Les adeptes du TINA

Les adeptes du TINA

Soleïman Adel Guémar, 20 décembre 2002

Dans le sillage de l’affaire du journaliste Abdelhai Beliardouh, mort d’avoir tenu tête à la mafia qui n’a pas fini de se développer en profitant de sa proximité et, dans beaucoup de cas, de sa superposition avec des cercles puissants du pouvoir, d’autres scandales continuent d’éclater, tel que celui impliquant dans une tentative de racket aggravée le chef de sureté et le chef de la brigade économique de la wilaya d’Alger (décédé dans sa cellule le 17 novembre 2002, soit un jour après son arrestation), démontrant de plein fouet, si besoin est, le niveau de déliquescence avancée atteint par l’Etat dont la mission première devrait être la protection des personnes et des biens.

Outre le terrorisme répertorié, le grand banditisme, de plus en plus constaté ces derniers temps, pratiqué d’une manière fort troublante sous couvert de telle ou telle autorité, n’est, en vérité, nullement le produit d’une génération spontannée.

Inscrit dans l’ordre des choses suite à des choix unilatéraux, visiblement non maîtrisés et non assumés, inspirés par trop d’arrogance, ce phénomène tend à s’imposer, sous une forme ou une autre, et à devenir le lot quotidien des algériens médusés de s’être laissés prendre au piège infernal d’une démagogie pure et dure et de diversions dramatiquement vécues à grande échelle.

La perspective de la démocratie espérée est étouffée sous le poids d’un système dont les fondements se situent aux antipodes de l’esprit citoyen, chantonné, par ailleurs, ici et là par quelques officiels, politiciens professionnels et autres intellectuels de service coupés de la réalité, pathologiquement parlant, ou jouant consciemment et avec zèle les bouffons des roitelets imposteurs.

Qui est responsable de cet état de fait ? Suffit-il, pour exorciser les malheurs et les grandes menaces qui planent, de comptabiliser les innombrables crimes commis par les « intouchables », adeptes médiocres de la doctrine du TINA (« There is no alternative ») dont parle Noam Chomsky (in « La conférence d’Albuquerque », Allia, Paris 2001), motivés par l’attrait du butin et leur désir de domination absolu?

Qu’une partie de la presse algérienne arrive audacieusement, de temps à autre, à dénoncer les dépassements des prédateurs, généralement de second ordre, est-ce là les prémices d’un espoir ou n’est-ce qu’une soupape d’échappement tolérée pour raison de sauce interne et externe ?

Il est évident que le mal est profond. Incrusté jusque dans les recoins des appareils de l’Etat, il faudrait un miracle pour arriver à l’en extraire. Réussissant même à tisser des alliances stratégiques, mettant en péril les quelques attributs de souveraineté restants, les prédateurs pèsent tellement lourd, à présent, et possèdent de telles capacités de nuisance que plus personne ne songe sérieusement à les combattre. Nous en sommes là.

Tout est en train de se jouer très rapidement, sous nos yeux brisés, et beaucoup d’entre nous font mine de croire aux bienfaits de la sécurité du pire. Comme si le sort de millions d’êtres humains devrait fatalement dépendre d’une partie de poker entre truands nés de la cuisse de jupiter.

Concrètement, le scandale de la loge P2 qui, il y a quelques décennies, a ébranlé l’Italie n’est, à titre d’exemple, qu’un fait divers comparé à ce qui est déjà palpable chez-nous à vue d’oeil. Et cela, faut-il le souligner, n’aurait pu avoir lieu sans l’existence effective de gigantesques toiles de complicité actives adossées à une trop grande passivité de la communauté nationale, en général, et des élites en particulier.

Pour éviter d’en arriver là, il aurait sans doute fallu, pour commencer, dire Non aux chefs d’office plantés en haut des miradors, acceptant les sacrifices inhérents à cette position de principe.

La loi de la jungle étant de mise, la nature a horreur des « faibles ». Que ces derniers se contentent de se lamenter en silence ou à haute voix, cela ne change rien à l’affaire. Ils apprendront à leurs dépens, ainsi que leur progéniture, le dur métier de vivre, tête baissée, asservis jusqu’à la moelle par des maîtres sans foi ni loi.

Existera pourtant toujours une autre voie conduisant aux contrées majestueuses d’une vie digne, ayant un sens et valant la peine d’être vécue. Cette voie a un nom. Elle s’appelle résistance. Mais, seuls sont amenés à l’emprunter les amoureux de la justice et de la liberté. Car il faut souvent en payer le prix, comme le dit si bien un proverbe de chez-nous : « Anarraz wala naknou ». Ce qui, en substance, signifie : « On préfère mourir que de courber l’échine ».