Quel Partenariat Euro-Méditerranéen ? Un point de vue maghrébin

‘Changing Perspectives on European Security in the Western Mediterranean’
An ESRC ‘One Europe or Several?’ research programme, in conjunction with the Jean Monnet Centre, University of Catania, present a workshop:

‘A Common Strategy for the Mediterranean? : Southern Europe and Security
Co-operation in the Western Mediterranean’
University of Catania, 1-3 June 2000

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Quel Partenariat Euro-Méditerranéen ?
Un point de vue maghrébin

Omar Benderra

Le processus de Barcelone en 1995 a été fondé sur la base d’une convergence supposée d’intérêts entre Etats plus ou moins développés mais réputés souscrire unanimement aux principes universels du droit et de la démocratie. Le marché passé à Barcelone pouvant se résumer ainsi : à la recherche officielle par le Nord de garanties de sécurité et de contrôle des flux migratoires, répondait une demande de soutien financier et politique de la majorité des régimes de la rive sud.

Même si la volonté de développer les rapports entre les  » sociétés civiles  » des deux rives a été proclamée en tant qu’axe fondateur, la plate-forme de coopération très médiatiquement annoncée a – de fait – ignoré le caractère embryonnaire et souvent régressif des transitions politiques et économiques dans les pays associés du Sud. La démarche ne pouvait aboutir qu’à d’amères désillusions quant à la consolidation de la sécurité régionale et à la dynamisation des économies du sud.

De fait,

· Il n’existe toujours pas en règle générale d’Etat de droit permettant d’envisager une stabilité politique durable ;
· Les Plans d’ajustement structurels (PAS) n’ont pas permis l’impulsion de dynamiques économiques de croissance.
· Les besoins d’assistance politique, sécuritaire et économique exprimés par des régimes autoritaires demeurent importants et sont souvent exorbitants ;
· L’aval des sociétés, jamais consultées, aux constructions régionales envisagées est inexistant.

Ces questions, centrales pour élaborer des démarches efficaces et crédibles sont évacuées au bénéfice de discours techniciens sans ancrage dans la réalité. Parmi ces thèmes récurrents, on pourra citer notamment ceux relatifs :

· au niveau des flux financiers, sans perspectives de développement à long terme
· à la création ex-nihilo non contrôlée de représentations artificielles des sociétés civiles ,
· à la concurrence E.U-U.S, vécue comme une intrusion américaine dans ce qui est représenté comme une chasse gardée.
· aux contraintes dérivants de la faiblesse du secteur privé et à l’absence de groupements économiques régionaux…

Approche européenne ou politiques  » nationales  » ?

Près de cinq ans se sont écoulés depuis la conférence euro-méditerranéenne de Barcelone. Le bilan des actions concrètes menées depuis dans ce cadre est plus que modeste. Il se situe, en tout cas, assez loin des espérances exprimées à l’époque par les parrains de cette initiative globale. La relative faiblesse des moyens financiers mis en œuvre n’explique pas à elle seule l’absence de résultats.

L’échec de la vision globale s’explique par le fait que l’Europe n’est, au final, ni politique, ni militaire. Ces deux questions relèvent soit de la souveraineté nationale, dans l’acception française essentiellement, soit du domaine de l’O.T.A.N.

L’analyse des rapports de l’Europe avec la Méditerranée et leur dynamisation doit au préalable tenir compte de cette réalité. Dans cette optique, l’approche européenne ne peut être qu’économique et n’aborder la dimension  » sécuritaire  » que sous l’angle de l’économie, ce qui n’est certes pas global mais aurait pour avantage premier de sérier clairement les priorités (conflit israélo-arabe, flux migratoires, sécurité des approvisionnements, problème de l’eau…) et de jeter les bases d’une stratégie (déclinée par sous-région ou par pays) lisible en direction de la région tout entière et de l’opinion publique européenne.

L’Europe, géant économique et puissance culturelle, a les capacités et les moyens de mener de front plusieurs axes d’efforts politiques, stratégiques, économiques modulés par sous-région… Mais en a t-elle la volonté ? A moins que l’UE n’ait pour vocation en matière de politique étrangère – la crise des Balkans l’a cruellement illustré -, que d’être une force d’appoint militaire et financier pour les Etats-Unis.

