Algérie : une révolution en quête d’un accoucheur

Algérie : une révolution en quête d’un accoucheur

Par Hassen BOUABDELLAH, février 2002

Quelle malédiction pèse sur l’Algérie ? Car voici que depuis plus d’une décennie ce pays semble réunir toutes les conditions d’un changement radical – bref toutes les conditions d’une révolution – et voilà que pour toute chose son destin se confond avec celui d’un enfant débile qu’un sort maléfique condamne pour l’éternité à patauger dans ses excréments. Enumérons les plus importantes de ces conditions.

L’économie d’abord. La gangrène n’en épargne aucun tissu. L’appareil industriel des années 70 a été pour une part bradé pour l’autre conduit à un délabrement irrémédiable. La nature rentière du pouvoir régnant sans discontinuer depuis l’indépendance du pays, lui interdit en effet toute libéralisation réelle de l’activité économique comme il le promet au FMI. D’un autre côté, ni la guerre civile qu’il alimente pour perdurer, ni le climat économique mondial, ne lui permettent, combien il le voudrait, d’entreprendre une politique volontariste à la Boumédienne, de redressement du potentiel productif de l’Algérie… Au gré des structurations et restructurations qui n’en finissent pas, symptomatiques des fuites en avant et autres tergiversations, des milliers de travailleurs sont sommés d’aller grossir l’armée des chômeurs, ceux qui ont la chance de conserver un emploi sont mal payés ou pas payés du tout, des centaines de cadres gestionnaires ont été arrêtées sous des motifs inexplicables et croupissent toujours en prison, les patrons des PMU, comme les nouveaux capitaines de d’industrie ne sont pas plus contents… Bef, cette absence de vision économique mécontente, en réalité tout le monde.

La situation sociale n’a pas besoin qu’on s’y étende longtemps. L’Algérien moyen vit de moins en moins longtemps et d’une manière de plus en plus précaire. Mal soigné, mal logé, chômeur ou modestement rétribué, il doit chaque jour faire face à des problèmes insurmontables pour se déplacer et trouver de quoi sauvegarder une décence de façade. Le nombre de suicides atteint des sommets inquiétant et le cas de suicidé de Tiaret qui, très dernièrement, avant d’accomplir son acte a laissé un mot d’explication qui en résume parfaitement les causes : une désespérance incommensurable due pour l’essentiel à l’absence de toute perspective d’une vie meilleure. Cette paupérisation dont la dynamique ne semble pas connaître de frein, et qui, de jour en jour, s’étend aux catégories professionnelles considérées il n’y a pas si longtemps comme privilégiées, est d’autant plus insupportable pour des millions de citoyens honnêtes qui en sont la victime qu’elle s’accompagne du contraste saisissant entre la grande masse des miséreux et la petite caste de nouveaux riches – hommes d’affaires, détenteurs d’un pan du monopole de l’Import/export, pontes du Trabendo, généralement satrapes du pouvoir en place. Et, eu égard les immenses espoirs mis dans la libération du pays du joug colonial, espoirs d’une vie matériellement meilleure et moralement plus digne, c’est peut être à ce niveau social que les frustrations sont les plus grandes. Au fil des années, le contenu de l’indépendance nationale a été laminé, il n’en reste plus rien au point que les Algériens se demandent avec l’amertume de ceux qui n’ont d’autres perspectives que le mur ensanglanté de la dictature, si le joug barbare d’aujourd’hui n’est pas pire que le joug oppresseur d’hier… Tout naturellement, ils éprouvent pour le pouvoir régnant la même haine viscérale, inextinguible qu’éprouvent les esclaves pour leur maître ou la victime pour son tortionnaire. Ce sentiment de vomissement, de rejet complet et irréversible pour les auteurs de leur humiliation, traverse non seulement les millions de laisser pour compte, les étudiants qui sont naturellement contestataires, les cadres du secteur d’Etat se retrouvant du jour au lendemain sans responsabilité voire sans revenu, mais aussi d’autres forces sociales habituellement conservatrices comme le corps des avocats et même celui des juges ( n’ont-ils pas été récemment les deux unis dans un mouvement de protestation ?) Révélateurs et effet direct de ce ras de bol général sont les révoltes spontanées qui s’expriment quotidiennement un peu partout dans le pays. Même les régions du Grand Sud ( Tamanrasset, El-Oued …) traditionnellement soumises et fatalistes n’y échappent pas. Un bébé mal soigné, une coupure d’eau, un rien excède les populations qui se ruent sur la préfecture ou la mairie, hurlant leur misère et parfois brûlant les édifices publics. Faute d’une canalisation politique, toute cette énergie révolutionnaire reste de la jacquerie. La Kabylie et les événements qui s’y déroulent depuis maintenant plusieurs mois – destruction des symboles de l’état (comme en octobre 88 ) bannissement de la gendarmerie nationale et de la police, donne une image agrandie de l’état d’esprit de l’Algérie profonde, le même aux quatre coins du territoire: ce pouvoir, y en a marre ! Mais comment faire ? Comment en finir et à quel prix car tant qu’il est là, nul espoir n’est possible ! Nul avenir propice envisageable.

