Georges Corm: «Rétablir l’indépendance de la pensée arabe»

Georges Corm. Membre du conseil scientifique du centre de recherche de l’Orient contemporain à Beyrouth

«Rétablir l’indépendance de la pensée arabe»

El Watan, 28 octobre 2010

Le Libanais Georges Corm a animé, hier, au Salon international du livre d’Alger (SILA) une conférence sur le thème «Dessous, faiblesses et fractures dans le monde arabe contemporain». Il a expliqué les raisons des divisions actuelles dans la région arabe et les faillites de la pensée arabe, toujours liées à «un dialogue inutile» avec la pensée européenne.

Ancien ministre libanais des Finances, il a été secrétaire général de l’Organisation de lutte contre la corruption et membre de la direction de l’Economic Research for the Arab World, Turky and Iran. Il a été consultant pour, entre autres, le Programme des Nations unies pour le développement. Au début des années 1970, il a été consultant de Abdelmalek Temam, ancien ministre algérien des Finances. «J’ai beaucoup appris de cet homme», nous a confié, hier à Alger, Georges Corm.

L’invité du SILA est auteur de plusieurs ouvrages dont Histoire du pluralisme religieux dans le bassin méditerranéen, le Nouveau désordre économique mondial, Orient-Occident, la Fracture imaginaire et L’Histoire du Moyen-Orient de l’Antiquité à nos jours. Il est actuellement membre du Conseil scientifique du centre de recherches de l’Orient contemporain à Beyrouth.

-L’Europe et le mythe de l’Occident est votre avant-dernier ouvrage. C’est simple : qu’est-ce que «le mythe de l’Occident» ?

Le mythe de l’Occident est devenu essentiellement géopolitique au XXe siècle et visait à unifier un corset de fer puis un corset militaire, qui est l’OTAN, après la seconde Guerre mondiale, tous ces peuples européens tellement divers qu’ils n’ont pas arrêté de faire des guerres plus terribles les unes que les autres depuis l’effondrement de l’empire romain. Et si nous voulons remonter à ce que les Européens appellent les guerres totalitaires modernes, il faut aller aux guerres d’extermination totale entre catholiques et protestants et pas, comme le prétendent les nouveaux philosophes, à la philosophie des lumières.

Cette philosophie a quelque peu humanisé ce continent européen qui était sauvage. Dans ce livre, je tente de comprendre cette contradiction fondamentale entre des peuples qui étaient au sommet des arts (la peinture et la musique) et des peuples brutaux et guerriers. Aussi ai-je écrit un chapitre titré «De Mozart à Hitler» dans lequel j’envoie la balle à Huntington, à Bernard Lewis qui ont voulu diaboliser l’Orient pour mieux créer le mythe d’un Occident supérieur, rationnel et raffiné.

-Certains prétendent qu’il existe une guerre des cultures, des civilisations…

Il y a eu un retour de la fièvre coloniale en Europe à la faveur du déploiement impérial et impérialiste militaire américain après la disparition de l’URSS. L’Amérique s’est totalement déchaînée sous prétexte des événements du 11 septembre 2001. Elle s’est inventé un nouvel ennemi. La subversion communiste n’existant plus, il fallait trouver un nouvel ennemi pour justifier toutes ces aventures guerrières. Ils ont découvert ce que Bush fils appelait «l’islamo-fascisme». Il nous a «bassiné» pendant huit ans avec cela.

-Bush W. a également parlé de «croisade» au lendemain du 11 Septembre…

Il a utilisé le terme «croisade» sans faire attention. Ce terme a pris, dans le langage européen, un sens positif de dévouement. Et les Américains ont prétendu se dévouer en répandant la démocratie dans le monde. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Et le colonialisme s’est toujours paré d’intentions civilisatrices, de missions supérieures.

Le départ de Bush et l’arrivée d’Obama ont-ils amené des changements dans la perception de l’Occident du monde d’aujourd’hui ?

Je n’aime pas parler d’Occident-Orient. Je préfère parler de décideurs politiques européens et américains. Obama a un langage plus doux, mais sur le fond, la doctrine américaine n’a pas bougé d’un iota que ce soit sur la Palestine, sur l’Afghanistan… même dans la façon de regarder le monde ! Au Caire, Obama s’est adressé à l’ensemble des musulmans et n’a fait que confirmer, encore une fois, qu’il était lui-même enfermé dans les thèses de Huntington sur le conflit des civilisations.

