Mohamed Harbi: « Il n’y a pas de société sans conflits »

MOHAMED HARBI AU QUOTIDIEN D’ORAN

« Il n’y a pas de société sans conflits »

De notre correspondant à Paris: Ali Ghanem, Le Quotidien d’Oran, 1 novembre 2001

« Une Vie debout, Mémoires politiques, 1945-1962 » est un grand livre sur la mémoire algérienne. Car, ne vous y trompez pas, ce n’est pas de « confessions » dont il s’agit, mais « d’une activité intellectuelle cherchant à rendre intelligible le présent de la société algérienne ».
 » J’ai été militant, membre actif d’organisations et de partis. Je ne le suis plus. Mais je n’ai jamais perdu la conscience d’une historicité impliquant la longue durée, derrière le clapotis des urgences du présent et de la politique ».
Mohamed Harbi a des airs de l’acteur américain Warren Beatty… Très élégant, il parle avec calme et douceur. Mais il est surtout un militant de la première heure pour la libération de l’Algérie. Il est aussi historien du Mouvement national algérien auquel il a consacré quelques ouvrages. Il a connu tous les acteurs de la révolution algérienne. Il connaît tous les dessous de cette époque. Acteur lui-même devenu historien de la guerre d’indépendance, il est à même d’en évoquer les souvenirs cruels, d’en mettre à nu les traces douloureuses.
Mohamed Harbi, dans son beau livre « Une vie debout », évoque son engagement d’adolescent dans les années quarante. Il parle de son enfance au sein d’une famille chaleureuse et de son apprentissage de la vie politique. Il y retrace la mobilisation des jeunes lycéens dans le MTLD, puis l’épopée de la Fédération de France du FLN durant la guerre de libération. Il apporte des révélations qui surprendront. Pourchassé par la police française, il ira tout d’abord en Allemagne, avant de gagner la Tunisie et le GPRA, puis ce seront Le Caire et la Guinée (Conakry), et enfin, à l’indépendance à Alger, il devient le conseiller de Ben Bella. Et c’est la fermeture autoritaire: pour Mohamed Harbi, la prison, pour l’Algérie, la fin des lendemains qui chantent.
C’est un livre qu’il faut lire pour bien comprendre ce qui s’est réellement passé à cette époque et dont on sent encore les répercussions de nos jours. C’est un ouvrage d’historien, reposant sur des faits précis et authentiques concernant la révolution algérienne et sur le rôle plus ou moins glorieux qu’ont pu jouer certains militants. Il y a aussi des révélations sur les querelles entre certains responsables pour la conquête du pouvoir, et sur les conflits entre les différents clans, conflits personnels autant que politiques.
(« Le climat de suspicion qui régnait au sommet a fait échouer une première tentative de dépassement du wilayisme… Faute d’entente entre ses membres, l’état-major Est échoua dans sa tentative… Ils savaient qu’ils s’exposaient à des sanctions et prirent les devants en fomentant un complot pour renverser le GPRA… »). Autant dire que c’est un livre très actuel. Un livre dont on va certainement beaucoup parler et qui va marquer les mémoires.

– Le Quotidien d’Oran: La première fois que je suis venu chez toi, ce que j’ai surtout remarqué dans ta maison, ce sont des objets… Quelle importance ont-ils pour toi ?
– Mohamed Harbi: J’ai essayé de reconstituer une atmosphère qui me rappelle le pays, qui me rappelle la décoration de mon propre domicile en Algérie (qui m’a été confisqué, bien sûr, après mon arrestation en 1965). Ces objets ont pour fonction de me rappeler d’autres objets.

– Q.O.: Tu es très élégant, tu es habillé avec goût. Est-ce parce que tu as rendez-vous ou est-ce ta tenue de la journée ?
– M.H.: (Il sourit, étonné par ma question) C’est une habitude que j’ai héritée de mon père qui était toujours correctement et élégamment habillé. Très souvent d’ailleurs pendant la guerre, les gens qui se fient aux apparences considéraient que j’étais un bourgeois parce que je m’habillais comme cela.

– Q.O.: On sent dans ton livre que les gens se méfient de toi du fait de ta personnalité. Pour eux, tu as toujours été un personnage un peu particulier.
– M.H.: C’est parce que je suis réservé, un peu distant, et quand j’aborde un problème, je l’aborde crûment. Je peux avoir le sens de la litote dans des rapports autres que politiques, mais dans les rapports politiques, je suis très direct.