Ce sont les tragiques événements d’octobre 88 qui ont rendu palpable, évidente dans toute son amplitude la rupture avec la despotique classe politique que rien ne légitime, ni les urnes ni la compétence dans la gestion des affaires. Les centaines de victimes, fauchés par les chars sur ordre du commandement militaire ont, en quelque sorte, payé le prix de la démonstration. On ne rendra jamais assez hommage à ces jeunes dont le sacrifice suprême a permis de révéler au monde entier la volonté des Algériens d’en finir avec les responsables de la ruine du pays et de la leur propre. Ce qui viendra après cette date ne fera que confirmer, au besoin rappeler le discrédit total du pouvoir oppresseur, pouvoir incompétent, sourd, sans scrupule et mafieux …

Le sabotage de la révolution douce conduite par le Président Chadli, le coup de botte dans les urnes en 92, la mise dans les oubliettes de la Constitution de 89 qui formait sans conteste une formidable avancée dans la démocratisation du pays, ( étrangement sortie de la mémoire des prétendus défenseurs de la démocratie, constitution à qui pourtant ils doivent au moins le statut d’homme politique – mais n’est-ce pas l’ingratitude comme l’inconséquence des démocrates algériens sont sans limite !), et ainsi de suite en passant par l’état de siège, puis l’état d’urgence, voté pour un an et qui perdure, les milliers de disparus, les dérapages sécuritaires, ou les opérations punitives menées contre des populations civiles, le déplacement forcé par milliers de celles-ci, le gazage au Napalm des mechtas à flanc de montagne comme jadis le faisait l’armée française,… jusqu’aux émeutes qui secouent actuellement la Kabylie, tout cela n’est que la nième facette d’une même réalité rendue explicite par là les manifestations historiques d’Octobre 88, à savoir la contradiction antagoniste entre un pouvoir usurpateur, au bout du rouleau, barbare et revanchard et un peuple qui nourrit pour lui que haine et qui, somme toute, lui préférerait, l’enfer…

Un pouvoir sans base sociale et qui ne peut plus gouverner, telle est la troisième condition objective nécessaire au changement révolutionnaire. L’Olympe militaire remplit, on ne peut mieux, ce critère. Il n’existe plus d’Etat que son ombre. La déliquescence est générale. La police, la gendarmerie, l’administration sont discréditées. Les fonctionnaires sont las, ne croient plus en rien. Les citoyens exaspérés. Batna, Annaba, Aïn M’lila, Tiaret, Mostaganem, El-Oued, il n’y a plus un seul endroit où le ras de bol n’ait fait racine.