L’histoire des trente dernières années montre que le bilatéralisme , les relations de pays à pays, a surtout profité à l’installation de réseaux de commissionnements et a favorisé la dilution des rapports d’Etats dans l’opacité de groupes d’intérêts incontrôlables. Ainsi si l’ordre ancien des relations d’Etat à Etat a montré ses limites, en méditerranée, l’ordre européen reste à créer.

Les dictatures hors du Limés

La permanence de rapports  » spéciaux  » abouti à la perversion des perceptions des conflits et enjeux. De fait, le bilatéralisme derrière les discutables  » raisons d’Etat  » et les professions de foi laïques a participé directement à la consolidation des dictatures. Ceci justifierait sui generis le transfert vers l’Union Européenne d’un certain nombre de responsabilités de sécurité régionale et de coopération économique. L’échec dangereux de la politique des réseaux fondée sur la permanence des rapports  » spéciaux  » entre les anciennes métropoles et leurs ex-colonies confère à cette évolution un caractère d’urgence .

Aujourd’hui la classe politique dirigeante en Europe, celle qui influence la politique méditerranéenne de l’UE, considère de toute façon qu’elle doit – au contraire – s’appuyer sur les féodalités parasitaires au pouvoir pour assurer sa sécurité. Les accords envisagés pour le prochain sommet de Marseille sous présidence française, n’auront qu’une efficacité réduite, limitée à quelques poches de transition partielle vers des systèmes post-féodaux d’élargissement de la base économique et politique des pouvoirs en place.

Pour le reste, il ne s’agira que de rapports de partage des rentes sur les matières premières avec des élites réduites chargées de la police des populations afin de les empêcher de déstabiliser l’Europe. Compte tenu de la détérioration continue des conditions qui prévalent au Maghreb, il ne s’agit que d’une stratégie à courte vue.

Dans le contexte d’Etats de non droit, le secteur privé maghrébin n’a pas la fonction politique et économique qu’il pourrait avoir dans un système libéral. Dans ce contexte, les capitaux sont rentables à condition qu’ils s’inscrivent dans l’économie féodale d’octroi. Il n’y a pas d’effets dynamisants ou modernisants de la privatisation, sauf à éviter de rendre compte du surcroît de corruption et de prédation comme cela pouvait être occasionnellement le cas pour les entreprises publiques.

Globalement, le secteur privé est soumis quand il n’est pas directement lié, (asservi ou subordonné) aux régimes politiques. Certes, il existe des entrepreneurs qui échappent à l’organisation mafieuse de l’économie, mais cette catégorie recherche fondamentalement l’anonymat et ne souhaite qu’échapper au racket d’administrations dévoyées, réduites à des instrumentalisations mafieuses. Ainsi, l’impossible constitution d’un marché maghrébin illustre par l’absurde l’influence nulle d’une logique de promotion des intérêts commerciaux des trois principaux pays de l’UMA .

La zone de Libre-échange

Pour la modernisation et la croissance, la zone de libre échange aura probablement le même effet que l’ajustement structurel en terme d’intégration dans le marché mondial : c’est mieux que rien mais ce n’est tout de même pas grand chose. Le problème de la sécurité régionale dépend de la capacité à faire évoluer ces pays vers davantage d’Etat de droit, vers la mise en place des institutions politiques du libéralisme.

Il demeure, libre-échange ou non, accords d’associations ou pas que l’économie libérale réelle, celle des marchés libres, ne pourra s’implanter tant que les systèmes politiques des pays du sud de la méditerranée demeureront organisés dans l’intérêt de féodalités rentières. Il est difficile pour l’Europe, même si elle le voulait, de trouver dans ces conditions l’ancrage pour une dynamique de progrès économique et de sécurité à ses frontières.

Dans la phase initiale de leur mise en œuvre, la zone de libre-échange et l’ajustement structurel, que ne sont caractérisés par aucun déterminisme ni aucune fatalité, sont essentiellement des processus destructifs et subversifs, le temps négatif d’un mouvement dialectique. Au début du processus, ils démantèlent le système existant, avec toutes ses déformations/distorsions, mais ne conduisent pas mécaniquement vers un système meilleur.

