accordé l’audition de Jean-François Clair, numéro deux de la direction de la surveillance du territoire (DST), à laquelle il a ajouté celle d’un responsable des renseignements généraux. Ali Touchent et ses mystères devraient donc à nouveau s’inviter mardi, à l’audience. « Pour éviter qu’une quelconque ombre ne pollue le débat, rien ne s’oppose à ce qu’un fonctionnaire de la DST soit entendu. Nous n’avons rien à cacher ! », avait affirmé l’avocat général, Bruno Necchi.
Pascale Robert-Diard