FIS, l’autre option que l’on ne vivra jamais

FIS, l’autre option que l’on ne vivra jamais

Par El-Kadi Ihsane, Le Quotidien d’Oran, 27 décembre 2001

Il y a dix ans, une majorité relative de bulletins exprimés a donné la promesse d’un gouvernement FIS au soir du premier tour des élections législatives. Depuis, les Algériens n’en finissent pas de payer cette «fronderie». Au prix le plus fort. Une question:

le FIS était-il soluble dans la démocratie?

Une réponse certaine: il y avait sûrement quelque chose à tenter… en dehors de la dissolution.

Il fallait respecter le résultat des urnes en 1991-1992. Ceux qui ont défendu cette position à l’époque ne manquaient pas d’arguments. Quelques-uns méritent d’être rappelés: d’abord, enlever d’autorité une victoire électorale est la pire des décisions politiques. C’est symboliquement un incendie du Reichstag à rebours. Les fascistes ne sont pas ceux que l’on croit. Face au sacré religieux sur le lequel le FIS a construit une adhésion subliminale de la population, la raison démocratique ne peut opposer qu’un seul sacré à la force suggestive aussi forte, le sacré des urnes. L’engagement absolu que le choix des votants est supérieur à tout. Ensuite, ne pas utiliser les mécanismes de la nouvelle Constitution de février 1989 qui maintiennent la main haute au président de la République est le pire des signes de manque de confiance dans les institutions républicaines. La Constitution avait, et a toujours, le défaut, cette fois utile, de permettre au président de la République de retarder l’adoption des textes de lois qu’il n’apprécie pas (seconde lecture), de saisir le Conseil constitutionnel pour annuler des lois non conformes au texte fondamental et de dissoudre, in fine, une Assemblée nationale source de conflits institutionnels. Un gouvernement islamiste aurait eu sans doute encore plus de mal à diriger le pays dans la mystique fondamentaliste qu’un maire FIS à diriger son APC dans le populisme religieux. La cohabitation de quelques mois d’un gouvernement à dominante FIS et d’une présidence de la République militaro-FLN n’était pas une expérience insensée. Il aurait pour cela fallu en prendre l’option et montrer qu’elle ne signifiait pas l’effondrement de la République. Au lieu de quoi, bien plus que la petite phrase, médiatiquement manipulée, de Mohamed Saïd sur «le nécessaire changement des coutumes vestimentaires», c’est l’option d’amplifier la peur des élites «occidentalisées», retenue officiellement au lendemain du 26 décembre, qui a fait le lit du 11 janvier. Que n’a-t-on pas lu tous les jours dans la presse sur la possibilité de modifier la Constitution avec deux tiers des sièges de l’Assemblée, alors qu’en vérité, seul le président de la République pouvait engager une révision constitutionnelle. L’expérience de la cohabitation était sans doute un pari délicat. Peut-être même un simple report de la confrontation avec l’islamisme radical. Au vu des conséquences de l’autre option, celle du coup de force, c’était un pari sage.

Mais de tous les arguments en faveur de la non-interruption du processus électoral, défendue par la plupart des dirigeants politiques de grandes expériences (Ben Bella, Aït Ahmed, Mehri), le pari sur la sécularisation de la pensée politique du FIS était sans doute le plus prometteur. Ce mouvement ne pouvait pas rester en l’état. Depuis son avènement dès les journées d’octobre 88 à ces jours de fin décembre 91, il avait déjà beaucoup changé. Pas assez vite au regard des échéances électorales, mais prodigieusement au vu de son point de départ. Certes, le FIS ne serait pas devenu une sorte de «démocratie chrétienne» à l’algérienne après six mois aux affaires. Ni après six ans sans doute. Son évolution politique, toutefois, ne pouvait que l’éloigner de son radicalisme intégriste du début, son «infantilisme gauchiste», dirait Lénine.

Avant l’intifada d’Octobre 88 et l’ouverture démocratique qu’elle a occasionnée, l’islamiste politique algérien oscillait entre deux voies. Celle de Mustapha Bouyali et du «djihad armé» et celle de Abassi et Benhadj de la daâwa politique. Le FIS a consacré la seconde voie aux dépens de la première. Sans que cette dernière soit complètement défaite. Car, la victoire du projet islamiste dans sa version intégrale de la Dawla islamiya n’était pas acquis par la voie électorale et les subtilités des retournements de l’opinion. Pendant toute la période de légalité du FIS, les extrémistes de la hidjra oua tekfir, les anciens Bouyalistes, les refoulés de l’Afghanistan et tous les autres illuminés de la guerre sainte ont dû conserver un profil bas. La fermeture brutale et totalement improvisée de la perspective politique leur a fourni, d’un coup, des troupes qu’ils n’avaient espéré retrouver sur le chemin du Djebel.

Pourtant, la dynamique intérieure du FIS après sa victoire électorale de juin 1990 commençait à en faire un parti «au fond un peu comme les autres». Les différenciations au sein du grand parti islamiste sont allées à grande allure. Son monolithisme, qui faisait un de ses piliers doctrinaux, a rapidement volé en éclat avec la crise de mai-juin-juillet 1991. Sa gestion des APC a, contrairement aux pronostics, entamé sa popularité. Entre juin et décembre 91, c’est, autour de Abdelkader Hachani, le courant le plus politique et le moins «archaïque» dans le FIS qui s’est imposé. Avec, il est vrai, l’aide de l’arrestation de Abassi Madani et Ali Benhadj, qui étaient pris dans une course à la surenchère politique née de leur rivalité de fait à la tête du FIS. Des membres fondateurs du FIS ont rejoint le gouvernement (Saïd Guechi et Ahmed Merani), d’autres ont été exclus. La défection de Cheikh Sahnouni, un proche de Ali Benhadj et un dur de la salafia, a jeté le trouble dans les bases doctrinales du mouvement. Le FIS a accepté, en dépit de la détention de ses chefs, d’aller aux urnes, de jouer le jeu des institutions. Cela lui a coûté un affrontement supplémentaire avec les extrémistes – en partie en son sein, en partie à l’extérieur – qui voulaient en découdre tout de suite avec le pouvoir.

Pour miser sur une évolution décisive à moyen terme de la pensée politique du FIS, il aurait fallu prendre la curiosité de le connaître. De questionner ses dirigeants. Cela était-il trop demander à leurs adversaires politiques et à la presse dans le tourbillon fou de l’ouverture de 89-90 ?

Dix ans plus tard, la pensée politique de Ali Djeddi, de Abdelkader Boukhamkham, de Kamel Guemmazi et même celle de Ali Benhadjar et de Ahmed Benaïcha a radicalement modifié sa perspective historique. L’important en premier, disent-ils tous – à ceux qui le leur demandent -, c’est d’abord de constituer un Etat de droit qui assure les libertés aux citoyens. Ils sont toujours islamistes, ils ont toujours en point de mire une société islamique idéale et un Etat qui lui correspondrait. Mais ils veulent s’adapter politiquement sans ramper devant les généraux comme ont fini par le faire d’autres islamistes, qui ont confondu modération et opportunisme. Ce chemin de la pensée, ils l’ont arpenté sous le poids terrible de cette dernière décennie. Ils auraient pu l’accomplir par la voie moins sanglante de la confrontation politique. En tout cas, cela valait la peine de tenter de les y engager aux lendemains du 26 décembre 1991.