Une escalade préoccupante dans la répression

UNE ESCALADE PRÉOCCUPANTE DANS LA RÉPRESSION

El Kadi Ihsane, ALgeria Interface, 25 mai 2002

Alger, 25/05/02 – La vague d’arrestations qui vient de toucher des étudiants et des militants des droits de l’Homme traduit une nouvelle dégradation de la situation des libertés en Algérie.

Alger, 25/05/02 – «Il y aurait aujourd’hui entre 700 et 800 détenus condamnés ou en attente d’être jugés pour des affaires de contestation sociale ou démocratique, dans les prisons algériennes». Ce chiffre, donné par Me Mustapha Bouchachi, membre de la Ligue de défense des droits de l’Homme (LADDH) intègre les vagues d’arrestations qui se sont succédé à travers tout le pays ces derniers mois, suite à des explosions populaires locales, sur le modèle des émeutes en Kabylie.

Me Bouchachi a fait cette déclaration à l’occasion de la présentation au parquet de Birmandreïs, à Alger, de 19 étudiants et de deux militants des droits de l’Homme. Tous ont été arrêtés au lendemain du passage chahuté, notamment par des jets de pierres, du président Bouteflika, le 18 mai, à l’université de Bouzaréah, sur les hauteurs de la capitale. Cette procédure a débouché, à la surprise des familles des étudiants interpellés et de leurs avocats, sur leur incarcération à la prison d’El-harrach, sous une multitude de chefs d’inculpation, dont le plus récurrent est celui «d’incitation à attroupement non-armé», puni par l’article 100 du code pénal. Le nombre important de ces détenus «politiques» d’un nouveau genre, après les années de l’insurrection islamiste est un des symptômes le plus sérieux de la dégradation rapide de la situation des libertés en Algérie.

Près de 8000 détenus de droit commun ont été graciés par le président Bouteflika suite, manifestement, à la série de mutineries qui a frappé les prisons algériennes. Mais le ministre de l’Intérieur, M. Nourredine Zerhouni, a laissé entendre lors d’une conférence de presse que cette grâce ne visait que «les détenus de droit commun», excluant ainsi implicitement l’ensemble des prisonniers incarcérés dans le cadre des nombreux mouvements de contestation et qui s’apparentent désormais à des «détenus politiques». Les arrestations, souvent présentées comme des cas de «flagrant délit», ont visé durant plusieurs mois les «émeutiers» en Kabylie, à Khenchela et, plus récemment, à Aïn-Fakroun, dans l’est du pays, où des jeunes se sont soulevés contre l’instauration d’un système de soins payants.

Un virage dans le tout-répressif
Les circonstances de ces interpellations se déroulent, en fait, rarement dans le feu des événements. Les arbitraires sont fréquents et l’exercice des droits de la défense demeure sommaire. De lourdes peines allant jusqu’à deux années de prison ferme ont été prononcées en première instance et dans de nombreux cas. Mais ce recours au tout répressif des autorités algériennes ne s’est pas arrêté là. Il a connu un premier virage depuis la fin du mois de mars dernier, lorsque les arrestations de jeunes militants en Kabylie se sont étendues aux délégués des comités de daïras et des arouchs, têtes politiques de la mobilisation populaire. Des chefs d’accusation de type «politique» sont alors apparus, comme la «constitution d’organisation non reconnue» ou encore la «diffusion illégale de tracts».

Le poids de la police politique est d’ailleurs redevenu probant dans le traitement par les autorités des mouvements de contestation, après de nombreuses années ou le travail des renseignements généraux était accaparé par la lutte contre le terrorisme. Le professeur Kouider Chouicha, dirigeant du CNES, syndicat autonome des universitaires, en grève actuellement, a été interpellé dans la rue à Oran et détenu pendant plusieurs heures par la police. Ali Mazouzi, un délégué des arouchs de Tizi Ouzou, a été brutalement interpellé, il y a un mois, chez des parents à Alger, par une vingtaine d’agents en civils. Les étudiants arrêtés suite au mouvement de protestation à l’université de Bouzareah, le 17 mai, l’ont été sur la base de fiches de renseignement. Ils ont été, pour la plupart, appréhendés au lendemain des faits, à la sortie de leur cité de résidence, et parfois dans le bus qui les transportait à l’université.

Toutefois, le trait le plus marquant de cette escalade est bien le traitement qui est fait aux défenseurs des droits de l’Homme, plus ou moins tolérés jusqu’à il y un an ou deux comme des témoins patentés des atteintes au droit et aux libertés. M.Khelil Abderrahamane, membre de la LADDH et responsable du Comité SOS-Disparus, ainsi que son ami Sid Ahmed Mourad ont été arrêtés à l’extérieur de l’enceinte universitaire de Bouzaréah, alors qu’ils étaient venus s’enquérir, à la demande des étudiants, de la situation après les premières arrestations.

Modèle tunisien
La LADDH, dont l’un des dirigeants les plus combatifs, M. Hadj Smaïn, est toujours sous contrôle judiciaire à Relizane, où il défend les familles des disparus, parle dans un communiqué de «persécutions contre les défenseurs des droits de l’Homme». Pour Ahmed Djedaï, Premier secrétaire du FFS, «les militants des partis politiques et les journalistes paraissent être les prochaines cibles directes de la vague d’incarcérations». Les délits de presse conduisent chaque semaine de nombreux journalistes et directeurs de publication devant les juges.

La manière dont les autorités ont sévi contre les étudiants dans l’affaire de Bouzaréah a sonné comme un signal d’alarme au sein de l’opinion publique: avocats, journalistes, ou militants associatifs et politiques pensaient en effet être à l’abri de cette escalade répressive. Une nouvelle situation politique est en train de naître, sous la pression de ces événements. Il s’agit d’une situation où les questions d’atteintes aux droits de l’Homme et de défense des libertés reviennent en tête des priorités d’action chez les acteurs politiques. Un petit doute traverse cependant les esprits: il s’agit de savoir si la vague de répression ira au-delà des élections législatives du 30 mai prochain…

Pour leur part, les autorités ont sans doute pris une longueur d’avance pour adapter l’appareil répressif à la forte montée de la contestation populaire. Un décret présidentiel a transféré, en avril dernier, les prérogatives de sécurité du territoire du ministère de la Défense vers le département de l’Intérieur. Ces attributions sont exercées jusque-là, et dans les faits, par le Département de renseignement et de sécurité (DRS, services secrets) de l’armée. Une cellule de réflexion a été mise en place pour organiser ce transfert. La réforme en cours s’apprête donc à centraliser la «police politique» au niveau du ministère de l’Intérieur. Un modèle existe, qui peut inspirer les autorités algériennes. Celui de la «Dakhilia» (intérieur) tunisienne, main de fer de la répression politique dans ce pays.