– Q.O.: Cela fait combien de temps que tu n’as pas été en Algérie ?
– M.H.: Cela fait seulement quelques mois. J’y vais de moins en moins. J’y suis allé très fréquemment après mon retour en 91. Après mon évasion en 73, je n’y avais pas mis les pieds pendant 17 ans, je n’avais même pas de papiers algériens. Par la suite, quand je suis rentré, j’y allais quasiment tous les mois. En 93, j’ai été interpellé à l’aéroport d’Oran et j’ai dû faire des démarches pour savoir pourquoi, et je n’ai jamais su ! Depuis, quelque chose a été cassé. J’y suis revenu par la suite, 2 jours par-ci, 3 jours par-là, jamais plus.

– Q.O.: Comment vois-tu l’Algérie aujourd’hui, avec tous ces partis politiques. C’est une chose que tu n’as pas connue après l’indépendance.
– M.H.: Je n’ai pas connu les partis politiques après 62… mais je les ai connus avant 62 (il sourit), avant 54 plutôt… Et il y avait quand même une vie politique d’une autre densité que celle qui existe malgré le bruit et la fureur d’aujourd’hui.

– Q.O.: Depuis que tu vis en France, tu es un des rares intellectuels algériens qui parle très peu dans la presse française et même dans la presse algérienne, surtout durant les années chaudes du terrorisme où les intellectuels algériens défilaient devant les radios et les télévisions françaises. Mais pas toi !
– M.H.: En général, je suis très sollicité, mais je refuse beaucoup parce que, comme Algérien, je suis à cheval sur plusieurs publics. En France, quand on m’interroge, les gens ont tendance à n’écouter que ce qu’ils ont envie d’entendre: nous ne sommes donc pas sur la même longueur d’onde. Et je n’ai pas envie de choquer les miens pour faire plaisir à un autre public.

– Q.O.: Durant cette période, certains intellectuels parlaient comme s’ils étaient tous les porte-parole de l’Algérie ou de l’opposition. Mais toi, on ne t’a pas entendu.
– M.H.: Quand je parle, c’est toujours en mon nom propre, et je pense que les choses iront beaucoup mieux lorsque les gens ne chercheront plus à se masquer ou apparaître derrière une autre identification que celle de leur propre personne.

– Q.O.: On ne te voit pas dans les réceptions comme celles de l’ambassade d’Algérie, ni même dans les autres réceptions arabo-françaises…
– M.H.: C’est une vieille histoire. Déjà, quand j’étais à la présidence comme conseiller de Ben Bella, un jour il m’a demandé: « Pourquoi ne viens-tu jamais à l’aéroport, ni aux réceptions ? » C’est vrai que ce sont des ambiances qui ne me plaisent pas beaucoup… Donc, je n’y vais pas parce qu’on y échange peu et ce qu’on y échange, c’est sur le mode du jeu…

– Q.O.: Tu es donc un peu sauvage ?
– M.H.: C’est ce que croient beaucoup de gens, mais je ne trouve pas. Je pense au contraire que je suis très sociable. Je reçois beaucoup, même des gens avec qui je n’ai pas d’affinités particulières, mais qui ont, à un moment donné, quelque chose qui m’attire ou qui me fascine et que j’ai envie de comprendre.

– Q.O.: Tu as donné comme titre à ton livre « Une vie debout ». Tu es quelqu’un de fier !
– M.H.: On me l’a reproché, mais je pense que je suis plus digne que fier. Je n’ai pas d’arrogance envers les gens, mais je pense que la liberté s’acquiert à partir du moment où on a une certaine idée de soi-même, une idée de soi qui ne soit pas dominatrice à l’égard des autres.

– Q.O.: J’ai compris en te lisant qu’en choisissant ce titre, tu as voulu montrer que tu es toujours là comme militant.
– M.H.: Comme militant, je crois que, sur les choses que je considère comme essentielles, je n’ai jamais cédé. Il arrive dans la vie que l’on fasse des accommodements pour telle ou telle raison, à condition que l’accommodement ne contredise pas les principes pour lesquels on se bat.

