La blague de l’investissement en Algérie

Retour sur un vocabulaire de mystification

La blague de l’investissement en Algérie

Par Kamel Daoud, Le Quotidien d’Oran, 9 janvier 2003

Dégagé de la fiction d’entretien des discours de presse et de ministres-mission, l’on en arrive à cette extrémité du jugement: il n’y aura peut-être jamais d’investissement, ni de coopération, ni de relance, ni de réformes dans un pays comme l’Algérie.

Le vocable «investissement» semble y fonctionner de plus en plus comme un consensus de politesse et un arrangement à l’amiable, entre l’Occident périphérique de l’Algérie, et le pouvoir algérien sans illusions sur sa propre nature et la nature de ses économies réelles. Le mot, depuis dix ans, sert presque à reconduire des accords tacites sur des états de lieux d’échecs consommés de toutes les formules de réformes nationales, et celles suggérées par les tuteurs financiers du pays. L’Algérie fait partie, elle aussi, des pays à «menace» démographique, migratoire, politique et de gisements terroristes, avec lesquels l’Occident négocie en fermant les yeux, sous une phraséologie de chancellerie et de délégations de patronats étrangers sans effets, sur leur réalité de pouvoir instable, construit sur des vastes corruptions régulatrices de la violence endémique, de violences correctrices et de déséquilibres criards entre la fiction des institutions et les cercles effectifs de la Décision. A «marché noir», correspondent aussi des «Etats noirs» avec lesquels on sous-traite ses propres frontières.

Pour notre cas, l’Occident immédiat (la France, l’Espagne, l’Italie…) agit ainsi en multipliant les faux contacts et leur illusion pour faire reculer l’échéance de ses décisions définitives en matière d’investissement, tout en fermant les yeux sur les évidences de l’instabilité politique en Algérie, les chiffres faux de ses statistiques, et la puissance de son économie parallèle, qu’elle soit nationale ou internationale. En somme, ne sachant pas à quelle porte frapper, l’Occident riche et inquiet multiplie les politesses qui n’engagent en rien et les petites expertises gratuites qui calment les esprits.

Il faut peut-être assister à ce genre de rendez-vous entre des experts d’offices onusiens, porteurs de micro-promesses et micro-projets dans des villes de l’intérieur du pays (de petites villes qui permettent de contourner les susceptibilités des autorités centrales) et des représentants locaux pour discuter des fameuses «opportunités» pour saisir l’ampleur du désastre. L’ampleur du malentendu affreux qui sépare une myopie volontariste des employés des politiques d’aides internationales et la nature foncièrement biaisée de ceux qui s’assoient en face pour tenter d’éconduire l’intrusion mais pas leur profit de placement personnel ou politique. Ballet à la mode des mots comme «coopération» et «investissement» qui occulte les jeux de mystification et d’auto-mystification dont raffolent, en ces années d’extase sur la religion des réformes et les lectures économistes de l’islamisme, les Etats qui rackettent et les Etats qui payent leur tranquillité par la menace ou l’aumône.

Cette formidable entreprise de la subvention de la horde des «nouveaux barbares», selon la violente formule de Jean-Christophe Ruffin, pour garantir sa propre tranquillité, chercher une solution à ses angoisses des frontières et donner une issue honorable à ses théories de bonne volonté, est une immense fiction d’entretiens dont l’Algérie d’en bas fait les frais et dont l’Algérie d’en haut tire le profit. Elle se nourrit d’un ballet incessant de délégations de patrons étrangers, visites d’Etat, commissions mixtes, protocoles d’accord, annonces de presse, foires internationales, séminaires et conférences, ouvertures de bureaux et de représentations, invitations d’hommes d’affaires algériens, jumelages, chambres de commerce mixtes… et qui participent presque tous de cette fiction alimentaire des politiques issues des jeux des «réformes», réapparitions, partage et confection des réseaux de soutien internationaux aux statuts de pouvoir sans légitimité. Ceci, en dépit de la sincérité des employés directs et indirects de cette farce majeure et de leur quête d’opportunités, selon un bon terme des fameux communiqués finaux des rencontres sans suite.

C’est en escamotant cette évidence des mécanismes économiques des pays dédouanés sous les slogans de «pays en voie de développement» ou «pays émergents», pour fermer les yeux sur le statut d’Etat bancal, que les promesses d’investissements, les reconversions de dettes et les approches généreuses des aides ponctuelles et ciblées des organismes internationaux prennent les allures d’une perte inimaginable de temps et d’argent.

La récente sortie médiatique d’un diplomate espagnol à Alger, qualifiée de courtoise pour ne pas égratigner les susceptibilités officielles, sur le train des bonnes occasions d’attirer les capitaux étrangers que rate avec application le Pouvoir algérien en matière d’intéressement à l’investissement qui ne reçoit aucun écho, est à prendre très au sérieux. C’est une menace de retour à l’envoyeur d’un mandat-poste, avec intérêts bancaires, qui ne trouve pas d’adresse ni de facteur pour le transmettre à la bonne personne. L’effet est encore plus angoissant lorsqu’on comprend que ce diplomate, aux accents d’amitié soucieuse comme on l’espère, n’a peut-être rien compris, comme l’Occident qui tâtonne avec ses groupes de coopérants au Sud, ou qu’il a fait semblant de ne pas comprendre pour pouvoir parler crûment et directement à l’opinion, qui n’existe pas, d’un plus grand risque pour un pays en attente comme l’Algérie. Celui de voir le sous-développement se transformer en vocation durable qui se complaît dans des cycles de dons internationaux et des mots, qui le cache sous les slogans de «l’intensité des échanges» et de la «refondation». Ainsi que les fameux programmes de relance qui accommodent les dépendances et apaisent les crispations nationalistes. Dans l’immense sphère de la contrebande de l’Occident vers les Etats-comptoirs et les Etats-tampons.