Le message de novembre et l’identité nationale aux plans local et national

L’écho de novembre en avril

Le message de novembre et l’identité nationale aux plans local et national

Le vingt-cinquième anniversaire du « Printemps berbère » est à nos portes. Il coïncide avec la célébration sur une année du cinquantenaire du déclenchement de la Révolution armée et de la guerre pour l’indépendance algérienne le 01 novembre 1954. Quelle manière idoine dans ce cas pourrait-on avoir de célébrer le 20 avril que celle consistant à revisiter le document « L’Algérie libre vivra » signé du nom collectif de Idir El Watani par des cadres du Parti du Peuple Algérien, en 1949 déjà ?

Ce, pendant que le débat est imposé par les événements du « Printemps noir » sur la parachèvement de l’identité nationale de même que celui, imposé à son tour mais par les enseignements de la décennie dite « rouge » des années 1992 et suivantes, sur la nécessité de faire aboutir dans la cohérence et la cohésion le message de Novembre tendant à faire de l’Algérie une République démocratique et sociale ne pratiquant aucune sorte de ségrégation, dans le cadre de l’Islam qui était sans doute vu, à la veille du lancement d’une guerre qui allait demander la participation de tous et de toutes dans l’effort de résistance active, comme l’élément identitaire fédérateur et transcendant les référents culturels communément traduits par la « panarabité » et « l’Algérianité ».

Pour que le contexte soit mieux situé, il faudrait sans doute noter que ceci a lieu pendant que, en ce cinquantième anniversaire de la Révolution novembre, nous percevons un dépassement progressif des inhibitions des principaux acteurs de la guerre de libération, coté algérien, inhibitions craintes il y a encore quelques mois, et les voix qui se multiplient, heureusement, pour mettre sous la lumière, remettre en mémoire, l’apport des alliés de la décolonisation du peuple algérien, le rôle de partis jadis tarés des pires qualificatifs pour la simple raison qu’ils n’avaient pas accepté de se fondre dans le sigle FLN. Nous sentons aussi un début d’efforts remarquables tant pour fonder des amitiés nouvelles sur la base de reconnaissances de tous ordres de la part de communautés et de nations pour qui l’Algérie de 2005 a enfin donné des certitudes quant à son attachement à son destin de nation indépendante, membre de la communauté internationale mais surtout humaine, sans doute davantage humaine.

Questions :

Qu’est ce qui a fait que l’Algérie attende cinquante ans ou plus pour voir ce genre de débats resurgir à sa face, tandis que des défis à la mesure de la ‘’mondialisation autoritaire’’ l’assaillent ? Ce retard serait-il dû seulement au simple fait que des gens « frustes » aient pris le commandement du mouvement national, comme certaines voix oiseuses se plaisent encore à plaisanter, gens « frustes » au point de croire qu’il suffisait de décréter une identité, de dire : – sois » pour qu’elle soit ? Ces débats étant d’abord imposés par des mouvements où, à l’instar de la guerre de libération, la société entière s’est trouvée, de toutes les manières, massivement concernée et impliquée, sont-ils l’expression fidèle de la prise en charge des préoccupations sociétales ou en sont-ils un minimum au-delà duquel il conviendrait d’aller quêter sur les sens « subsidiaires » de ces mouvements ? En revanche, comment ces débats sont-ils perçus à leur tour à la base ? Qu’est ce qui, parmi le peuple, peut constituer la certitude que cette synthèse est heureuse et intégrante de l’ensemble des préoccupations ou qu’elle pourrait s’avérer lacunaire à un titre ou à un autre ?

