L’économie algérienne: le cercle vicieux du pétrole et de la violence

INTERNATIONAL CRISIS GROUP

COMMUNIQUE DE PRESSE

L’économie algérienne:
le cercle vicieux du pétrole et de la violence

Bruxelles, 26 octobre 2001: La crise algérienne n’est pas uniquement le résultat d’une lutte entre le regime militaire et les groupe armés islamistes. Le pays traverse une profonde crise économique qui entretient la violence. Les gros revenues issus de de la manne pétrolière assurent au régime le contrôle politique et économique.

La traduction française d’un rapport de l’International Crisis Group, l’Economie algérienne: le cercle vicieux du pétrole et de la violence , dont un exemplaire est ci-joint, retrace le dépérissement de l’économie algérienne surtout depuis le choc pétrolier de 1986. Il décrit comment les secteurs publics et privés ont exploité les failles dans une culture de corruption et de clientélisme afin de troubler le processus de privatisations et d’empêcher l’émergence d’une véritable économie de marché.

Pendant ce temps la majorité de la population est exclue des bénéfices qu’une économie de gros revenus pétroliers pourrait générer. Les revenues ont stagné, le chômage est en augmentation constante et peu de crédits sont accordés aux infrastructures publiques, le logement et la santé. Les autorités ne répondent pas à la pression populaire d’ouverture politique et économique. A l’heure de la lutte contre le terrorisme mondial, alors que l’Algérie prétend participer à la coalition mondiale anti-terroriste et mène son propre combat contre la  » terreur « , peu de demandes internationales ont été formulées à l’encontre du régime.

Le consultant de l’ICG George Joffé explique :  » Il demeure un risque menaçant que la négligence et le mépris avec lesquels le régime traite la population pourrait favoriser une recrudescence des recrutements dans les maquis islamistes. La stagnation économique et l’immobilisme politique pourraient donner du poids à la cause islamiste « .

Paradoxalement, l’Algérie n’a jamais été en meilleures postures au plan macro-économique pour appliquer les réformes promulguées par les instances financières internationales. Les champs d’hydrocarbures dans le Sahara, loin des zones peuplées sont restées isolées du conflit. La demande en hydrocarbures a augmenté tandis que l’Espagne, le Portugal et l’Italie importent la majorité de leur gaz naturel depuis l’Algérie. Ces pays ainsi que la France – pour des raisons historiques – sont par conséquent peu enclin à faire pression sur les autorités algériennes.

L’Algérie a besoin de réformes d’envergures – mais ne voudra les implanter sans de plus forte pression de la part de l’Union européenne, Les Etats-Unis, la Banque mondiale et le FMI. Les gouvernements occidentaux ont donner la priorité à la stabilité en Algérie plutôt que d’accepter le changement. Maintenant un régime de type mafieux s’est constitué et représente une source grandissante d’instabilité.

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Tous les rapports de l’ICG sont disponibles sur le site internet www.crisisweb.org
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L’économie algérienne: le cercle vicieux du pétrole et de la violence

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

La crise en Algérie, qui dure déjà depuis dix ans, n’est pas la simple conséquence de l’interruption des élections de décembre 1991 par un coup d’Etat soutenu par l’armée visant à maintenir le Front Islamique du Salut (FIS) à l’écart du pouvoir. Elle est également une crise économique. Les mêmes parties qui se sont battues pour le contrôle de l’Etat sont également celles qui pillent les ressources du pays.

Les chefs militaires manipulent l’atmosphère de peur et de violence pour accumuler des fonds, notamment par l’intermédiaire de commissions sur le commerce, qu’ils utilisent pour soutenir un vaste système de parrainage politique qui conforte leur emprise sur le pouvoir. Les islamistes utilisent l’état d’urgence pour financer leurs activités au travers de l’extorsion et du marché noir. Pendant ce temps, les groupes d’intérêts du secteur privé comme ceux du secteur public s’engouffrent dans les brèches de la culture officiellement avalisée de corruption et de profit pour engranger des gains personnels à l’occasion du processus de privatisation et pour s’opposer à une véritable concurrence dans des secteurs clés comme le bâtiment ou l’industrie pharmaceutique. La masse de la population demeure exclue des bénéfices promis par la libéralisation du marché.

Les pressions visant à ouvrir le champ politique et l’économie se font plus fortes, mais les autorités n’y ont jusqu’à présent pas répondu. La poursuite de la violence leur est profitable financièrement et leur survie dépend de leur réussite à éviter un type de règlement qui mettrait en danger leur pouvoir politique et économique arbitraire. Particulièrement dans la période actuelle de fermeté internationale face au terrorisme, le régime algérien a reçu très peu de sollicitations de la part de la communauté internationale pour négocier avec les islamistes, voire à engager une véritable réforme démocratique et économique.

Paradoxalement, l’Algérie n’a jamais été en aussi bonne position, en termes macro-économiques, pour promouvoir les réformes structurelle et fiscale que le FMI, parmi d’autres, lui recommande d’adopter depuis des années. Même au plus fort de la violence dans le nord du pays , le secteur des hydrocarbures du sud du Sahara a continué à attirer les capitaux des compagnies pétrolières internationales, compensant ainsi la pauvreté des investissements locaux et étrangers directs dans d’autres secteurs.

