Lahouari Addi: Le chroniqueur, l’intellectuel et le non-dit

Le chroniqueur, l’intellectuel et le non-dit

Lahouari Addi, 18 février 2001

Lahouari Addi prie algeria-watch de mettre sur son site une réponse à un commentaire agressif à l’égard des intellectuels algériens exilés à l’étranger paru dans le Quotidien d’Oran et que ce dernier n’a pas jugé opportun de publier.

Pour la deuxième fois, en moins de six mois, Ahmed Cheniki s’en est pris nommément à Mohamed Harbi dans sa chronique hebdomadaire (voir Le Quotidien d’Oran du 15 février 2001) et, à travers ce dernier, aux intellectuels algériens installés à l’étranger qui, selon lui, ont du montrer « patte blanche pour avoir des postes dans les universités ou ils enseignent ». Au lieu que A.Cheniki soit fier que des compatriotes soient de niveau international sur le plan scientifique, il insinue qu’ils ont bradé leurs dignités pour occuper des postes d’enseignants-chercheurs. Pour avancer pareille chose, il faut ignorer les procédures de recrutement qui se font sur la base de publications dans des revues scientifiques, en plus des diplomes requis. Ce ne sont pas cependant tous les intellectuels qui agacent A.Cheniki, respectant toutefois ceux qui ne s’engagent pas et qui ne signent pas des pétitions, bref ceux qui ne font pas la politique, comme Mohamed Dib qu’il cite et qu’il admire pour avoir quitté le pays dès 1962. Drole de position de la part d’un journaliste que l’engagement politique agace dans un pays ou la violence fait des dizaines de morts par semaine! A.Cheniki ne discute pas des postions qu’aurait prises ces intellectuels, il leur dénie tout simplement le droit d’en avoir, ce qui est ahurissant.
Loin de moi l’idée de défendre une corporation à laquelle j’appartiens, ni de prendre la défense de Mohamed Harbi dont le passé honorable et les publications scientifiques parlent pour lui; il s’agit cependant d’avertir le lecteur d’un journal – Le Quotidien d’Oran – considéré comme le meilleur en Algérie par la profondeur de ses analyses et la qualité de ses journalistes. Le commentaire en question de jeudi dernier, un de trop, est autant contestable dans sa globalité qu’incohérent dans de nombreux de ses arguments spécieux. L’un de ces arguments est que, ayant quitté le pays, l’intellectuel est coupé des réalités et n’a donc pas d’informations. Il suffit pourtant d’ouvrir un journal algérien pour constater que meme ceux qui sont restés au pays ne sont pas plus informés puisque, précisément, les journalistes ne sont pas dans les conditions d’informer leurs lecteurs; pour meubler l’espace, à coté d’une publicité envahissante, ils leur donnent des leçons de morale en exprimamt leurs propres opinions personnelles, ignorant l’opinion des lecteurs sur des questions aussi brulantes que … la commission d’enquete internationale. En ouvrant un journal algérien, à l’exception des faits divers et des espaces interminables de publicité, le lecteur a l’impression que l’opinion publique n’existe pas, alors qu’elle s’exprime dans la rue, dans les cafés, dans l’espace domestique… Cette carence fondamentale n’est certainemnt pas de la responsabilité du journaliste, mais le fait est que l’algérien, à l’extérieur ou à l’intérieur, n’est pas informé des évènements survenant dans le pays et cette défaillance a des raisons politiques. Le journaliste en Algérie n’a pas le droit d’exercer son métier – celui d’informer – se croyant neanmoins libre parce que le pouvoir réel l’autorise à critiquer et à insulter les titulaires du pouvoir formel. La presse algérienne se réduit à la critique irrespectueuse du Président, des ministres, de l’opposition, mais ne parle jamais de ceux qui exercent l’autorité politique, sauf sous le terme neutre de « décideurs » dont les conclaves sont secrets. Qui sont-ils? Pourquoi décident-ils? Qui les a investis de cette autorité de décider? Autant de questions dangereuses que les commentaires de A.Cheniki n’abordent pas. Que lui reste-t-il? S’en prendre aux intellectuels comme Mohamed Harbi qui, au lieu d’oublier leur pays, passent leur temps à gener généraux et chroniqueurs.