L’armée elle-même n’échappe pas au mécontentement. Les soldats et les sous-officiers supportent de moins en moins la sale besogne qu’on leur fait faire au nom de l’impératif sécuritaire. Le nombre de désertion s’accroît sans cesse.

C’est dire que les crimes des généraux algériens commencent à la rattraper : atteinte à la souveraineté et au droit d’élire démocratiquement ses représentants politiques, manipulation du terrorisme, notamment le GIA pour continuer se poser en garants de la sécurité, assassinats, disparitions, bref la panoplie complète qui a fait la sinistre célébrité de la junte chilienne ou argentine. La question  » qui tue en Algérie  » a ébranlé beaucoup de partis pris, et à part quelques irréductibles, personne ne croit plus à la prétendue mission de  » rempart de la République  » de l’armée algérienne. Les langues se délient. Des soldats, parfois des officiers non seulement désertent mais ne pouvant plus supporter le poids du crime, témoignent… Tout cela ébranle leur conviction de jouir pour l’éternité d’une impunité totale, émousse le réflexe qui assurait aux potentats en uniformes la capacité de transcender leurs querelles personnelles pour faire front uni devant tout danger menaçant la caste. Certains commencent à penser qu’il pourrait bien se retrouver un jour dans la situation d’un Pinochet. Bref, la peur et le doute s’insinuent dans les esprits et la peur et le doute fragilisent…Donc même au cœur du pouvoir, il y a fissures !

Tableau bien sombre et sans doute au-dessous de la réalité… Il montre à quel point l’Algérie réunit si idéalement les conditions objectives essentielles à changement radical, vainement attendu depuis les événements d’octobre 1988. La situation est mûre comme un fruit qui n’attend qu’un léger souffle pour tomber à terre.
Alors -et c’est toute la question – par quel miracle ce pouvoir continue t-il d’imposer sa loi à tout un pays, à tout un peuple ?

En vérité, il n’y a pas d’énigme. L’engluement de l’Algérie dans une espèce de labyrinthe, mélange d’anarchie et de désespérance, vient tout juste nous rappeler que les conditions objectives ne suffisent pas à elles-seules à donner un corps au changement révolutionnaire. Pour devenir force motrice, l’eau en ébullition a besoin d’être contenue, maîtrisée. De même et comme le suggère le titre de cet écrit, une révolution a besoin d’un accoucheur. C’est dire toute l’importance des conditions subjectives dans la réalisation positive d’un changement social et politique radical. En Algérie, c’est à ce niveau seul que se situe la faiblesse majeure qui permet aux généraux félons de tenir encore sur pied malgré des jambes flageolantes.

D’octobre 88 jusqu’à l’interruption des élections législative largement gagnées par lui, le F.I.S, a su et non sans un certain brio, se positionner sur le champ politique comme l’accoucheur du changement attendu avec ferveur par les Algériennes et Algériens, tout âge confondu, toute catégories sociales confondues, religieux et athées. Dans le nouveau paysage politique né de la Constitution de 1989 qui avait établi le pluralisme politique (rappelons pour ceux qui l’ont oublié ), les principaux dirigeants du FIS, rompant avec la tradition des luttes d’appareils, ont commencé par couper court et net avec le pouvoir en place, puis ont consacré toute leur action politique à fédérer et harmoniser, en les fondant dans une stratégie unique, les forces de changement, en vue de débarrasser, par des élections libres, le pays de la caste politique discréditée. Ces élections furent ainsi gagnées haut la main et alors même que ses leaders étaient emprisonnés. La preuve que c’est cette rupture radicale avec les hommes de la dictature qui avait permis au FIS de s’ériger en guide du changement mais non la bannière islamique qui n’a servi en l’occurrence que de ferment, passe par les catastrophiques résultats électoraux des deux autres partis islamistes qui pourtant se prévalaient aussi de la charia, et pour cause, la compromission de leurs dirigeants avec les patrons du régime leur a coûté cher au niveau des urnes. Et cette preuve se renforce du bon résultat du FFS lors premier tour des législatives de 1991, seul parti de la mouvance autoproclamée  » démocratique  » dont le leader Aït Ahmed s’est toujours nettement démarqué de la nomenklatura politique, grâce à quoi, est-il ainsi devenu la première force politique d’opposition du camp laïque. Sans sa réputation (justifiée ou fausse là n’est pas la question ) de mouvement  » Kabyle  » qui a beaucoup restreint sa dimension nationale, sans doute ce mouvement aurait sérieusement rivalisé avec le FIS…