Etant donné que les champs de pétrole du Sahara sont loin des zones peuplées, les activités d’exploration et d’exploitation sont restées à l’écart du conflit, un peu comme s’il s’agissait d’activités offshore. La demande de gaz algérien par l’Europe du sud a augmenté de manière substantielle au cours des dix dernières années, faisant de ce gaz une ressource stratégique aussi bien pour les voisins européens de l’Algérie que pour les autorités militaires du pays. Ainsi les gazoducs au départ de l’Algérie fournissent-ils à l’Espagne 75 % de ses besoins en gaz naturel, au Portugal (en passant par l’Espagne) 100 % et à l’Italie 54 %. Ces trois pays – plus la France pour des raisons historiques complexes – ne sont guère disposés à rompre leurs solides relations avec les autorités algériennes.

Le tableau macro-économique dissimule toutefois une réalité micro-économique bien plus sombre. Contrairement au secteur des hydrocarbures en pleine expansion et qui génère 97 % des recettes des exportations extérieures, l’économie intérieure est en pleine stagnation, sous l’effet d’un manque d’investissements aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, avec pour résultat un taux de chômage avoisinant officiellement les 30 %. Sous l’influence des plans préconisés par le FMI, la Banque Mondiale et l’Union Européenne (UE), des milliers d’ouvriers ont été licenciés à la suite de la restructuration des industries en vue de leur privatisation. Mais peu nombreux ont été les investisseurs qui ont racheté des usines de l’industrie lourde, peu performantes et tournant à 40 % environ de leurs capacités depuis plus de dix ans. Les investissements publics dans le logement, la santé, les infrastructures et les transports ont été négligés en faveur de l’importation de marchandises de base. L’ouverture du marché à de nouveaux investisseurs, qui, en vertu d’accords avec les institutions financières internationales et l’UE, est en cours de préparation dans l’optique d’une libéralisation totale du commerce d’ici 2012 , est sévèrement contrôlée.

Le mécontentement populaire a manifestement grandi depuis le printemps 2001 mais pas, cette fois-ci, à cause de la violence inspirée par les islamistes. Même si les islamistes demeurent actifs dans les zones rurales, le cri de ralliement des manifestants de la région berbère de Kabylie était dirigé contre la « hogra » – le peu d’attention et le mépris avec lesquels les dirigeants de l’Algérie répondent aux besoins de l’ensemble de la population. Il est de plus en plus manifeste que la poursuite de la violence a en réalité renforcé la concentration du pouvoir économique et politique dans les mains de l’élite militaire. Les dirigeants de l’Algérie ont alimenté leur propre enrichissement, non seulement pendant la crise de ces dix dernières années, mais aussi grâce à elle. Au lendemain des attaques terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis, la communauté internationale ne peut plus ignorer les exigences de la population algérienne d’une participation pleine et entière à une économie et une démocratie stables. Rester aveugle face à la poursuite de la violence dans le pays ne pourrait que re-dynamiser le mouvement de recrutement dans les organisations islamistes radicales. L’absence d’alternatives politiques et économiques pourrait également renforcer la cause des islamistes. Elle a déjà encouragé la criminalité à proximité des frontières sud de l’UE et l’émigration illégale vers le Nord, en direction de l’Europe, souvent dans des conditions marquées par la violence et le désespoir. Alors que les gouvernements occidentaux et les institutions financières internationales cherchaient à promouvoir la stabilité, un régime de type mafieux est devenu en lui-même un facteur d’instabilité.

RECOMMANDATIONS

AUX AUTORITES MILITAIRES ALGERIENNES

Respecter l’indépendance des branches législative et exécutive du gouvernement.

AU GOUVERNEMENT ALGERIEN

Tenir son engagement de mettre en place un système judiciaire indépendant et efficace.

Mettre en place des organismes efficaces de consultation entre le gouvernement, le monde du travail et le secteur privé.

Poursuivre la privatisation des entreprises d’Etat tout en mettant parallèlement en place des filets de sécurité en matière d’emploi.

Poursuivre la réforme fiscale, notamment en matière d’imposition des particuliers et des sociétés.

Améliorer l’accès du secteur privé aux financements grâce à la poursuite de la réforme bancaire.

AU FMI ET A LA BANQUE MONDIALE

Reconnaître que les autorités algériennes sont réticentes à mettre en œuvre d’elles-mêmes les priorités énoncées ci-dessus et, par conséquent, lier la coopération à l’avancement d’une véritable réforme économique qui remplacerait les fiefs personnels par des structures institutionnels autonomes capables de libérer l’énorme potentiel économique du pays.

A L’UNION EUROPEENNE

Conclure, dans le cadre du Partenariat euro-méditerranéen (processus de Barcelone), un Accord d’Association avec l’Algérie, qui lie clairement une coopération économique plus étroite à la réforme politique.

Bruxelles, 26 octobre 2002

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L’International Crisis Group (ICG) est une organisation internationale privée dont l’objectif est d’améliorer la réponse internationale aux crises politiques et humanitaires. L’approche de l’ICG est basée sur une combinaison unique d’analyse de terrain et d’activité de plaidoyer au plus haut niveau international. Le conseil d’administration de l’ICG est mené par Martti Ahtisaari, ancien Président de Finlande. Gareth Evans, Ministre des Affaires Etrangères en Australie durant huit ans, est Président et Chef Exécutif depuis janvier 2000.