Réduit à donner son opinion personnelle, payé pour insulter, le chroniqueur se croit au-dessus de la déontologie, convaincu qu’il est seul dans le vrai. Usant de son privilege permanent de réponse, il agresse en étant assuré d’avoir le dernier mot dans son journal. Il utilise son stylo comme le militaire exhibe sa kalachnikov pour imposer Président et députés, comme le terroriste manie le couteau pour épurer une société tentée par la liberté d’expression. Il prolonge ainsi la violence physique des militaires et des islamistes par la violence verbale qui accuse, exclut, jette l’opprobre. La dernière victime du chroniqueur-moraliste Cheniki est l’intellectuel qui, sans kalachnikov et sans couteau, est une proie facile. Quel courage monsieur le chroniqueur! Sans rire, Cheniki dénie le droit à l’intellectuel algérien installé à l’étranger d’exprimer son inquiétude, son indignation après les massacres de Berrouaghia, Médéa… et surtout lui refuse le droit de demander des enquetes pour arreter et juger les criminels de tels massacres… sous prétexte qu’il n’est pas informé. Mais c’est précisément parce qu’il n’est pas informé sur les circonstances exactes des massacres de villageois que l’intellectuel demande une commission d’enquete dont l’objet sera d’informer tous les citoyens, et au passage tous les chroniqueurs.
Et parce que Harbi représente cet intellectuel demandant une telle commission d’enquete, Cheniki s’en prend à lui, lui reprochant en fait de ne pas etre indifférent aux tueries quotidiennes qui endeuillent le pays. Si Harbi avait monnayé son passé de militant de la cause nationale et son aura d’intellectuel représentant la gauche du FLN de 1962 à 1965 en acceptant postes et gratifications, notamment le monopole d’importer de la bière par exemple ou du sucre, ou du café, ou de représenter Daewoo en Algérie, s’il menait une vie de milliardaire entre Paris, Alger et Genève, entretenant cour et maitresses, Cheniki ne l’aurait pas critiqué. Il aurait peut-etre cherché à etre dans sa cour pour bénéficier de quelques miettes de la prédation de la rente pétrolière. Ce qui gène Cheniki, c’est que Harbi, fidèle à son engagement du 1er Novembre 1954, a continué d’etre intègre et respectueux de son peuple. Ni son passé de militant d’ou il autait pu tirer une rente substantielle, ni sa position de Professeur d’histoire respecté par ses collègues dans une université parisienne, position acquise sur la base de la compétence comme l’attestent ses écrits et ses conférences, ne l’ont coupé de sa société à laquelle il continue d’etre attentif. Quand une société donne naissance à des hommes comme Harbi, cela signifie que l’espoir est encore permis dans cette société pour construire un espace public fondé sur des valeurs de respect et de construire la modernité dans le prolongement de l’authenticité, meme si des archaismes sont encore momentanément à l’oeuvre, poussant à la violence. Car sans ces archaismes, c’est un homme comme Harbi qui devrait etre Président, au lieu de tous ces « diwan el garagouz » que l’armée impose depuis la mort de Boumédiène. Ce qui manque à l’Algérie, c’est une direction porteuse de valeurs modernes dans la continuité de l’héritage de Novembre 1954, ayant une vision historique d’avenir, consciente des limites idéologiques du mouvement national qui ont conduit aux faiblesses de l’Etat indépendant et à sa rupture avec la population. Qui mieux que Mohamed Harbi en Algérie pourrait incarner cette direction? Mais le chroniqueur n’en a cure. Il avait juste besoin de noircir du papier le mercredi, tard dans la soirée, pour justifier sa paye mensuelle de chroniqueur/moraliste.

Lahouari Addi
Professeur de Sociologie à l’Institut d’Etudes Politiques,
Université Lumière Lyon 2
Dernier ouvrage paru, Les mutations de la société algérienne. Famille et lien social dans l’Algérie contemporaine, La découverte, 1999

 

 

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