Melilla: Descente aux enfers

Descente aux enfers

Mohamed Mehdi, Libre Algérie N°30, 25 octobre – 7 novembre 1999

La Granja (la grange) est une ancienne ferme, située en dehors de la ville de Melilla, qui sert de camp pour des immigrés clandestins. Ils sont 450 Algériens, célibataires ou en famille, dont 80 enfants, à y résider.

Madame Anissa Bouhadef, professeur en médecine (en anatomie pathologique), les a rencontrés lors d’un séjour en péninsule ibérique en octobre 1997. Un témoignage poignant de ce qu’elle a vu et entendu à la Granja.

Complètement ignorée jusqu’ici , une tragédie humaine, dans le prolongement de celle qui secoue le pays, se déroule depuis quelques années en territoire espagnol. Fuyant une guerre qui ne dit pas son nom, des Algériens de différents âges et catégories ont choisi de partir à la recherche de ciels plus cléments. Des hommes, des femmes et des enfants ont pris, au péril de leurs vies, des risques énormes. Ils ont traversé deux frontières (terrestres) dans la clandestinité la plus totale. D’autres, peu nombreux, sont partis par la mer. Il n’est pas exclu que, dans ce cas, certains d’entre eux aient péri dans cette aventure.

La Granja est une ancienne ferme désaffectée, située en dehors de la ville. Les réfugiés algériens, puisque c’est comme cela qu’on devrait les nommer, sont parqués dans deux vastes hangars (l’un destiné aux familles, l’autre aux célibataires), à toiture en verre. Ces hangars servaient, auparavant, de porcheries.

Selon les témoignages recueillies par Mme Bouhadef, et selon ce qu’elle a pu constater personnellement lors de sa visite du camp, les conditions de vie à l’intérieur sont des plus déplorables.

Le hangar est trop exigu pour contenir les familles qui y sont entassées. D’où la promiscuité et l’absence de toute intimité. «Mais, dit-elle, ils ont l’avantage d’être en famille, une petite consolation», ce qui n’est pas le cas pour des dizaines de célibataires, pour la plupart des jeunes, «absolument désespérés».

Ces réfugiés reçoivent leur ration quotidienne de nourriture au sein même de la Granja, aidés en cela par des Organisations non gouvernementales (ONG). Pour les soins médicaux, ils sont pris en charge par la Croix-Rouge internationale.

Fuir la guerre

Pourquoi sont-ils partis ? Les raisons qui ont fait que ces Algériens fuient leur pays de cette manière sont diverses et ne peuvent pas être systématiquement rapportées aux conditions socio-économiques de l’Algérie. Le contact était un peu difficile au début. Mais dès que la confiance s’est installée, la communication s’est vite établie. Les témoignages recueillis par Mme Bouhadef le confirment. Tous ne sont pas partis à la recherche de conditions meilleures en matière de travail ou de logement. Les risques très importants qu’ils ont pris en franchissant deux frontières dans l’illégalité la plus totale démontrent, si besoin est, leur désarroi et leur état de détresse. «Certes, il y a des chômeurs parmi ces réfugiés algériens à Melilla, mais il y a aussi des gens ayant des potentialités et des qualifications leur permettant de travailler et même de vivre dans des conditions décentes, matériellement parlant», explique notre interlocutrice.

Il y a parmi eux des étudiants de diverses disciplines, des gens qui ont quitté leur travail, et d’autres qui travaillaient à leur propre compte. Comme c’est le cas de ce taxieur, originaire d’Oran, qui a préféré fuir avec sa femme et ses enfants.

Ce taxieur gagnait bien sa vie et n’avait pas de problème de logement puisqu’il disposait d’un appartement F3. En clair, sa situation sociale et économique n’exigeait pas qu’il se mette dans une situation complètement précaire.

Parmi ces réfugiés, il y a aussi des étudiants (en architecture…), des hommes de culture (un directeur de théâtre), un journaliste, un ingénieur, un pharmacien, des policiers, un militaire. Parmi ceux qui ont voulu se confier, certains avaient vécu, avant d’arriver à cet endroit, des aventures terribles. Ils avaient été dépossédés de leurs documents d’identité et du peu d’argent dont ils disposaient. Ils avaient subi des violences physiques (coups et des blessures…). Désespérés, menacés de diverses manières, ou tout simplement ayant la sensation d’être fortement menacés, ces gens ont préféré quitter le pays.

«On a voulu fuir notre pays, disent-ils, et la seule possibilité pour nous était de nous rendre à Melilla (la ville la plus proche sous administration espagnole) et de demander l’asile.»

Ces réfugiés sont presque tous originaires de l’ouest du pays, car plus proches de la frontière algéro-marocaine. Il y a, cependant, des gens qui viennent du centre et de l’est algérien. Ce sont pour la plupart des célibataires, étudiants en particulier.

La crainte de l’expulsion

Arrivés à Melilla, ces clandestins sont systématiquement regroupés dans cette grange. La seule possibilité qui s’offre à eux, pour ne pas être expulsés, est de demander l’asile.

Cette demande leur permet de pouvoir attendre au moins un mois dans ce camp, le temps que leur cas soit étudié.

Mais, comme les conditions d’obtention de l’asile politique sont très rigoureuses et obéissent aux règles de la Communauté européenne, rares sont ceux qui l’obtiennent. Car il faut prouver qu’on est persécuté par les autorités de son pays. Ceux qui ont pu obtenir le droit d’asile sont généralement déserteurs de l’armée ou d’autres forces de sécurité.

Très peu de personnes ont donc bénéficié de ce droit d’asile.

«La période d’attente permet aux réfugiés de souffler, de s’organiser un petit peu et de rencontrer des avocats et des organisations non gouvernementales (ONG)», selon Mme Bouhadef.

Certains clandestins, sans même obtenir le droit d’asile, ont pu, grâce à des ONG, avoir une carte (ou un récépissé) de court séjour avec lequel ils peuvent se déplacer librement dans la péninsule, avoir un permis de travail temporaire…

Pour le reste, et particulièrement les célibataires (le régime étant plus souple pour les familles), ils n’ont d’autre choix que de rester au camp, en attendant d’être renvoyés vers l’Algérie.

Certaines familles ont pu être logées dans des pensions, des petites habitations où les conditions de vie sont légèrement meilleures que dans les hangars.

Traitement particulier pour les Algériens

Beaucoup d’algériens, parmi les jeunes surtout, n’ont pu introduire des recours contre une demande d’asile refusée, explique notre interlocutrice.

Des citoyens d’autres pays africains, regroupés dans d’autres hangars, ont expliqué qu’ils avaient, quant à eux, la possibilité de faire recours contre des décisions de refus d’asile.

Les expulsés parmi les Algériens sont embarqués à Alicante à destination d’Oran où ils passent quelques semaines en prison, le temps d’une enquête. Certains ont quand même pu revenir à Melilla après en avoir été expulsé une première fois.

Quant aux représentations diplomatiques algériennes en péninsule ibérique, elles n’ont pas daigné rendre visite à ces réfugiés pour s’enquérir de leurs conditions. Elles n’ont peut-être jamais pris connaissance de leur existence dans ces camps.

Pour réduire au maximum le risque de voir arriver d’autres réfugiés, les autorités espagnoles avaient, à cette époque, procédé à la construction d’un mur de barbelés, ne maintenant que quelques issues bien gardées.

Ces réfugiés se retrouvent donc «prisonniers», pendant quelques années pour bon nombre d’entre eux, en attendant soit de bénéficier d’un droit d’asile, soit d’être carrément expulsés vers l’Algérie.

 

 

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