Il me semble qu’aucune synthèse ne peut se passer d’une tendance à l’anticipation si l’on veut s’assurer de sa rigueur et viabilité. Bien plus, il est certainement davantage aisé de comprendre l’histoire qui nous lie aux communatés et nations qui se sont dissociés de notre destin commun et, peut-être un jour, de parvenir à un dépassement, que de passer légèrement sur des questions qui tiennent des conditions inhérentes à notre avenir commun propre et à la facilitation de sa lecture minimale anticipée pour nos compatriotes. Il est en effet relativement facile pour une communauté telle que l’ancienne communauté juive d’Algérie de réaliser les moyens de se réconcilier l’opinion publique algérienne, après une histoire coloniale ravageuse et une guerre dramatique : en mettant à jour sa manipulation par le Mossad à Constantine pendant la guerre pour l’indépendance (1), en apprenant dans un jour prochain que des pans de murs portant des inscriptions hébraïques subsistaient encore longtemps après le bombardement intensif par l’armée coloniale, en 1956, de la véritable cité qu’était le nid d’aigle : la Kalaa des Ait Abbas où repose pour l’éternité El Mokrani qui a vivement fustigé le décret Crémieux et dont les parents et alliés furent dépossédés, expropriés, déportés, pourchassés sans arrêt au point de voir les demeures des survivants à Medjana bombardées, hors de tout événement guerrier, en 1926. La France officielle elle-même finit par se rendre à l’évidence que la politique des gadgets administratifs ne sont pas de nature à faire précipiter une ère de réconciliation entre les deux pays et que, si l’amitié entre les deux peuples est une dynamique souhaitée, des relations officielles amicales découleront davantage de la reconnaissance des massacres commis, des déportations opérées, du chamboulement effarant des valeurs, des représentations et des structures sociales et ainsi de suite jusqu’au rapt des dépouilles d’officiers de l’Armée de libération nationale et dirigeants du Front de libération nationale.

Dans un cas comme dans l’autre, si les évolutions successives permettent de souhaiter une approche plus raisonnable, moins passionnée, moins sujette aux doutes et aux inquiétudes que les suspicions denses d’un temps encore proche quant à la poursuite des débats sur l’état de notre société et sur les possibilités de son évolution jusqu’à l’émancipation maximale, ces évolutions de la mémoire externe sont loin d’être suffisantes à expliquer plus d’une cinquantaine d’années de rigidité et d’unicité contraignante, d’inachèvement de la définition de l’identité nationale et d’obstruction de la mission de novembre, d’autant plus se déroulant sur plus de quarante ans à l’ère de l’indépendance. Ceci est d’autant plus vrai lorsque l’on sait que le simple citoyen de la République démocratique et populaire que l’algérien est devenu tente de traduire l’expression de ces débats sur le parachèvement de l’identité nationale et sur l’aboutissement de la mission de novembre, à travers les mailles des nouvelles contraintes que le monde secrète, dans sa réalité concrète de tous les jours, de toujours. Et, à ce propos, il peut y avoir des situations locales alarmantes quant à la perspective du retour d’écoute au sujet de ces débats nés de mouvements sociétaux pour s’imposer au discours politique avant d’être exprimés à l’attention de la nation.

Prenons un exemple dans la wilaya de Béjaia, dans la Soummam, précisément le cas des terres spoliés par les colons dont leurs ralliés à l’image du bachagha Ben Ali Chérif et ses descendants. Confisquées aux paysans des villages alentour après les premières résistances à la conquête coloniale, notamment après le soulèvement mené par El Mokrani et El Haddad, ces terres ne seront jusqu’à ce jour jamais été restituées. Placées, dit-on, sous « protection de l’Etat » à l’indépendance, elle font depuis quelques années l’objet de spéculations, véritables arnaques gargantuesques, qui alimentent une rage de plus en plus difficilement contenue des citoyens concernés. Portant un respect à l’endroit de l’Etat algérien au degré d’un véritable amour, ils ont été heureux que les terres confisquées par les colons, dont principalement le bachagha Ben Ali Chérif, soient « nationalisées » à l’indépendance et nourrissent les enfants du peuple sans aucune différence. Habitués à ce respect et ignorant les avatars des loi sur la privatisation, pensées et appliquées au détriment de la mémoire et sans rendre en compte la nécessité de décoloniser localement avant de dénationaliser légalement, les descendants des expropriés se sont tardivement rendus compte que les terres de leurs ancêtres changent de mains d’une année à une autre avant que le nom de Ben Ali Cherif ne revienne, à travers des chargés de vente.

