De la plate-forme sans négociation à la négociation sans plate-forme !

De la plate-forme sans négociation à la négociation sans plate-forme !

Le Matin du 20 janvier 2004

Le mouvement citoyen de Kabylie s’inscrira dans le registre des références en matière de sacrifice et de combat de notre jeunesse contre un système maffieux et assassin. Cette jeunesse, c’est elle qui se bat et c’est elle qui paye, à chaque fois, les frais des compromissions de ses « représentants » réels ou fictifs.
Durant 40 ans de lutte pour la démocratie, les enfants de cette région n’ont connu que répression, torture et emprisonnement. Ainsi, tous les animateurs du MCB, les fondateurs de la première ligue pour la défense des droits de l’Homme et des fils de chahid ont été emprisonnés par un Pouvoir hégémonique et totalitaire. En 1980, 24 jeunes étaient emprisonnés à Berrouaghia. En 2004, 24 jeunes sont reçus par Ahmed Ouyahia au Palais du gouvernement !
Au lieu qu’ils soient à l’écoute des revendications légitimes des enfants de la Kabylie rebelle, les tenants du pouvoir et leurs alliés ne cessent de la stigmatiser et de la présenter comme un facteur de division nationale. « Elle est manipulée par des mains étrangères », disent les uns, « elle veut son indépendance », disent encore d’autres. Pourtant, les enfants de la Kabylie ne cessent de réclamer haut et fort leur appartenance à une Algérie une et indivisible : cette Algérie qui préserve ses enfants et pas celle qui les tue.
Depuis l’ouverture démocratique, la Kabylie s’est mobilisée et s’est organisée dans des associations, des syndicats et des partis politiques. Elle a choisi les partis qui se battent pour la démocratie et les libertés. Elle a rejeté les partis corrompus et obscurantistes.
Cette région se mobilise à chaque fois que le devoir patriotique lui fait appel. Elle s’est mobilisée pour la défense de son identité et sa langue maternelle. Elle s’est mobilisée contre le terrorisme et la violence qui fauche la vie aux Algériens. Sa mobilisation l’a préservée de la fraude électorale. La Kabylie, tout le temps réprimée et humiliée par le Pouvoir et ses représentants, ne veut pas baisser les bras pour défendre sa dignité et celle de tous les Algériens.
En 1994, les enfants de la Kabylie avaient sacrifié une année de leur scolarité pour que tamazight soit reconnue langue nationale et officielle. Au bout de quelques mois, certains animateurs avaient négocié avec le Pouvoir l’arrêt du boycott scolaire contre la création du haut-commissariat à l’amazighité. La négociation n’avait pas réussi à mettre fin au mouvement de Kabylie parce que, six années plus tard, les enfants de cette région ont décidé de se révolter contre la dictature du Pouvoir.
Les évènements douloureux qu’a vécus la Kabylie durant les trente derniers mois sont-ils le résultat de l’échec d’une génération ? Certainement, car la nouvelle génération veut se prendre en charge toute seule. Elle ne veut plus de « tutelle », car elle s’est sentie « trahie » par les « anciens ». La jeunesse est déterminée à combattre la hogra qui s’est érigée en pratique de tous les jours. Une hogra pratiquée par le Pouvoir, mais aussi d’une autre manière par les partis politiques qui n’ont pas pu ou su être à l’écoute des citoyens.
Même si le Pouvoir a excédé dans l’art de la manipulation pour rendre les partis politiques responsables de la situation afin de remettre en cause les acquis d’Octobre 1988, les partis démocratiques et les élus du peuple doivent revoir leur politique de représentation en intégrant des jeunes militants dans leurs structures et prenant en charge les revendications citoyennes.

L’heure des bilans
Tout parti voulant évoluer doit reconnaître ses échecs et les limites de son action politique pour mieux reprendre le terrain des luttes démocratiques pour faire barrage à ceux qui bradent le combat de notre jeunesse. Il est du devoir des partis et des acteurs politiques de défendre l’usage de la pratique politique et condamner tout usage de la violence comme moyen d’expression politique. Encourager des jeunes, désespérés et parfois « manipulés », à incinérer les permanences des partis politiques et à agresser des candidats à une élection, c’est aider le Pouvoir dans sa machine de destruction de tous les instruments modernes de médiation.
Faut-il demander aux responsables du MCB, toutes tendances confondues, des comptes sur leur gestion du mouvement ? Que sont-ils devenus les animateurs du MCB ? Qui est responsable de la disparition de ce grand mouvement populaire ?
Enfin, les trois années de combat de la Kabylie doivent servir de leçon aux partis politiques et aux élus du peuple qui doivent non seulement être à l’écoute de la population, mais l’aider à son organisation.

L’heure des faux dialogues
Après trente mois de discours populistes et surenchères politiciennes et de refus de tout dialogue avec le Pouvoir « maffieux et assassin », des « délégués » du mouvement citoyen découvrent les vertus du dialogue. Ceux qui, hier, ont qualifié tout dialogue de haute trahison reviennent à de meilleurs sentiments. Pourtant, durant près de trois ans, ces « délégués » juraient sur tous les toits qu’« il n’y aura pas de dialogue avant la reconnaissance officielle de la plate-forme d’El Kseur, scellée et non négociable, explicitée à Larbaa Naït Irathen ». Au moment de la grande mobilisation populaire, le dialogue version Ouyahia était aussi possible. Maintenant que la population observe une trêve, ces « délégués » acceptent un dialogue sans la plate-forme d’El Kseur.
Déjà les sept puis les six préalables annoncés avant tout dialogue sont perçus par la population comme un recul du combat. Les « délégués » acceptent maintenant l’offre de M. Ouyahia qui consiste à régler le contentieux avec la Sonelgaz, à annuler les poursuites judiciaires et à réintégrer les travailleurs exclus de leurs entreprises pour leurs activités dans le mouvement citoyen.
Les 124 jeunes assassinés n’ont pas donné leur vie pour que la population ne s’acquitte pas de la facture d’électricité. Même s’ils ont cassé des lampadaires, nos jeunes n’ont aucun problème avec la Sonelgaz, une société qu’il faut préserver tout comme la Sonatrach. D’ailleurs au moment où on s’attendait au limogeage des commanditaires des crimes, on a assisté au limogeage du P-DG de la Sonelgaz.
Au fait, pouvez-vous rendre publique la liste des travailleurs exclus de leurs entreprises pour leur appartenance au mouvement citoyen ? Sont-ils des centaines ?
Pouvez-vous nous expliquer votre acharnement sur les élus de la Kabylie en demandant leur révocation ? Leur remplacement par les secrétaires généraux des APC renforcera certainement la mainmise de l’Administration de Zerhouni sur les collectivités locales. Pourquoi n’avez-vous pas demandé l’annulation des élections sénatoriales organisées à Bouira et à Boumerdès où sont élus des indus sénateurs ?
La population s’est battue pour l’instauration d’un Etat de droit et de justice. Les familles des jeunes martyrs veulent que la lumière soit faite sur les commanditaires et les auteurs des crimes, et ce n’est sûrement pas la Sonelgaz qui va la faire.
Finalement, c’est le sort de la Kabylie que vous voulez sceller, sinon tout est négociable.

Chafaâ Bouaiche Ancien porte-parole du FFS