Il y a un autre problème : tous ceux qui ont voulu s’opposer à ces thèses ont prôné un dialogue des civilisations et des cultures ; en faisant cela, ils confirment que les origines des violences, ce sont les civilisations et les religions. Donc, ils confirment la thèse de Huntington en disant : non, on ne veut pas le choc, on veut le dialogue. Il faut dénoncer les phénomènes de puissance, les formes d’impérialisme moderne et le non-respect du droit international, notamment par les Israéliens et les Américains, dans tout le Moyen-Orient. Ce non-respect crée l’instabilité permanente dans cette région du monde.

-Dans votre conférence au SILA, vous avez parlé de divisions, de l’enfermement et des crises dans le Monde arabe. A quoi cette situation est-elle due ?

Nous sommes en face de deux thèses et on trouve des penseurs arabes dans les deux camps. Il y a d’abord la thèse anthropologique essentialiste qui est une thèse d’autoflagellation soutenant que nous avons en nous-mêmes des défauts depuis l’Antiquité, notamment le tribalisme, ou que nous avons une vision étriquée de la religion qui n’est pas ouverte et tolérante ; et donc le problème est chez nous et pas dans les agressions extérieures. Cela fait des années que je rejette cette thèse. Il y a des causes historiques et objectives à la décadence actuelle, que nous avons peu étudiée. Qu’est-ce qui a fait que les Arabes, les Berbères en Andalousie, notamment, sont sortis de l’histoire ?

-Sortis de l’histoire ?

Les Arabes ont cédé le pouvoir aux Turcs et aux Iraniens. Au Maghreb, cela a pris plus de temps. La monarchie marocaine a su préserver un peu quelques acquis. Pour le reste, les Arabes se sont fondus dans ce bloc, qui est un énorme brouillard et qui est le bloc islamique, en perdant ce qui fait leurs spécificités.
Il y a une diversité culturelle arabe, arabo-amazighe au Maghreb, arabo-syriaque en Mésopotamie et en Syrie, arabo-pharaonique en Egypte. Malheureusement, nous essayons de dépasser nos problèmes en parlant d’arabo-islamisme. Il est vrai que les Arabes sont à 95% musulmans. Mais nous nous sommes enfermés dans une problématique arabité-Islam et on tourne en rond depuis des années. Cela ne devrait pas exister.

Il est évident que le Monde arabe est à majorité musulmane, mais qu’est-ce qui va nous distinguer du milliard de musulmans pakistanais, indonésiens, hindous, africains, etc. ? Nous avons quand même une personnalité riche. En adoptant le concept arabo-islamique, nous nions nos propres spécificités.

-Le nationalisme arabe n’a-t-il pas été à l’origine à cet enfermement ?

C’est là une thèse défendue par les orientalistes. Ceux-ci ont voulu faire du nationalisme une affaire des chrétiens du Machraq. C’est tout à fait faux. De même qu’on a voulu faire du libéralisme de la grande période du début du XXe siècle, y compris du libéralisme des grand oulémas d’Al Azhar, un produit de la pensée européenne. C’est faux. Nous avons importé des problématiques philosophiques européennes sans aucun esprit critique, sans filtre. Ces problématiques sont pertinentes pour l’Europe car elles reposent sur les problèmes de l’histoire européenne. Les problèmes du Monde arabe sont différents.

Aussi, importer des problématiques nous amène aux aberrations que je dénonce. C’est pour cela que j’appelle au rétablissement d’une autonomie de la pensée arabe. Cette pensée doit se tenir sur ses pieds, cesser d’être focalisée, ou dans la haine, ou dans l’admiration de la culture européenne et s’intéresser aux Japonais, aux Chinois et aux Coréens pour savoir comment ils s’en sortent. Qu’elle aille regarder ailleurs ! Je ne crois pas qu’on soit fatigué de ce dialogue inutile avec la pensée européenne.

-Cela n’est-il pas lié à une certaine paresse intellectuelle ?