Leur retard à réagir est dû à des représentations archaïques (les notabilités villageoises), inconscientes des implications politiques et économiques des inimitiés qu’ils nourrissaient les uns à l’égard des autres, d’une localité villageoise à une autre, au lieu de susciter une veille mieux éclairée par la science et le doit séculier au bénéfice du développement de leurs localités. Il a été imposé aussi par l’implication d’adhérents à l’Organisation nationale des Moudjahidine ainsi que par des hommes de religion et de tradition religieuse dans la reconnaissance de la qualité de membre du Fln/Aln à l’un des descendants du bachagha Ben Ali Chérif.

Pour ce que j’en sais, les écueils constitués par l’archaïque gestion des notabilités a demandé plusieurs années d’actions successives et précautionneuses pour sortir un village, Ighil Oumsed, et ses pairs environnants, d’un détestable engrenage d’inimitiés diverses. Cela n’aurait peut-être jamais été réussi sans la participation de l’association culturelle AMSED au colloque international sur la ville de Béjaia et ses environs ainsi que son implication dans les toutes premières comités d’urgence mis en place de parts et d’autres lors des douloureux événements du Printemps noir, dès l’annonce du décès de notre jeune ami Makhmoukh Kamal, alors lycéen, l’une des toutes premières victimes sinon la première de la terrible répression. Quant à la reconnaissance de personnalités locales, d’Ighil et, plus largement, de la Daira d’Akbou, de la qualité de maquisard à l‘un des descendants de Ben Ali Cherif, elle continuera de poser des problèmes tant que ces personnalités ne s’impliquent pas de nouveau pour soutenir le droit de leurs concitoyens à œuvrer pour le parachèvement de la décolonisation et à juguler ses séquelles, gênées qu’elles sont sans doute par un acte qu’elles n’avaient pas voulu transparent ni public, à la veille de la proclamation de la première Constitution du pays.

Cette dernière contrainte pourrait néanmoins être levée si les citoyens arrivent à faire la différence entre hommes de religion et religieux, entre adhérents à l’ONM et révolution, y compris en mettant en avant tous les acteurs et les facteurs préservant la mémoire de résistance, de la participation au mouvement national, et de la préservation de la croyance religieuse. Il leur suffira à cet égard de faire la différence entre reconnaître la qualité du savant religieux qui fonda la « Timaammert » (Ecole coranique ) de Chellata qui s’opposa en son temps à la conquête coloniale, de ses descendants qui se rallièrent à l’empire colonial en se retournant contre leurs religionnaires d‘alors et pendant toute la période coloniale, puis entre ceux-ci et le dernier descendant qui a participé, peu ou prou, à l’œuvre de l’Indépendance et, enfin entre ce descendants et les autres ses contemporains. Dans le cadre du colloque international précité, abrité en 1997 par l‘université de Béjaia, l’ACS Amsed s’est vue, de participante, promue membre organisateur pour des raisons dont l’une a été sa participation active au travail de mémoire sur la dite « Timaamart » ; dans l’un de ses projets encore au stade de la discussion, surtout pour cause de manque de logistique et de soutien institutionnel, la même association se promet de promouvoir un lieu-dit « Amessaoud » qui fut, jadis, l’emplacement d’une école coranique concurrente, quoique de moindre importance, de celle de Chellata, annexé en son temps par le bachagha ; au demeurant, diverses initiatives sont lancées dans le sens de la réhabilitation de l’histoire anti-coloniale de la région.

Cet exemple, s’il ne prétend pas mettre en lumière toutes les subtilités pouvant influer sur la portée de débats aussi bienvenus que ceux du parachèvement de l’identité nationale et de l’aboutissement du message de novembre, les suggère toutefois, et éclaire sur la vigilance citoyenne nourrie à des sacrifices quotidiens quoique souvent ignorés quant à la sauvegarde de ces éléments constituant l’identité et quant à la défense du message de novembre, jusqu’ici souvent dans l’ingratitude si on considère plutôt la signification d’un slogan tel que « Un seul héros : le peuple ! ». Puisse-t-il servir à faire avancer des débats aussi fructueux au point de réaliser l’osmose entre gouvernés et gouvernants sans méprise aucune.

Tahar Hamadache,

Le 26 mars 2005.

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Notes :

(1) voir à ce propos « Le Quotidien d’Oran » du 26 mars 2006. « 

« Le Mossad a combattu le FLN Les services secrets israéliens étaient à Constantine », article de Mounir B.