Force est de constater que la neutralisation du FIS ( neutralisation définitive ou provisoire ? -qui oserait un pronostic ? ) a laissé comme un vide. Le peuple erre, tel un Roi Lear traversant le désert, bouillant d’amertume, hagard et chancelant. Il est vrai, en dix ans d’un semblant de vie politique, aucun leader, émergeant du lot pourtant bien étoffé du personnel politique, n’a su trouver un moyen pour gagner en épaisseur et venir combler ce vide. Le camp non islamiste semble incapable de se donner une personnalité de l’envergure, ne disons pas d’un Mandela, ni même d’un Martin King mais seulement d’un général EANES de la Révolution portugaise des œillets. Les mouvements d’opposition et leurs dirigeants, passant à côté de l’aubaine que constitue la mise hors jeu du FIS et de la complète maturation de la situation politique, font preuve d’un extraordinaire manque de discernement et d’audace. Pratiquement tous continuent de faire le contraire de ce qu’il faudrait faire pour avoir une chance de gagner en crédibilité. Pourquoi donc cette incapacité des politiques d’inspiration moderniste à enraciner leur action dans le courant populaire, quelle fatalité les pousse toujours et toujours vers les vaines luttes d’appareil, croyant qu’ils arriveront à leur fin par la manipulation d’un pouvoir qui brille dans l’art de la manipulation et de l’intoxication ?

Dans l’équation algérienne, l’armée est une devenue une constante dont il ne faut plus rien attendre. Malheureusement l’opposition s’enfonce de plus en lus dans le rôle d’une variable instable, confuse, incapable de vigueur et de rigueur. Nous ne parlerons pas ici de certains partis à qui nous pouvons appliquer, sans leur faire du tort, le qualificatif de fantoche tant il est clair qu’ils sont l’émanation du pouvoir et qu’ils ont été crées dans la hâte par lui pour faire diversion. C’est le cas du RND ou du FLN rénové mais aussi du RCD et bien d’autres. Contre subsides et diverses formes occultes de rémunérations, ils ont pour mission d’accréditer l’idée d’un jeu politique démocratique et ouvert… Les responsables de ces  » officines  » partagent avec le groupuscule des rentiers en uniforme la responsabilité de l’ardoise des pertes humaines.

Couper les ponts avec le pourvoir et les hommes qui le servent, le déclarer illégitime, ne s’adresser aux généraux que pour leur signifier le vœu du pays de les voir partir, en appeler au peuple et lui proposer des formes de luttes fédératrices, susceptibles de transformer son énergie émeutière en énergie révolutionnaire ( celles-ci ne peuvent être que pacifiques et l’Indonésie tout récemment vient de donner encore la preuve de l’efficacité des moyens de luttes pacifiques pour peu qu’elles soient adaptées à la situation et surtout obstinées ), arrêter une ligne de conduite et s’en tenir…. C’est là le minimum indispensable, le SMIC de la rupture en quelque sorte, pour avoir une chance, tant soit peu, d’avoir l’écoute des Algériennes et Algériens qui, par centaines de mille, sont prêts à tous les sacrifices afin d’en terminer radicalement avec la dictature.