– Q.O.: En lisant ton livre, j’ai appris beaucoup de choses sur la révolution algérienne et ses dirigeants. Tu as une mémoire extraordinaire, tu te rappelles de tous les détails, des phrases, des dates. A l’époque de la révolution, tu savais déjà que tu écrirais sur cette période ?
– M.H.: Non, mais je tenais un journal et je prenais des notes, beaucoup de notes. J’ai par ailleurs une mémoire « coranique ». Comme beaucoup de jeunes Algériens, j’ai lu et relu le Coran et jusqu’à aujourd’hui, je peux le réciter par coeur. Pendant la guerre d’Algérie, je n’ai jamais pris une adresse, je n’ai jamais pris sur moi un numéro de téléphone, jamais noté un rendez-vous. C’est toujours la mémoire qui fonctionnait. Ah, il peut arriver qu’elle me trahisse, mais rarement…

– Q.O.: Tu as écrit tes mémoires, mais c’est beaucoup plus que ça. C’est aussi de l’histoire, l’histoire de l’Algérie.
– M.H.: Je ne voulais pas faire une autobiographie. Aujourd’hui nous sommes, nous les Algériens, beaucoup plus que d’autres au Maghreb, face à nous-mêmes. Les histoires individuelles prennent du relief à partir du moment où elles nous amènent à mieux connaître notre propre pays, où elles permettent d’appréhender les différents moments de son histoire dans leurs différentes dimensions.

– Q.O.: A l’âge de 12 ans, tu pensais déjà à la politique ?
– M.H.: A 12 ans, non. J’y suis rentré comme y rentre beaucoup de monde, avec des rejets, des révoltes, et puis, petit à petit, les choses s’élaborent, se modifient, se réajustent face à la réalité. Et à ce moment-là, les principes commencent à prendre de l’importance par rapport aux réactions simplistes.

– Q.O.: A l’âge de 19 ans déjà, tu étais un sacré garçon, tu tenais tête à ton père et tu lui en voulais parce qu’il t’avait empêché d’aller en 52 à la visite de Messali Hadj à Skikda. Déjà, tu avais un caractère dur…
– M.H.: Un caractère dur, non. Mais quand je tiens à quelque chose, je ne cède pas. C’est d’ailleurs une chose que mon père m’avait apprise, et quand il refusait de me reconnaître en tant que tel, nous avions des accrochages. Mais mon père n’a jamais été jusqu’à la rupture totale.

– Q.O.: On sent d’ailleurs dans ton livre que vous avez été complices. Par exemple, concernant le moment où il y a eu une rupture entre vous et que tu as quitté la maison. Tu as alors mangé durant un mois dans un restaurant… Tu étais censé être invité par le restaurateur, mais c’était ton père qui le lui avait discrètement demandé. Malgré le malentendu existant entre vous, il était fier que tu continues tes études.
– M.H.: Mon père, ce qui le terrorisait, c’était que je devienne un enfant de la rue. C’était un bourgeois, hein… A partir du moment où je vivais avec un certain nombre de principes comme tout le monde, et que je ne « dégénérais » pas… Mes idées politiques, il ne les approuvait pas mais il ne les contrecarrait pas brutalement.

– Q.O.: En 54, pourquoi Messali Hadj était-il méprisant à l’égard de certains militants dont il ne partageait pas toutes les options, les traitant de pachas, de chaouchs ? Il avait même irrité Boudiaf. (« Moi un chaouch ? » fulminait Boudiaf de sa voix sourde et tranchante. « Ce derviche me le paiera ! »).
– M.H.: Il a été à une école qui, dans les moments de tension, pouvait emprunter les chemins de la polémique. Et, évidemment, il utilisait pour polémiquer un langage qui rabaissait un peu les autres partenaires. Je pense que c’était une erreur, parce que chez nous on est très susceptible et on ne pardonne pas un glissement comme celui-là.

– Q.O.: A propos du FLN, quel est le sens de cette boutade de Abane Ramdane qui disait: « La ligne du FLN, vous la connaîtrez quand vous en sortirez » ? La reprendrais-tu à ton compte ?
– M.H.: Non, cette boutade voulait dire que l’on était dans une situation politique dans laquelle on naviguait à vue. Tout venait d’en haut (il rigole). Les divisions prenaient des tournants, faisaient des zigzags, il fallait toujours les suivre…

– Q.O.: Quelle était la ligne politique du FLN ?
– M.H.: Il y avait une ligne, que d’ailleurs le FLN a observée avec beaucoup de rigueur, c’était l’exigence d’un Etat indépendant. Il a pu faire des zigzags sur pas mal de questions, mais sur cette idée, il n’a jamais varié. Je dirai même qu’il était prêt à sacrifier des générations entières pour parvenir à cette fin !

