Les réformes de 1988 passées à la trappe

Cibles des gouvernements successifs

Les réformes de 1988 passées à la trappe

El Watan, 9 octobre 2017

Que reste-t-il des réformes économiques lancées juste après le soulèvement populaire du 5 octobre 1988 ? Très peu, sinon rien, de ce que les Algériens étaient en droit d’attendre en termes de rupture avec, notamment, le système du parti unique, les monopoles commerciaux et l’économie dirigée.

Arrachées au forceps par une équipe restreinte de dirigeants qui souhaitaient arrimer le pays au mouvement de démocratisation qui avait déjà bouleversé le quotidien de nombreuses nations, les réformes de 1988 n’ont malheureusement pas tardé à se heurter à de fortes résistances de la part de certains cercles influents du pouvoir, qui voyaient d’un mauvais œil les ouvertures concédées hormis, bien entendu, celle du commerce extérieur, qui fera de bon nombre d’entre eux de puissants barons de l’import-export.

Les tirs croisés sur les réformateurs ont, en réalité, commencé dès la mise en œuvre des lois visant l’instauration d’une économie de marché aux lieu et place du système rentier et bureaucratique qui avait sévi durant l’ère socialiste. La fin des entreprises monopolistes d’État, l’autonomie de gestion accordée aux banques et aux entreprises publiques, l’octroi de la gestion financière et monétaire du pays à une Banque centrale autonome, la liberté de créer des associations autonomes des pouvoirs en place n’avaient à l’évidence pas de quoi réjouir les tenants du pacte social des années 1970 qui tiraient de nombreux privilèges du mode de gouvernance en vigueur à cette époque.

Jamais écartés du pouvoir, et, aujourd’hui encore, présents aux plus hauts sommets de l’Etat, de l’armée et de l’administration, ces acteurs ne cesseront de porter des coups de boutoir au processus de réformes qu’ils finiront par torpiller, au point où, il n’en reste pratiquement plus rien aujourd’hui.

Chacun des chefs de gouvernement désignés après le limogeage des initiateurs des réformes de 1988, Kasdi Merbah et Mouloud Hamrouche, semblait avoir pour mission de lézarder, si ce n’est carrément, démanteler les réformes qui dérangeaient le plus. S’ils avaient moins de latitude à le faire durant l’intermède des ajustements structurels (1994-1996) où le FMI veillait scrupuleusement à leur bonne application, ceux qui seront placés à la tête du gouvernement à la fin de cette période, n’iront pas de main morte pour bloquer toute velléité de réformes, notamment, celles allant à l’encontre du système rentier et bureaucratique sur lequel étaient assis leurs privilèges.

Restitution des pouvoirs financiers et monétaires à l’exécutif

C’est ainsi que dès 1997 furent abrogées les lois sur l’autonomie des entreprises publiques économiques, les Fonds de participation furent dissous, tandis que la loi sur la monnaie et le crédit fut amendée pour restituer les pouvoirs financiers et monétaires à l’Exécutif gouvernemental devenu ainsi le seul maître d’une rente dopée par une hausse fulgurante des prix des hydrocarbures. L’amendement que vient d’effectuer Ahmed Ouyahia pour contraindre la Banque d’Algérie à imprimer de la monnaie durant 5 années pour le compte du Trésor public met définitivement fin à ce que la loi sur la monnaie et le crédit de 1990 avait de plus emblématique, à savoir la conception et la gestion selon des principes universels de la politique monétaire du pays.

Des holdings publics avaient été créés à l’effet de privatiser sous l’autorité d’un conseil autonome les entreprises publiques, mais ce dernier s’étant avéré rétif à la cession des actifs publics juteux aux seuls barons du régime, ces derniers seront rapidement dissous pour laisser place à des Sociétés de gestion de participation chargées d’effectuer le sale boulot sur injonction des autorités politiques en place.
Le résultat des privatisations sera de ce fait décevant (à peine 410 unités privatisées en 15 ans) et les conditions pour le moins contestables dans lesquelles ont été effectuées certaines ventes rompront le consensus sur les cessions d’actifs publics qu’il a, par la suite, fallu interrompre pour ne pas exacerber les tensions entre les puissants prétendants.