Les leaders politiques sérieux de l’opposition ne nient nullement le fait que la fin de la confiscation du pouvoir par le haut commandement militaire soit une condition obligatoire au retour de la paix, et aussi sont-il persuadés que les généraux régnants ne sont pas du tout disposés (pas fous ! les bêtes…) à se faire hara-kiri, mais tirer la conséquence logique de ces deux données, apparemment c’est trop leur demander. Sans trop y croire eux-mêmes, ils avancent l’argument du bain de sang que risquerait d’engendrer un affrontement avec la direction militaire ( car seule la direction militaire est en cause cela s’entend ) ce qui évidemment ne résiste pas à la réalité du bilan d’une guerre larvée qui a tout d’un abcès qui tarde à crever et qui conduit lentement mais sûrement tout un peuple à la folie : plus de 200 000 morts déjà, chiffre qui augmente chaque jour et qui, chaque jour, nous rappelle que tout jour que dure ce pouvoir est un jour béni pour le sang et la mort :

L’exemple qui illustre le mieux à la fois l’inconséquence et le manque d’audace des opposants algériens ainsi que l’extrême facilité avec laquelle ils cèdent au jeu d’appareil, jeu aux dés pipés car la poignée de hauts gradés en ont toutes les cartes en main, cet exemple est donc le  » front du refus des 6  » constitué par les leaders des six partis qui retirèrent leur candidature à l’élection présidentielle du 15 avril 1999 qui a vu Monsieur BOUTEFLIKA accéder à la responsabilité suprême. En effet, plusieurs indices concrets (1) sont venus montrer que la junte militaire, après avoir fait démissionner Zéroual a estimé lui trouver un bon remplaçant en la personne de l’ex ministre des affaires étrangères de Boumediene, avait mis en place un formidable dispositif de fraude afin de garantir la victoire électorale à son cheval. Le 14 avril, la veille du scrutin donc les  » Six « , ne voulant pas cautionner ce qui prenait l’allure d’une mascarade, convoquèrent une conférence de presse pour annoncer leur décision et appelèrent au boycott des urnes. L’appel fut entendu puisque la grande majorité de l’électorat bouda les bureaux de vote. Fort de ce soutien, les six adoptèrent un  » Manifeste des libertés démocratiques  » qui, partant du  » fossé qui ne cesse de s’approfondir entre les gouvernants, les institutions et la société « ( sic) énonce en 13 points les libertés fondamentales à arracher d’urgence et exhorte, en conséquence, partis politiques, mouvement associatif, jeunes, femmes, syndicaliste, universitaires, paysans cadres à se mobiliser dans cet objectif. Jusqu’à là, tout va bien. Immédiatement la société civile algérienne se mobilisa, partout dans le pays se créèrent des comités de soutien au Manifeste où dans un même élan se côtoyèrent les catégories sociales les plus diverses : Intellectuels, syndicalistes, associations de disparus etc. On parla d’une dynamique politique sans pareille. Mais voilà, à peine celui qu’on présentait comme  » l’homme de l’armée  » fut-il intronisé qu’on s’empressa de lui donner du  » Monsieur le Président  » au nom du réalisme politique. Encore une fois, les manipulations de coulisse – une des spécialités du régime – furent d’un effet magique, transformant  » la fameuse dynamique  » du Manifeste en un admirable feu de paille. On peut facilement imaginer l’état d’esprit vis à vis des <<6>> des milliers d’Algériennes et d’Algériens qui s’étaient mobilisés autour de leur appel.

Cette inconséquence dans l’action a valeur de marque de fabrique pour l’opposition politique algérienne. Elle est commune à quasi tous les partis politiques et leaders de mouvements.

