Amnesty International «déçue» par Alger

Amnesty International «déçue» par Alger

L’organisation humanitaire dénonce la mauvaise volonté des autorités.

José Garçon, Libération, 21 novembre 2000

Le malentendu aura été total. En autorisant, après des années d’interdiction, Amnesty International à venir à Alger pour la seconde fois en cinq mois, les autorités algériennes entendaient instaurer une routine dans les rapports avec cette organisation, qui permettrait de montrer que l’Algérie était désormais un pays normal. Amnesty comptait, elle, enquêter réellement, attendant des réponses sur des cas précis de violations de droits de l’homme.

Blocages. La conférence de presse, tenue par l’organisation humanitaire, dimanche à Alger, à l’issue d’un séjour de deux semaines, a mis fin à l’équivoque. «Les autorités ne sont pas prêtes à nous rencontrer et à répondre aux questions qui nous préoccupent. Il est important que l’Etat dépasse le stade de la rhétorique sur la question des droits de l’homme», affirmait Robert Clark, le chef de la délégation d’Amnesty en exprimant sa «déception». En revenant cinq mois plus tard à Alger, Amnesty a en effet retrouvé les mêmes blocages, les mêmes silences, le même vide: aucune enquête indépendante et impartiale menée sur les exactions commises par les forces de sécurité, par les milices armées, par l’Etat ou par les groupes armés islamistes; aucune réponse aux cas soulevés; impossibilité de rencontrer de hauts responsables algériens, civils et encore moins militaires.

Dès le début de sa visite, Amnesty, lasse d’entendre des magistrats, des avocats ou des responsables lui répéter qu’ils «n’étaient au courant de rien», avait demandé à rencontrer les «décideurs», comme on appelle en Algérie la poignée de chefs militaires qui se défendent de jouer le moindre rôle politique alors qu’ils exercent, en coulisses, la réalité du pouvoir. Et de nommer, au cours d’une première conférence de presse, ces hauts gradés à qui personne n’oserait imaginer demander un rendez-vous : «Mohammed Lamari, le chef d’état-major; Smaïn Lamari, le directeur du contre-espionnage et Mohamed Médiène, alias Tewfik, le chef de la Sécurité militaire.»

Il n’en aura pas fallu plus pour que l’ambiance change du tout au tout. Comme si, en enfreignant le tabou, Amnesty avait signifié qu’elle n’entendait pas se satisfaire des généralités qui lui étaient servies en guise de réponse à toutes ses questions. La surveillance policière s’est faite ostentatoire. Une campagne politique et médiatique virulente s’est déchaînée accusant pêle-mêle Amnesty «d’ingérence», de «porter atteinte aux institutions de l’Etat» et «d’utiliser les droits de l’homme comme… fonds de commerce».

Lettre morte. Ces réactions semblent avoir été d’autant plus violentes que les autorités sont actuellement sur la défensive et redoutent de voir à nouveau les problèmes de droits de l’homme compliquer leurs relations avec leurs partenaires étrangers. La récente publication du livre-témoignage d’un survivant du massacre de Bentalha (Libération du 25 octobre 2000) et la diffusion sur Canal + d’une enquête sur l’assassinat du chanteur kabyle Lounés Matoub mettent en effet clairement en cause les chefs de l’armée. Et, concernant ce dernier meurtre, certains de leurs alliés.

«Nous demandons régulièrement dans d’autres pays de rencontrer les autorités militaires», rétorque Amnesty en précisant par ailleurs que «le Chili ou l’Argentine montrent que les victimes n’acceptent jamais de tourner la page sans connaître la vérité sur le sort réservé aux disparus et aux victimes de tous les camps, quel que soit le temps écoulé après les faits». «Sauf à croire que les Algériens sont différents du reste du monde, il n’y a pas de raison pour qu’il en soit autrement dans ce pays.» Pour Amnesty en tout cas, l’ouverture promise en mai dernier est restée lettre morte. Et si les cas récents d’atteintes aux droits de l’homme sont aujourd’hui moins nombreux qu’au cours des années les plus dures du conflit, «ils ne sont pas traités différemment».

Le 18 novembre, à la veille du départ de la délégation, Lahmar Abbou Amine, le fils d’un «disparu», était condamné à un an de prison ferme par le tribunal d’Oran à l’issue d’un procès de vingt minutes. Il avait été arrêté, trois jours plus tôt, pour «violences physiques et verbales» alors que des policiers matraquaient sévèrement à Oran un rassemblement des familles de disparus.