Concrètement, la zone de libre-échange supprime les protections dont bénéficient des entreprises inefficaces et réduit l’assiette des recettes de l’Etat (réductions des taxes douanières). Ceci impose aux entreprises de s’adapter et aux gouvernements d’identifier de nouveaux gisements de ressources ou de réduire leurs dépenses. Cette transition impose une conduite extrêmement rigoureuse des politiques économiques.

En Tunisie et au Maroc, les entreprises et les gouvernements procèdent tant bien que mal à ces ajustements, ce n’est pas le cas de l’Algérie . Mais ajustements structurels ou pas, les pays de la région font partie de la région du monde qui reçoit le moins d’investissements directs étrangers.

Le Marché sans démocratie?

Face à toutes ces graves évolutions, il n’est pas permis aux sociétés des pays de la rive sud d’exprimer leurs opinions. La classe dirigeante européenne, les élites des démocraties  » avancées « , qui ne l’ignorent pas, considèrent cependant comme allant de soi de traiter avec des dictatures et d’ignorer les populations coupables de particularismes culturels et portés peu ou prou aux extrémismes.

Le discours que l’on opposait aux peuples colonisés jugés inaptes à l’indépendance revient aujourd’hui sous la forme de l’inéligibilité à la démocratie de populations par trop sensibles aux sirènes islamistes. Qu’importe alors si l’islam politique est le fruit de la tyrannie et de la corruption !

Il est clair cependant que ce n’est pas dans le cadre d’un pacte colonial revisité que les sociétés du Sud et celles d’Europe trouveront leur compte. Les accords à venir, fragiles par nature, seront soumis au chantage à l’aide, sans efficacité, et à au soutien politique permanent à des régimes autoritaires. Faut-il envisager une sorte d’assurance pour régimes autoritaires de la part de l’Europe ? Dans cette perspective, les réseaux de corruption multiforme risquent d’obtenir une place surdimensionnée pour continuer à affaiblir les institutions et le rôle de la société civile au Nord et au Sud.

Les sociétés méditerranéennes marginalisées économiquement et politiquement dans les processus actuels sont, pour le moins, silencieuses. A l’évidence, il faudrait qu’elles puissent s’exprimer pour qu’il y ait débat. Les nombreuses analyses et élaborations techniques autour des  » fondamentaux  » et des  » entreprenariats locaux  » sont marginales et sans effets. Accepter de contribuer à ces exercices consiste à faire mine de réfléchir pour éviter de poser les vrais problèmes. Il est trop souvent vrai que les experts n’ont d’autre mission que de justifier l’action (ou l’absence d’action) d’élites politiques dont les préoccupations réelles sont fondamentalement d’ordre sécuritaire.

Le hiatus dans l’approche européenne réside dans une approche schizophrène (raciste ?) qui revêt l’apparence d’une forme renouvelée (déculpabilisée) du néo-colonialisme. De fait les élites éclairées du Nord traitent officiellement avec des régimes  » autoritaires « , discutent officiellement d’économie et de sécurité avec des satrapes corrompus et s’en vont proclamant la supériorité de valeurs démocratiques  » modulables « . Toutes valeurs qui ne semblent pas devoir s’appliquer à des formations sociales qui vivent sous la botte de pouvoirs liberticides. Derrière ce théâtre d’ombres, il n’est plus que la réalité sordide des officines de recyclage politique et de blanchiment de l’argent extorqué à des populations en déshérence.