Aussi, le déficit d’un pôle d’opposition pouvant constituer une alternative viable au régime algérien, donne de larges circonstances atténuantes aux chancelleries des grandes puissances dans leur soutien au pouvoir en place tout en en le sachant les mains remplis de sang. Des circonstances atténuantes seulement…

L’examen du paysage politique fait ressortir, que le FIS et ses responsables hors jeu, aucune composante politique d’opposition n’est à même, seule, de devenir le maître d’œuvre du changement. Encore une fois, le FFS possède les capacités objectives pour prendre la tête du combat révolutionnaire : notamment un appareil rôdé, une base expérimentée et disciplinée, un leader charismatique et propre ( avec cependant une tendance toutefois au zaïmisme) en la personne de Aït Ahmed. Mais l’étiquette de  » parti kabyle « ,jugement bien ancrée dans l’esprit des non-kabyles affaiblit beaucoup son action. Il y a lieu de souligner aussi que le temps ne joue en pas en sa faveur. Outre l’aspect usant du bourbier dans lequel patauge le microcosme politique, le régime arrivera bien, si les choses devaient rester trop longtemps encore en l’état, de trouver le moyen de lui faire partager le sort du FIS. D’ailleurs, dans les événements qui agitent depuis quelques mois la Kabylie et considérant la complaisance avec laquelle le pouvoir fait traîner les choses tout en adoubant une coordination du mouvement qui se réclame du  » arch  » ( tribu ?! ), serait-il exagéré de voir là, une volonté délibérée des aigrefins du système de saper la base du FFS en la faisant basculer dans le tribalisme ? Incontestablement la question se pose.

Force centrale du champ politique algérien, il revient à ce parti de prendre l’initiative de fédérer sans sectarisme tous les mouvements convaincus de la nécessité d’un changement radical, et vaccinés et bien vaccinés contre le chant des sirènes et autres taupes attachés au service de l’Olympe militaire. Il doit le faire à notre avis en proposant sur la base d’un programme commun de gouvernement. Programme économique, et politique réaliste et aussi une stratégie de luttes pacifiques mais déterminées contre le régime. Un rapprochement programmatique entre Hamrouchiens et FFS pourrait constituer un socle pour une alliance plus large. Les deux partis y trouveraient un bénéfice immédiat, le FFS trouvera là un argument qui lui permettra de battre en brèche l’étiquette berbériste, quant aux Hamrouchiens, ils trouveront dans la grande expérience du parti de Aït Ahmed une raison de se donner rapidement un cadre politique.

Mais ce n’est qu’une condition nécessaire pas suffisante. Lancer un appel solennel au peuple algérien, faire de celui-ci le seul interlocuteur politique et enfin, et c’est le plus dur, convaincre les couches populaires qu’ils ne seront pas encore une fois  » trahis  » et que le combat contre le régime ira jusqu’à son terme, quel que soit le prix humain à payer – prix qui de toutes les façons sera moindre que celui de deux ou trois autres années de dictature ).Alors la dynamique qui s’en suivra ne manquera pas de régler la question de la condition subjective manquante.

Par bien des aspects, la situation algérienne actuelle rappelle l’impasse politique de l’Algérie coloniale après les tragiques événements de 1945 : hésitations, doutes, rivalités meurtrières entre fractions, légalisme béat, compromis avec le pouvoir colonial, sous estimation de la détermination anti-coloniale du peuple, sous-estimation très bien exprimée par la fameuse phrase de Ferhat Abbas, » … J’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, j’ai parcouru l’histoire, je suis revenu au Coran et je n’ai pas trouvé ce qui interdit à un musulman d’être assimilé à une nation non musulmane. Je ne mourrai pas pour la patrie Algérienne, car cette patrie n’existe pas  » Il a fallu l’audace des signataires de l’appel du Ier novembre pour enclencher l’élan libérateur : ce qui devait être payé fut payé et le pays se débarrassa de l’oppresseur. Dans cette similitude, il y a comme une mise en garde : Algérien est grosse d’une révolution, les choses étant arrivées à termes, attention de ne pas laisser n’importe qui jouer à l’accoucheur : le risque est de voir naître un difforme, sinon un monstre…

(1) cf. Le communiqué commun des  » 6 « du 13 avril 1999