Les résultats de la loi sur la « concorde civile » sont difficiles à mesurer

Les résultats de la loi sur la « concorde civile » sont difficiles à mesurer

Le président Bouteflika a amnistié les combattants de l’Armée islamique du salut (AIS)

Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde 12 janvier 2000

La loi sur la « concorde civile » arrive à échéance le 13 janvier. Votée haut la main le 13 juillet par les députés puis les sénateurs, plébiscitée par référendum deux mois plus tard, elle constitue le premier geste politique fort d’un président, Abdelaziz Bouteflika, mal élu au printemps 1999 et qui a fait du retour à la paix son objectif prioritaire. La loi prévoit d’amnistier, sous certaines conditions, tous les militants islamistes qui, ayant déposé les armes avant la date-butoir du 13 janvier, ne sont rendus coupables ni de crimes de sang ni de viols et n’ont pas déposé de bombes dans les lieux publics.

Six mois après son entrée en application, il est délicat de dresser un bilan exact des effets la loi. Début novembre, les pouvoirs publics évaluaient à quelque 1100 le nombre de « repentis ». Depuis, selon les décomptes de la presse locale, un peu moins de 400 « terroristes » seraient venus s’y ajouter.

Outre que ces données sont invérifiables, des observateurs font remarquer que parmi les « repentis » se cachent vraisemblablement nombre d’agents des services de renseignement algériens infiltrés au sein des groupes armés pour les contrôler. Surtout, personne ne connaît avec exactitude les effectifs globaux des islamistes armés.

Le fait est que la violence, si elle est autrement moins élevée que dans le milieu des années 1990, n’a pas disparu. Huit ans après le début de violences qui ont déjà fait plus de 100 000 morts, les faux barrages, les massacres de civils continuent à être le lot quotidien de la vie des Algériens. Ainsi, durant le Ramadan qui vient de s’achever, un peu moins de 200 personnes ont-elles trouvé la mort. Le précédent « mois saint » n’avait pas été plus sanglant.

Annoncée, mardi soir 11 janvier, par son chef, Madani Mezrag, l’autodissolution de l’Armée islamique du salut (AIS), le bras armé de l’ex-FIS, forte d’environ 2 000 combattants, selon des évaluations toujours officieuses, devrait donner un peu de lustre à ce bilan pour le moins mitigé. La disparition de l’AIS répond à l’amnistie de ses combattants par un bref décret présidentiel (4 articles en tout et pour tout) rendu public mardi, mais qui avait été signé la veille par le chef de l’Etat.

A l’inverse des autres groupes armés qui ont déposé les armes dans le cadre de la loi sur la « concorde civile », les combattants de l’AIS, précise le texte officiel, ne seront pas déchus de leur droits civiques. Ils pourront donc en principe participer à la vie politique et, le cas échéant, se présenter à des élections.

VALSE-HÉSITATION

La « reddition » de l’AIS et le retour à la vie civile de ses combattants intervient après une valse-hésitation de plusieurs semaines. Annoncée à plusieurs reprises ces derniers temps, la dissolution avait été subitement reportée sans que l’on en connaisse la cause exacte. Depuis, le chef de l’AIS, Madani Mezrag (contesté, semble-t-il, par certains de ses lieutenants) et ses troupes restaient cantonnées dans la région de Jijel, sur la côte kabyle… sous la surveillance de l’armée. Dans deux autres régions (dans l’ouest du pays et au sud de la capitale) un statu quo identique prévalait. En fait, de cette mort programmée de l’AIS, les autorités n’attendent aucun bénéfice sur le plan sécuritaire, car cela fait maintenant plus de deux ans que les troupes de Madani Mezrag observent, l’arme au pied, une trêve négociée avec les chefs de l’armée algérienne avant la démission du président Liamine Zeroual. Aujourd’hui, lorsque l’AIS fait le coup de feu, c’est contre des groupes se réclamant de la mouvance des GIA, et avec l’accord de l’armée. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’une partie des troupes de Madani Mezrag continue à fournir des supplétifs aux forces régulières.

LE FIS DIVISÉ

En revanche, sur le plan politique, la dissolution de l’AIS a l’avantage de priver les responsables de l’ex-FIS d’une de leurs dernières cartes. Le résultat est là : la direction du Front est divisée comme jamais et elle s’est avérée incapable de peser sur les événements.

Comme le fait remarquer le quotidien Liberté de mercredi, « Le FIS dissous, en perdant son bras armé, n’aura plus de moyen de chantage, d’autant plus qu’il n’exerce aucune influence sur les autres terroristes ».

Reste une question : que va-t-il se passer après le 13 janvier ? Le pouvoir va-t-il enterrer la loi sur la « concorde civile » et se déchaîner contre les « terroristes » sans lésiner sur les moyens ou tenter , au contraire , d’en prolonger les effets ? Lorsque, à l’automne, il sillonnait le pays et faisait campagne pour le « oui » au référendum, le président Bouteflika avait promis d’exterminer les combattants qui refuseraient sa politique de la main tendue. « La punition sera impitoyable », martelait-il. Les critiques éventuelles des organisations internationales comme Amnesty, ajoutait-il en substance, seront inutiles et elles ne seront pas entendues.

Depuis, le chef de l’Etat a renouvelé son engagement mais de façon moins nette , de sorte que rien ne dit aujourd’hui que la loi sur la « concorde civile » ne survivra pas, d’une façon ou d’une autre, à la datebutoir du 13 janvier. « Même crédité d’un demi-succès, le plan de concorde civile du président Bouteflika n’a pas révolutionné la donne politico-sécuritaire. La dissolution de l’AIS et la reddition de plus d’un millier de terroristes repentis constituent certes un ‘ plus psychologique pour un Etat qui en a bien besoin, mais peut-on sérieusement en attendre le rétablissement de la paix et de la sécurité ? », s’interrogeait récemment Le Quotidien d’Oran.

Le scepticisme du journal reflète celui de l’opinion publique, par ailleurs déçue par la formation – laborieuse – du nouveau gouvernement. N’y trouve-t-on pas, paré du titre de ministre d’Etat, Ahmed Ouyahia, un ancien premier ministre à l’impopularité exceptionnelle ?

Dans quelques jours, le premier ministre, Ahmed Benbitour, viendra présenter et défendre son programme de gouvernement devant le Parlement. Saura-t-il retourner l’opinion publique en faveur du pouvoir ?