– Q.O.: Je me rappelle qu’à l’époque de l’indépendance, les gens disaient que le FLN gérait les affaires de l’Etat mais ne faisait aucun travail militant sur le terrain.
– M.H.: Le FLN, c’est un mouvement de résistance, et en tant que tel, il avait un but qui était l’indépendance. Mais sur toutes les questions qui ont surgi à l’indépendance, les gens avaient des idées divergentes qui s’entrechoquaient et la décantation ne pouvait se faire qu’au travers de crises derrière un groupe d’aînés. Les gens se querellaient sur tout, sur les objectifs, sur les moyens de les atteindre, et donc la décantation a été extrêmement douloureuse. Le système autoritaire a certes fait beaucoup de dégâts en Algérie, et en même temps je me demande jusqu’à aujourd’hui si l’on pouvait éviter cette formule autoritaire pour rassembler les Algériens.

– Q.O.: Pourquoi cette forme d’autorité est-elle propre aux dirigeants arabes et africains ?
– M.H.: Je ne crois pas que ce soit propre aux Arabes et aux Africains. On la retrouve chez les Asiatiques, chez les Russes, chez tout ce qui n’est pas ce que l’on appelle le monde occidental, qui a eu une trajectoire politique dans laquelle le problème des libertés individuelles vis-à-vis de l’Etat s’est posé très tôt. Tandis que chez nous, le problème de la liberté s’est posé vis-à-vis de l’étranger, et donc la place de l’individu et de l’opinion personnelle a été très limitée dès le départ, pour ne pas dire réfrénée…

– Q.O.: Durant la période de la révolution algérienne, il y a eu des malentendus, des intrigues, des divergences et des règlements de compte entre les militants et les dirigeants politiques. Même toi, on te surveillait…
– M.H.: Le problème de la lutte politique algérienne, c’est que l’on a voulu un unanimisme dès le départ. « Tous comme un seul homme ». Mais en même temps, « chacun avec ses idées », et chacun se battait contre l’autre pour imposer les siennes. Tout cela c’est parce qu’on a rassemblé les gens d’une manière autoritaire. On aurait très bien pu alors prendre une autre voie. J’ai indiqué, au début du livre, que mes hésitations concernant la prise de responsabilités dans le FLN, c’était le fait que je pensais qu’une union des différents partis acceptant la lutte armée était une meilleure voie qu’un parti avec une direction qui contraint les autres à la suivre où qu’elle aille.

– Q.O.: A cette époque, ils étaient tous d’accord pour l’indépendance de l’Algérie. Mais en même temps les civils et les militaires avaient des divergences et des conflits de personnes.
– M.H.: Non, pas simplement. Il ne faut jamais séparer de manière rigoureuse le problème des personnes de celui des buts, parce que les gens ne s’expriment peut-être pas clairement mais ils ont des buts sociaux, des buts économiques… Le drame en Algérie, c’est que ces divergences auraient pu être posées dès le départ et on se serait entendu sur le plus petit dénominateur commun. Cela aurait été mieux que de faire ce qui a été fait et se retrouver aujourd’hui face aux problèmes que l’on a évités hier.

– Q.O.: Ces divergences, ces malentendus, ces règlements de compte qui se sont produits ont continué à l’époque de la révolution algérienne et jusqu’à aujourd’hui.
– M.H.: Il n’y a pas de société sans conflits. Les sociétés sont structurées sur la base d’intérêts plus ou moins dits ou non dits, et si on veut l’harmonie on aboutit à la jungle. C’est ce qui est arrivé à notre pays. Si on avait reconnu dès le départ les différences, et qu’à partir des différences on avait créé l’unité, au lieu de dire: « il y a l’unité », et d’écraser les différences, on aurait sûrement obtenu d’autres résultats.

– Q.O.: Comment expliques-tu que certains dirigeants politiques, les gens de l’opposition, les islamistes, les intellectuels, quand ils sont au pouvoir, ils cassent du sucre sur les Européens; mais dès qu’ils ne sont plus au pouvoir, ils courent après ces mêmes pays européens.
– M.H.: Cela tient aux espaces de liberté… Quand ils sont dans l’opposition, les hommes n’arrivent pas à s’aménager des espaces de liberté, et dès qu’ils sont au pouvoir, ils ne les autorisent pas pour les autres. D’ailleurs, l’une des choses les plus dures à avaler quand on voit des gens qui sont par exemple très anti-occidentaux… quand ils se réfugient dans des pays occidentaux, ils ont le droit de garder un langage anti-occidental. Mais dans les cénacles qu’ils fréquentent, ils s’expriment d’une tout autre manière; on a des échos qui sont parfois très démoralisants (très négatifs sur leur pays).

– Q.O.: Quand tu vas en Algérie, te sens-tu libre ?
– M.H.: Je marche librement là où je vais. En général, je ne m’aventure sur un terrain que si j’ai la certitude de m’y aventurer sans problèmes.

