L’Algérie nationalise tout, y compris les problèmes

L’Algérie nationalise tout, y compris les problèmes

Abed Charef, La Nation, 13 Février 2013

Nationaliser El-Hadjar ? L’idée est dans l’air, malgré les dénégations d’ArcelorMittal. Elle va faire exploser le « wataniomètre ». Mais nationaliser pourquoi faire ? Pour subventionner encore et encore, pendant des décennies ?

L’Algérie nationalise tout, y compris les problèmes

L’opération est lancée. L’Algérie veut acheter un nouveau problème. Ou, plutôt, le racheter. Une nationalisation héroïque, réalisée grâce au droit de préemption et à la fameuse règle du 51/49. Pour y arriver, l’Algérie va débourser près de 200 millions de dollars.

La mobilisation est ainsi décrétée, et le pays va déployer les grands moyens pour reprendre possession d’un problème dont il s’était momentanément débarrassé. Des ministres et des experts, de grands patrons d’entreprises et des banquiers sont mis à contribution, pour boucler rapidement l’opération, qui consiste à redevenir majoritaire au complexe sidérurgique d’El-Hadjar.

Malgré le démenti d’ArcelorMittal, qui affirme sa volonté de rester en Algérie, des informations font état de marches engagées par l’entreprise Sider pour mener l’opération. Sider bénéficie de l’appui du ministère de tutelle -en fait, elle applique les ordres reçus-, ainsi que du concours de la Banque Extérieure d’Algérie, qui a elle aussi reçu l’ordre de financer l’opération, sans savoir où elle va la mener.

Officiellement, l’opération est présentée comme un sauvetage. Le géant ArcelorMittal, qui détient 70% des parts du complexe d’El-Hadjar, a des difficultés à faire face à une situation délicate : faible productivité, rentabilité aléatoire, mauvaise spécialisation, équipements obsolètes, chute du marché de l’acier, etc. Ces problèmes ont débouché sur une instabilité chronique, qui provoque des grèves à répétition, avec un syndicat qui s’accroche encore à la culture GSE, en voulant imposer des investissements, des choix économiques et technologiques à une entreprise qui demeure tout de même un leader mondial dans son domaine.

Quelle est la stratégie d’ArcelorMittal face à une telle situation ? Calmer le jeu, et maintenir ses positions, en tirant le maximum de profits. A-t-il envisagé de se désengager discrètement ? Peut-être. Car si le marché algérien est prometteur, le géant mondial de l’acier fait ses calculs : il a hérité d’une entreprise en sureffectif, en sérieuse difficulté, dans un pays qui voulait assainir son économie. Il se retrouve dans un pays où le seul souci des autorités est de préserver la paix sociale, quel qu’en soit le prix. Visiblement, c’est un choix qui n’intéresse pas ArcelorMittal.

L’Algérie est donc prête à mettre de l’argent, sous les applaudissements du syndicat de l’entreprise. Pour ces « représentants des travailleurs », le complexe doit continuer à tourner, y compris à perte. Et puisque le géant de l’acier ne veut pas mettre de l’argent pour moderniser les équipements, payer les salaires, et garantir une rente de situation, c’est l’Etat algérien, à travers SIDER, qui va le faire.

La combine est assez simple. L’Etat algérien prendrait en charge un crédit à court terme de 122 millions de dollars, ainsi que les intérêts qui en découlent. Il faudra ensuite avancer l’argent nécessaire pour payer les salaires et les frais de fonctionnement, car le complexe est virtuellement en état de cessation de paiement. Ensuite, l’Etat algérien, par le biais de SIDER, va avancer 200 millions de dollars pour moderniser certains équipements. Tout ceci pour revenir au point de départ : l’Algérie va disposer d’un complexe sidérurgique qu’elle n’a pas su gérer dans le passé, qu’elle ne saura pas gérer à l’avenir. Mais comme, cette fois-ci, elle a de l’argent, elle se sent en mesure de jeter quelques centaines de millions de dollars pour pouvoir appliquer le droit de préemption.

Que va gagner l’Etat algérien ? Il va se réapproprier un problème qu’il avait réussi à refiler momentanément à ArcelorMittal. Le géant indien de la sidérurgie avait entamé le travail de réorganisation et de modernisation du complexe d’El-Hadjar, selon une vision purement financière. Il ne pouvait en être autrement : il a pris possession du complexe au moment où l’Algérie appliquait avec zèle les recommandations du FMI relatives à la privatisation. Mais ArcelorMittal n’est pas allé au bout de sa logique. Il n’a pas achevé la mutation du complexe, pour de multiples raisons. A cause de la crise, mais aussi à cause de l’embellie financière qu’a connue l’Algérie, et qui lui a permis de redécouvrir le « patriotisme économique » et la rente.

Partenaire indésirable

Aujourd’hui, le gouvernement algérien pense que la présence d’ArcelorMittal n’est plus indispensable. Elle est même gênante. Ce partenaire étranger peut repartir. Il est temps de reprendre la bonne vieille tradition de la gestion algérienne, celle de la subvention, de la production à perte, de la paix sociale à tout prix. Pourquoi s’embarrasser de partenaires étrangers quand l’argent du pétrole permet de tout régler ?

En fait, le gouvernement a fait le choix qu’il fallait à tout prix éviter. L’éviter non par dogmatisme, par refus de l’économie étatique, par un rejet du patriotisme économique, ou par une quelconque préférence systématique à l’investissement privé étranger. Mais par simple bon sens : SIDER n’a pas su gérer le complexe hier, elle ne saura pas le gérer demain. Elle ne pourra pas en faire un ensemble performant. Les mêmes méthodes bureaucratiques qui ont dominé hier s’imposeront demain, et El-Hadjar sera de nouveau un centre de distribution de la rente au lieu de devenir un lieu de création de richesse.

Mais pour le les gouvernants algériens, ce choix, le plus ruineux, est évidemment le plus facile. Il suffit de signer une décision, et de signer ensuite des chèques. Pas de production, pas de modernisation, pas de grève, pas de menace contre la paix sociale. Cela évitera aux gouvernants de faire l’effort nécessaire qui s’impose : accompagner ArcelorMittal, le pousser à terminer les mutations nécessaires pour faire du complexe d’El-Hadjar un ensemble moderne et rentable, d’opérer les restructurations nécessaires et d’introduire les nouvelles techniques requises.
Au lieu de cela, les gouvernants algériens se complaisent dans un discours supposé nationaliste, mais en réalité un discours creux, qui cache une incompétence totale et une incapacité à aller vers une gestion dynamique, moderne que requiert l’économie du nouveau siècle. Un discours qui, au final, prive l’Algérie d’une place à sa mesure dans le monde économique d’aujourd’hui, et la condamne à demeurer un exportateur d’hydrocarbures et un importateur-de-tout.