La dérive des continents

Jamais dans leur histoire les populations du Nord et du Sud de la méditerranée n’ont été aussi éloignées les unes des autres. En termes de niveaux de vie et de conditions sociales, le fossé s’est creusé de façon vertigineuse au cours des cinquante dernières années. Au milieu de ce siècle, un paysan espagnol ou sicilien était confronté aux mêmes réalités que les fellahine du Maghreb. Aujourd’hui les uns bénéficient d’une couverture médicale et les autres ne connaissent toujours pas l’eau courante ou l’électricité. Et de jour en jour ces écarts se creusent…Mais si le paysan du Nord, ne connaît rien, bien souvent, de la vie de ses homologues de l’autre rive, ces derniers, à l’inverse, n’ignorent rien, antenne parabolique oblige, des progrès enregistrés à quelques encablures de leur misère et de leur malheur. Et, pour tous le fossé se creuse et les continents semblent irrésistiblement s’éloigner l’un de l’autre

Aiguillonnée par l’arbitraire, l’absence de perspectives et l’indigence, les frustrations poussent des masses de jeunes vers le désespoir des migrations d’abord vers les bidonvilisations périphériques, la délinquance, l’économie de la drogue et les radicalités politiques. Puis, pour beaucoup, sans cesse plus nombreux, dans la semi-clandestinité du trafic d’êtres humains (souvent géré dans les Etats de la corruption et du non-droit par des polices qui sont réputées être chargées de le combattre), vers une Europe opulente, si proche et pourtant glacialement indifférente à leur sort.

Ce qui était valable pour le bloc de l’est ne l’est visiblement pas pour le Maghreb. Il est vrai que les justifications historiques et sécuritaires fournissent un réservoir inépuisable d’arguments en faveur du statu-quo : les anciens colonisateurs refusant de parler de droits de l’homme à leurs anciens colonisés, les acheteurs de gaz craignant que l’on ferme les robinets, les uns et les autres ne souhaitant pas être la cible d’attentats dont les auteurs seraient trop difficilement identifiables…Et, suprême argument, personne, ne souhaitant être en quoi que ce soit responsable d’une prise de pouvoir par les islamistes.

Le pacte euro-méditerranéen que dessinent les élites politiques du nord de concert avec les nomenklaturas du sud ne consiste que dans le maintien d’un statu-quo suicidaire. Car, au bout du compte, dans la logique du partage des rentes, la majorité écrasante des maghrébins est contrainte à une authentique réclusion économique, sociale et politique. Au plan économique, on est réduit à espérer que la zone de la libre-échange va libérer les initiatives (par la grâce de quelles automatismes ?) et impulser l’investissement.

En guise de politique de sécurité, il ne s’agit que d’armer des janissaires pour tenir en joue des populations, chaque jour plus nombreuses et de plus en plus pauvres. Mais cette dynamique démographique combinée à la stagnation économique, la cohabitation d’îlots de prospérité vieillissants au milieu d’océans de misère, risquent de conduire à des crises d’une nature inédite et nourrie par la seule culture de la violence et de l’exclusion. C’est une stratégie pour le moins risquée.

L’alternative : Une coopération libérale et démocratique ?

L’impasse à laquelle la coopération a abouti ne peut être dépassée que par la prise en compte des réalités politiques, économiques et sociales des pays de la rive sud. A l’évidence, les conditionnalités techniques des plans d’ajustement structurels n’ont pas contribué significativement à la modernisation institutionnelles des pays de la région. Tel n’était pas leur objet principal, encore que les sponsors politiques des PAS aient pu penser que l’installation de l’économie de marché allait déclencher à terme l’apparition des institutions politiques de la démocratie.

Obnubilés par un système de représentation qui diabolise l’islam politique et/ou insérés dans des réseaux d’affaires (ou plus simplement de commissionnements) avec des élites apparemment occidentalisées, les décideurs politiques européens ont toujours refusé d’envisager sérieusement des conditionnalités politiques aux régimes maghrébins . Pourtant, faute d’environnement institutionnel effectivement représentatif, l’efficacité du marché est très vite remise en cause et ne débouche que sur la régression.

Il n’est pourtant pas d’autre option que de maintenir une pression continue sur les pouvoirs du sud de la méditerranée pour la défense les droits de l’homme, pour l’arrêt de la répression et au trucage systématique des élections. Il n’y a pas d’alternative à la promotion des libertés publiques et à l’instauration d’Etats de droit dans la région, c’est l’unique voie vers le succès de la zone de libre-échange et au-delà d’une économie régionale basée sur une coopération à long terme fondée sur la libération des initiatives, seule garantie de stabilité régionale pérenne.