Consensus pour un massacre

Consensus pour un massacre

Le premier grand massacre de l’ère américaine a eu lieu en Afghanistan

Un massacre consensuel

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 29 novembre 2001

« Un seul regret, c’est de ne pas en avoir tué davantage». Ce n’est pas Paul Aussaresses, ni un héros quelconque d’un film western qui le déclare, mais un ministre américain. Il parle des talibans. Faisant le bilan des opérations de bombardements contre l’Afghanistan, il y a une dizaine de jours, le ministre américain de la Guerre, Donald Rumsfield, n’a pas hésité à dire qu’il n’était pas satisfait du nombre de morts afghans, jugé trop bas, selon lui. Après le fameux «Ben Laden mort ou vif» lancé par le président George Bush lui-même, les Américains ont mis de côté toute prudence dans le langage pour afficher leurs intentions sans aucune nuance: tuer l’ennemi. Désormais, les Américains préfèrent Ben Laden plutôt mort que vif. Pour eux, il est déjà jugé et condamné. Il ne reste plus qu’à l’exécuter. Toute notion de droit disparaît, pour être soumise à leur seul arbitre.

Le jeu américain devient d’autant plus gênant que plus personne n’est en mesure de le contester. Washington forge des opinions publiques sur des données qui peuvent être fausses, met en place des consensus peu évidents, pour justifier une action que tout le monde est appelé à soutenir. On n’a ni le droit de sortir du consensus, ni même de poser ou de se poser des questions. On en a vu une parfaite illustration pendant la guerre du Golfe, quand les Américains ont réussi à imposer un consensus international contre Baghdad.

Dans la foulée des attentats du 11 septembre, Washington a été tenté de présenter Ben Laden comme un docteur fou prêt à utiliser des armes biologiques, chimiques et nucléaires. Ils ont été admirablement servis par l’affaire de l’anthrax, jusqu’à ce qu’il apparaisse que Ben Laden n’y était pour rien. Les enquêtes menées aux Etats-Unis ont montré que c’est l’extrême droite américaine qui serait en cause dans l’affaire de l’anthrax. Pour Washington, c’était presque une déception. Les efforts déployés pour fabriquer un autre consensus se sont écroulés. Mais cela n’affecte en rien les convictions américaines. Car ils ont réussi à en imposer d’autres, aussi efficaces que meurtriers. Ils permettront aux Américains de faire ce qu’ils veulent, jusqu’au jour où on se rendra compte, peut-être, qu’on était sur la mauvaise piste. Quand il sera trop tard. Car malgré leur science et leurs richesses, les Américains ont tout de même considéré Ben Laden comme un combattant de la liberté et les moudjahidine afghans comme les sauveurs de leur pays !

Pour l’heure, ils continuent de tuer. Sans état d’âme. Leurs hommes font ce qu’a fait Paul Aussaresses en Algérie, il y a bien longtemps, ce qu’a fait le KGB en Afghanistan dans les années 80. Bien sûr, la cause défendue par les victimes du criminel français et celle défendue par les talibans ne peuvent guère être comparées. Mais l’engrenage qui mène l’assassin à tuer sans jugement est le même: l’impunité, la règle du plus fort, la conviction qu’il travaille pour la bonne cause, qu’il le fait pour son pays, ou pour la civilisation. S’il réussit à réunir un consensus, tacite ou public, autour de son action, il bénéficie de l’impunité totale.

C’est ce consensus qui a donné naissance à Aussaresses. Le même consensus a laissé massacrer plusieurs centaines de personnes près de Mazar-i-Charif, en Afghanistan. Mais tout le monde était d’accord pour les faire massacrer, parce que ce sont des gens dont on ne sait que faire. Il s’agit des partisans, non Afghans, des talibans.

On a d’abord commencé à les diaboliser, parfois à raison, en les présentant comme des fanatiques liberticides prêts à toutes les extrémités. On a franchi un pas de plus en disant que ce sont des «mercenaires arabes», un qualificatif qui ne convient pas cette fois-ci, car ces gens sont des militants d’une cause, aussi injuste qu’indéfendable, mais ce n’est pas l’appât du gain qui les a menés en Afghanistan. Du reste, si on est mercenaire, ce n’est pas à Kaboul qu’on irait exercer ce métier.

Mais qu’importe ! Il suffit de mettre côte à côte les mots «mercenaire», «arabe» et «intégriste» pour provoquer un sentiment de répulsion et justifier les crimes les plus atroces. Comme pour la prison de Serkadji, il y a quelques années, la qualité de la victime justifie tous les débordements. Il y a si peu de personnes pour protester contre la mort d’un assassin d’enfants, d’un «afghan», de nationalité ou d’adoption, qu’on peut en massacrer autant qu’on veut. En Afghanistan, il y avait une sorte de consensus tacite pour les éliminer physiquement, car on ne savait pas très bien ce qu’il fallait en faire. Les juger en Afghanistan ? Pour quel crime ? Les expulser ? Vers où ? Qui accepterait de les accueillir ? Et puis, les laisser en vie ne risque-t-il pas de maintenir en existence un danger potentiel ? Il vaut mieux les éliminer.

Il n’est pas étonnant dès lors que l’opération visant à liquider ces témoins gênants soit la première dans laquelle soient entrés en jeu les barbouzes des services spéciaux américains et britanniques. C’est aussi le premier massacre de l’ère américaine en Afghanistan. Ce ne sera qu’un massacre de plus, après ceux qu’ont commis les Russes et les Afghans eux-mêmes.