– Q.O.: Comment vois-tu l’Algérie par rapport à l’époque coloniale ?
– M.H.: Disons que c’est un pays qui, pendant l’époque coloniale, avait des repères et avait des espérances. Et là, il a perdu ses repères et ses espérances

– Q.O.: D’où cela vient-il ?
– M.H.: Je pense que cela vient du fait que, dès le départ, on n’a pas su définir la situation sociale et les réalités du pays. Aujourd’hui, on se bat en fait pour redéfinir la communauté politique, et je n’ai pas l’impression que, compte tenu de ce que sont les factions algériennes, on ait une idée des priorités permettant de la construire.

– Q.O.: N’as-tu pas l’impression qu’aujourd’hui en Algérie, les hommes politiques, les intellectuels, les gens en général s’expriment plus librement ?
– M.H.: Je ne suis pas sûr que les gens s’expriment d’une manière libre. Les gens s’expriment dans tous les sens avec, disons, beaucoup d’acharnement, mais je trouve qu’il y a en Algérie un phénomène que l’on retrouve un peu aux Etats-Unis: il y a beaucoup de prêcheurs et beaucoup de sermonneurs. Et là, c’est la preuve que le sentiment religieux atteint même les idéologies séculières. Chacun pense qu’il est porteur d’une vérité exclusive…

– Q.O.: Quel regard portes-tu sur le Président Bouteflika ?
– M.H.: Un regard extrêmement distant. Je pense qu’il avait quelques projets, mais la situation dont il a hérité est une situation extrêmement chaotique dont il ne maîtrise pas tous les éléments, et je pense que lui-même a un style de gouvernement qui rend les choses encore plus difficiles.

– Q.O.: Dirais-tu qu’il n’a pas encore trouvé sa ligne ?
– M.H.: Il est très personnel. Ce n’est pas simplement parce qu’il n’a pas trouvé sa ligne. Il a une façon de faire qui ne facilite pas les alliances et les regroupements.

– Q.O.: On dit qu’il est caractériel.
– M.H.: Caractériel, je ne sais pas, parce qu’il sait aussi faire le dos rond, il l’a fait pendant longtemps. Pendant les 14 ans où il a été dans l’opposition, il ne s’est jamais exprimé sur les problèmes de son pays.

– Q.O.: Tous les dirigeants qui ont été à la tête du pays, ils sont un peu comme lui, non ?
– M.H.: Je crois qu’il y a un trait commun que l’on retrouve dans toute la classe dirigeante algérienne. C’est la paranoïa du pouvoir. Et cette paranoïa est une véritable hypothèque quand il s’agit de traiter tous les problèmes de la société.

– Q.O.: Souhaites-tu dire quelque chose de particulier sur l’Algérie ?
– M.H.: Si j’ai quelque chose à dire à mes compatriotes, c’est qu’il faut absolument qu’ils sortent du système des factions. Il faut qu’ils acceptent que des opinions personnelles puissent s’exprimer tout à fait librement, que l’on n’oblige pas les individus à s’identifier à la collectivité ou bien à disparaître. Et il faut surtout qu’ils renoncent à la croyance que l’on peut posséder la vérité absolue. C’est une idée fondamentale.

– Q.O.: Qu’est-ce qui est important à tes yeux dans la vie ?
– M.H.: Ce qui est important à mes yeux à mon âge, c’est transmettre sans acrimonie, sans régler de comptes. Transmettre une expérience, faire connaître ce qu’a été le pays, ce qu’on est soi-même. Sortir du nationalisme et regarder autour de soi l’environnement maghrébin. Aucun pays du Maghreb n’a, à mes yeux, de solution pour régler à lui tout seul les problèmes qu’il doit affronter. Il faut qu’ils se regardent, qu’ils discutent et qu’ils marchent ensemble.

– Q.O.: Le bonheur, c’est quoi pour toi ?
– M.H.: Ah ! Le bonheur, c’est un idéal. Moi, mon bonheur, j’aurais aimé être en Algérie et pouvoir vivre comme l’ensemble des gens, sans grands conflits, tout en partant de l’idée que le conflit est un moteur et non point une hypothèque.

– Q.O.: Qu’est-ce qui t’empêche d’y aller et d’y vivre, surtout que tu es né dans une très belle région ?
– M.H.: Intellectuellement, on ne respire pas bien en Algérie. On étouffe, il n’y a pas d’oxygène…

« Une Vie debout, Mémoires politiques, 1945-1962″
(400 pages) Mohamed Harbi – Editions la Découverte – Paris – (Le livre sera prochainement en vente en Algérie, un éditeur algérien en ayant acheté les droits).