Oui, il y a de cela aussi. Du temps de la Nahda, il n’y avait que de la paresse intellectuelle. L’élite a dialogué avec passion ? Si l’on relit les écrits de la Nahda, ils sont toujours d’une actualité exceptionnelle. Nous avions affaire à des personnes remarquablement intelligentes, avec l’esprit critique sur leur propre culture comme sur la culture de l’Occident. Aujourd’hui, on est tombé dans la passion, positive ou négative. Il y a les démocrates béats et des islamistes béats. Il n’y a pas de pensée critique. Cela peut être lié au système scolaire et à l’importation de programmes de sciences humaines prêts à l’emploi. On a remplacé Ibn Khaldoun par Max Weber. Pour moi c’est terrible, car j’ai une opinion négative de Weber. Il est le cristallisateur du narcissisme européen et protestant.

On a remplacé les grands philosophes Ibn Rochd et Ibn Sina par Hegel. On a oublié Tahtaoui. C’est aberrant ! Il y a des millions d’étudiants arabes qui ont fait des études à l’étranger. Ce n’est donc plus la même élite qu’auparavant. Nous avons une fausse image de prépondérance de chrétiens arabes à l’époque de la Nahda. Il y a eu des oulémas d’Al Azhar, Ibn Badis, Kheireddine El Tounsi. Les oulémas étaient dix fois plus radicaux et courageux – dont Ali Abderrazak, Ahmed Amine et Mohamed Abdoh – que des chrétiens tels que Khalil Djibrane, qui sont tombés dans le piège de l’opposition d’un Orient matérialiste à un Orient mystique et religieux. Il y a des ouvrages qui sont devenus des livres de référence, à l’image de Al Mouthakafioun al Arab ouel Gharb (les Intellectuels arabes et l’Occident) de Hicham Charabi dont la thèse ne tient pas la route. Selon lui, les chrétiens arabes sont plus proches de l’Occident parce qu’ils sont chrétiens, alors que les musulmans résistent à l’occidentalisation.

-Une thèse qui est toujours véhiculée aujourd’hui !

C’est une thèse complètement fausse. L’indépendance de l’esprit arabe a été kidnappée par la culture orientaliste européenne. Aujourd’hui, je le constate avec les jeunes étudiants qui viennent me trouver pour leurs thèses. Ils n’ont pas le courage de résister à leurs professeurs. Je leur demande de ne pas accepter.

-Il y a eu uniformisation de la pensée…

Oui ! En Europe, on donne des sujets régionalistes ou religieux. Si l’étudiant est chiite, on lui demande de faire sur les chiites, le druze sur les druzes, etc. Génération après génération, ils sont formés pour consacrer ces divisions artificielles que je dénonce dans mes écrits. Après tout, Arabes et Berbères, Arabes et Kurdes ont vécu en symbiose pendant des siècles. Nous avons importé les problématiques minorité/majorité que la géopolitique a employées pour démanteler l’empire ottoman.
Cela est éclatant en Irak : Kurdes-Arabes, Turkmènes-Arabes, chiites-sunnites, etc.

Plusieurs mois avant l’invasion de l’Irak, médias et intellectuels européens se sont déchaînés pour prétendre qu’une minorité sunnite opprimait les braves chiites. Et donc, on venait sauver les chiites et les Kurdes d’un méchant sunnite ! Quand Obama est venu au Caire, il a parlé de la protection des minorités comme s’il parlait des pandas ! Il a cité deux groupes : les coptes d’Egypte et les maronites du Liban. Il a complètement oublié les chrétiens d’Irak.

Les interventions européennes et américaines ont été à l’origine de la réduction de la démographie des chrétiens d’Orient. L’Anatolie était à moitié chrétienne jusqu’à l’effondrement de l’empire ottoman. L’Europe est largement responsable dans le massacre des Arméniens. C’est l’Europe qui a cassé la symbiose dans cette région.
Dans mon livre L’Europe et l’Orient, j’ai dénoncé ces importations de nationalisme où chaque groupe se prenait pour un Etat souverain. Cela n’a pas de sens (…) Tout le Moyen-Orient est un creuset de civilisations et de langues. Dans mon avant-dernier ouvrage, l’Histoire du Moyen-Orient de l’Antiquité à nos jours, j’évoque les couches géologiques culturelles sur lesquelles nous sommes assis.