L’arrivée de Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en 1999 sonnera le glas des réformes de 1988 qu’il a toujours considérées, en tant que membre de la veille garde du FLN et nostalgique du contrat social des années Boumediène, comme la cause principale du malheur du pays et des désordres multiformes qui l’affectent.
Le soulèvement d’Octobre 1988 n’étant pas à ses yeux un mouvement de contestation populaire, mais seulement un soulèvement provoqué par quelques cercles du pouvoir, toutes les réformes qui en sont issues seraient, en était il convaincu, suspectes et inappropriées aux réelles aspirations du peuple algérien. A commencer par toutes ces «lois scélérates» qui ont accordé le droit de créer de nouveaux partis, des syndicats autonomes, des journaux indépendants et accordé l’autonomie de gestion à des entreprises publiques censées être au service de leurs tutelles.

Ces dernières sont pratiquement toutes devenues des démembrements des administrations qui dictent leurs ordres aux gestionnaires.
L’immobilisme et le marasme qui se sont, du reste, durablement installés dans le secteur économique étatique sont, à n’en pas douter, les conséquences les plus dramatiques de cette situation qui ne peut, à l’évidence, arranger que les cadres dirigeants cooptés, bénéficiant de la protection de dignitaires du régime. Ce mode de gestion qui ouvre la voie à l’irresponsabilité n’est évidemment pas fait pour améliorer les performances managériales de nos entreprises, devenues au fil du temps de véritables gouffres financiers à la charge des contribuables.

Restriction de la manne publicitaire pour bâillonner les médias

Le pouvoir en place s’attellera par ailleurs à torpiller toutes les velléités de changement en discréditant notamment les partis politiques créés à la faveur de la dynamique d’ouverture d’Octobre 1988 et en refusant, à titre d’exemple, de reconnaître les syndicats autonomes qui pourtant mobilisaient beaucoup plus que la centrale UGTA. Bien que légalement constitués, les syndicats autonomes ne seront pas reconnus par les gouvernements qui leur fermeront, tous sans exception, les portes du dialogue, notamment celles des réunions tripartites.
La presse, notamment les journaux qui ont tenu à s’autonomiser du pouvoir, seront également sa cible. Pratiquement tous les gouvernements, mais certainement plus fortement encore ceux qui ont été désignés par le président Bouteflika, utiliseront les tribunaux et la restriction de la manne publicitaire pour bâillonner les médias libres.

Si les entreprises publiques économiques, qui avaient acquis leur autonomie de gestion à la faveur des réformes de 1988, ont toutes été replacées sous tutelle de leurs ministères respectifs, le sort réservé aux entreprises privées, qui avaient commencé à émerger à la faveur de ce même processus d’ouverture, n’est guère plus brillant. Abdelaziz Bouteflika les privera d’un avantage essentiel que ces réformes leur avaient accordé.

Il s’agit de l’autonomie de leurs dirigeants vis-à-vis du champ politique et de leur libre choix partisan. «Ce n’est aujourd’hui pas bon pour les affaires d’afficher un attachement partisan pour un autre parti que ceux qui soutiennent le président Bouteflika», nous affirme un chef d’entreprise privée visiblement favorable à certains partis de l’opposition, mais qui s’astreint par crainte de représailles à l’affirmer publiquement comme il avait pourtant l’habitude de le faire au début des années 90.

Les patrons politisés sont, ajoute-t-il, désormais contraints de soutenir Bouteflika au risque de redressements fiscaux et autres ennuis judiciaires que l’administration aux ordres pourrait décider à leur encontre.

Les organisations patronales, à l’instar du Forum des chefs d’entreprise, joueront ouvertement ce rôle de soutien à l’occasion de tous les mandats auxquels avait postulé Bouteflika. Les patrons, qui avaient refusé de se prêter à ce jeu malsain, ont été écartés de ces organisations et souvent malmenés (cas de Issad Rebrab) dans l’exercice de leurs activités managériales.
Nordine Grim