La santé mentale des Algériens se dégrade

La santé mentale des Algériens se dégrade

La maladie de l’indifférence

Hamid Ziad, Le Quotidien d’Oran, 9 mai 2002

Sonnette d’alarme : la santé mentale des Algériens en a pris un sérieux coup au cours de la décennie écoulée.

Et si les chiffres officiels continuent à parler de 140.000 personnes atteintes, il faudra les réviser à la hausse, car toutes les personnes malades ne passent pas par les structures sanitaires. Les «rokia» des exorcistes constituent, souvent, des dérivatifs aux carences institutionnelles.

Les malades mentaux errants ont envahi, depuis quelques années, villes et grandes villes du pays. La capitale, Alger, en est l’exemple le plus illustratif. Mais il y en a d’autres qui croupissent dans des asiles mouroirs avec la carence, en plus, dans leur prise en charge. Dans ces hôpitaux, on y trouve même mêlés, malades chroniques et ceux qui sont récupérables : dépressifs, arriérés mentaux, toxicomanes, épileptiques et personnes atteintes de troubles psychosociaux (traumatismes), etc… Sans aucune différence, au point où le malade récupérable, à force de côtoyer les premiers, devient… irrécupérable à son tour. Car, s’il est un fait que des malades mentaux ont toujours existé, il n’est pas moins vrai que la décennie 90 a secrété une nouvelle catégorie de malades mentaux. Pauvreté et terrorisme aidant. Catégorie qui a donc plus besoin de prise en charge psychologique que psychiatrique. En clair, de prise en charge sociale et… affective.

Le séminaire sur la santé mentale, tenu mardi et mercredi à Sidi Fredj, s’est penché sur cette problématique. Le SG du ministère, M. Kara-Mostefa, a qualifié la situation de «dramatique». Dans les asiles, comme dans la rue, la réalité est en effet amère. Conditions de séjour difficiles et une prise en charge qui laisse à désirer, tel est le constat dressé par ce responsable. «Il ne faut plus souffrir en silence», conseille-t-il d’ailleurs. Lancé en octobre dernier, le programme national de santé mentale a pour objectif justement de répondre à cette situation. Deux instructions ministérielles lancées en septembre et octobre 2001 ont inauguré ce plan d’action. Elles portent, respectivement, sur le renforcement et la décentralisation des soins de santé mentale et sur la prise en charge des malades mentaux errants. La première préconise d’ailleurs «l’accessibilité aux soins de santé mentale, qui doivent être rapprochés, le plus possible, des usagers et des malades (ainsi que) la continuité des soins et leur hiérarchisation». A ce propos, il a été créé, en sept mois, pas moins de 132 centres intermédiaires de santé mentale, à en croire le Pr A. Semid, directeur des actions sanitaires spécifiques au ministère de la Santé. Ces structures légères de proximité sont à même de prendre réellement en charge les personnes souffrant de troubles mentaux, neurologiques ou psychosociaux, explique M. Kara-Mostefa. On a enfin compris que le salut de ces personnes réside dans leur prise en charge «dans le circuit social» et d’être ainsi «soignés au sein de la famille et de la communauté». Et non plus à travers une «hospitalisation au long cours dans des services de psychiatrie, qui ne constitue, en aucun cas, une solution au problème des malades errants». Cela, d’autant plus que, est-il précisé, nombre d’entre eux présentent surtout une carence dans leur prise en charge sociale et familiale et nécessitent plutôt un suivi médical et social dans le cadre de la post-cure, après leur sortie de l’hôpital». Aussi, est-il recommandé l’implication de toutes les institutions concernées. En outre, toute cette problématique risquera d’être vaine si les conditions de travail des personnels concernés ne sont pas stimulées. Car s’il est un fait que les conditions de séjour et de prise en charge des malades sont des plus pénibles, il n’en est pas moins du travail des personnels exerçant dans ce milieu de santé mentale. Le SG du ministère a appelé à l’allègement des problèmes de vie dans les structures de psychiatrie. «Il est impensable, dit-il, de parler de prise en charge de la santé mentale si ceux qui sont chargés de cette mission ne le sont pas». M. Kara-Mostefa a souligné à cette occasion l’éligibilité à la prime d’intéressement du personnel exerçant dans les structures de santé mentale. Cette prime, dite d’activité intensive et à haut risque, décidée dernièrement par la tutelle, oscille entre 2.500 à 4.000 DA, suivant le profil des postes, apprend-on auprès du Pr A. Semid.

L’Algérie compte 190 psychiatres exerçant dans le secteur public et 163 dans celui privé. En 1998, il a été recensé 140.000 personnes présentant une affection mentale entraînant un handicap, parmi lesquels 20.000 enfants, et pour lesquels 150.000 consultations psychiatriques sont assurées annuellement. Les troubles mentaux représentent 1,5% (la dépression nerveuse en premier), des motifs de consultation en général et 7% des affections chroniques sont représentées par des maladies mentales.

Il a été recensé 10 établissements hospitaliers spécialisés de psychiatrie, 8 services de psychiatrie dans les centres hospitalo-universitaires et 20 secteurs sanitaires disposant d’un service ou de consultations de psychiatrie. Il y a 60 cellules d’écoute et centres médicaux-pédagogiques pour la prise en charge et la réhabilitation psychologique des victimes de la violence.