-Le Soudan risque d’être divisé – chrétiens au Sud et musulmans au Nord –, le Yémen également en danger de partition… N’existe-t-il pas un intérêt géopolitique derrière tout cela ?

Au Soudan, Numeri a, par opportunisme, imposé la charia islamique dans un pays dont la moitié des habitants est non-musulmane. C’est un non-sens. Aujourd’hui, le chef de l’Etat soudanais doit au moins dire qu’il va adoucir ce régime dans le cas d’un référendum positif.

-Vous évoquez souvent «les défis d’aujourd’hui». Quels sont-ils ?

Ce sont la science et la technique, et pas la métaphysique. Avec Al Mawdoudi et Sayad Kotb, on nous a plongés dans la métaphysique qui me rappelle Chateaubriand, le Génie du christianisme, que j’ai lu dans lequel j’ai retrouvé Sayad Kotb. Kotb a visité les Etats-Unis et connaissait bien les cultures américaine et européenne. Tous ces penseurs fondamentalistes se sont inspirés de toute la littérature réactionnaire «antilumières» en Europe. Ils représentent l’équivalent des théologiens protestants style Calvin.

Actuellement, on vit une forme d’inquisition et nous avons complètement oublié ce que nous avons été du temps des Abbassides. Nous étions ouverts sur toutes les cultures. C’était l’âge d’or. Nous étions producteurs des sciences. La médecine moderne s’est basée sur les travaux d’Ibn Sina. Il n’y a plus de mémoire historique. On résume l’Islam au retour à l’époque prophétique. C’est une impossibilité, sinon c’est quoi le prophétisme ? Le Jordanien Fahmi Djadaâne estime que le progrès en Islam est le retour à l’âge d’or.

-L’absence de liberté dans le monde n’a-t-il pas déteint sur l’évolution de la pensée ?

Je n’en suis pas sûr. La philosophie des lumières s’est faite en Europe au moment où les monarchies étaient absolues et où la liberté de pensée n’existait pas. Au temps de la Nahda, des penseurs tels que Al Kawakibi ont défié le sultan ottoman. Nous n’avons plus d’intellectuels arabes. Il en existe des milliers qui écrivent des articles dans la grande presse panarabe et qui sont au service de tel ou tel régime arabe, qui surfent sur une vague islamiste ou sur une vague pro-occidentale. L’intellectuel est, pour moi, celui qui ajoute à la connaissance de la oumma. Même sous des régimes totalitaires, on peut bâtir une œuvre. Il ne faut pas prendre prétexte de l’absence de liberté. Le langage que développent nos régimes pour justifier l’autoritarisme est celui que leur fournissent les «intellectuels» en économie, en politique ou en religion.

-Le Nouveau gouvernement du monde est votre dernier ouvrage. Quelles sont les principales idées que vous développez ?

Ce livre est la continuation de deux précédents ouvrages, le Nouveau désordre économique et l’Europe et le mythe de l’Occident. J’explique comment le néolibéralisme est l’accomplissement de toutes les thèses réactionnaires philosophiques dans l’histoire de l’Europe. Des thèses «libertaristes» qui rétablissent la loi de la jungle et abolissent toutes les conquêtes de l’Etat de droit. Cette idéologie néolibérale a pris comme un feu de forêt. Au lieu de freiner cette idéologie, la crise économique est en train de l’accélérer. Les nouveaux pays émergents, comme la Chine ou le Brésil, sont entrés dans le «club des riches», dans ce «gouvernement du monde», et élargissent leur part de pouvoir mondialisé. Le modèle reste le même.

Il faut lire le magazine britannique The Economist et vous comprendrez tout ! Même s’il est insupportable à lire. L’Union européenne est devenue une composante majeure de ce «gouvernement». Elle est devenue un pôle de développement de l’idéologie néolibérale. Il y a une immense concentration de pouvoirs médiatique, politique et économique. Je me suis intéressé aux contre-pouvoirs. Il y a, par exemple, les altermondialistes qui appellent à une cinquième Internationale ou certains réformistes de l’establishment comme Joseph Stigltiz ou Federico Mayor. Selon eux, il faut freiner cette mondialisation devenue folle. Dans les deux religions monothéistes que sont l’Islam et le christianisme, il y a un patrimoine d’éthique économique colossal. Personne ne le regarde.

Fayçal Métaoui