Enquête sur les massacres en Algérie

Enquête sur les massacres en Algérie

Dr Abbas Aroua

(pratiquement la même intervention a eu lieu à Genève (à l’université) le 26 octobre 1999,
et à Londres (House of Lords et Conway Hall), en anglais, le 1er novembre 1999)

 

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais vous dire quelques mots sur la dernière publication des Editions Hoggar qui s’intitule : Enquête sur les massacres en Algérie. Vous conviendrez que faire en quelques minutes un compte rendu fidèle d’un rapport de 1500 pages n’est pas une tâche aisée. Je me contenterais donc d’évoquer le contexte de l’élaboration de ce rapport ainsi que le but qui a motivé le travail, de résumer le rapport en quelques chiffres et de donner une brève présentation des différentes parties de l’ouvrage. Pour une information détaillée sur le rapport, je vous référerais aux critiques et revues ( bookreview) faites à ce sujet et au site internet de l’éditeur (www.hoggarbooks.org).

Mesdames, Messieurs, le meilleur chemin pour accéder au livre c’est à travers sa couverture. Cette couverture a été conçue sur la base d’une ouvre artistique réalisée par nos amis de l’Atelier Roger Pfund à Genève représentés ce soir par monsieur Jean-Pierre Gaume qui a accepté de se joindre à nous. Je souligne au passage que monsieur Gaume est un ami de longue date du peuple algérien, puisque dans les années 50-60, durant la guerre de libération, il a fait la prison en France pour avoir refusé de joindre le contingent en Algérie. [vifs applaudissements de la salle]

L’ouvre de nos amis graphistes, comme vous avez dû le constater, est une reproduction aux couleurs « de sable et de sang » d’une photo qui a fait le tour du monde et a marqué l’opinion par la force de l’expression de douleur d’une Algérienne meurtrie par un massacre qui a touché les siens.

Dans le texte que l’Atelier Roger Pfund a rédigé en guise d’introduction de la couverture du livre, il est écrit :

« 23 septembre 1997: massacre de Bentalha. Piéta sans enfant, le visage de cette madone qui témoigne de la tuerie de huit innocents a fait le tour du monde. La douleur muette de ce cri indicible m’a traversé et le cour et l’esprit. Pour mes amis, pour ce peuple meurtri, le silence n’était plus permis. »

En effet, pour beaucoup de gens, des Algériennes et des Algériens, des citoyennes et des citoyens du monde entier, le silence n’était plus permis. C’est à cette époque qu’eut lieu une impressionnante mobilisation de l’opinion publique internationale ainsi que de plusieurs ONG des droits de l’homme, notamment Amnesty International, la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme, Human Rights Watch et Reporters sans frontières, pour exiger que soit mis un terme aux horribles massacres qui endeuillaient l’Algérie et pour demander que soit constituée une commission d’enquête indépendante en vue de mener une investigation libre sur ces massacres.

A cette mobilisation et à ces revendications, le régime algérien a prêté une sourde oreille, puisqu’il n’a rien fait pour protéger les citoyens et pour arrêter les horribles massacres à répétition qui ont continué a frapper les populations civiles durant toute l’année 1998 et même durant l’année 1999 où des dizaines de massacres ont été recensés, certains faisant des dizaines de victimes. Le régime algérien a d’autre part refusé catégoriquement toute idée d’enquête indépendante sous prétexte de souveraineté nationale, alors que le gouvernement algérien est signataire de conventions internationales qui prévoient ce type de mécanismes.

Mesdames, Messieurs, face à l’intransigeance du régime algérien, et au silence de la communauté internationale (gouvernements et organisations internationales), un groupes d’universitaires d’Algérie, d’Europe et d’Amérique du Nord ont pris l’initiative de préparer un document sur les massacres en Algérie. Le but étant de fournir un outil de travail à ceux qui s’intéressent à la situation des droits de l’homme en Algérie.

En publiant ce rapport, notre but n’est pas de juger, car ce n’est point de notre compétence. C’est plutôt de présenter des témoignages, de documenter des faits, d’analyser et de comprendre par un ensemble de méthodes, dont l’outil statistique, afin de dégager les régularités qui caractérisent les massacres algériens, ainsi que celles qui régissent les réactions des ‘bystanders’ algériens et internationaux. En même temps qu’elles apportent une compréhension plus profonde du phénomène des massacres en Algérie, ces études soulèvent un ensemble de questions inquiétantes qui remettent radicalement en cause les thèses avancées jusqu’ici par le régime algérien.

Notre but est de montrer au monde entier la nécessité et l’urgence d’une enquête indépendante afin de faire toute la lumière sur les massacres qui ont coûté la vie à des milliers d’Algériennes et d’Algériens. Une enquête qui constituerait dans l’immédiat et dans le court terme, un moyen de protection efficace des populations déjà victimisées ou celles qui sont des cibles potentielles. Une enquête qui est également un pas indispensable dans le chemin de la paix en Algérie.

Mesdames, Messieurs, en quelques chiffres, l’enquête rapportée dans ce livre consiste en : 7 parties autonomes, 31 articles, 1 500 pages, plus de 40 tableaux et diagrammes, plus de 60 graphes, plus de 60 photos et plus de 3 000 renvois aux références. Elle couvre 622 massacres recensés, ayant fait au total 10 758 victimes. Il s’agit d’un travail collectif de plus de 30 co-auteurs qui a duré deux années.

Comme je viens de le dire, le rapport s’articule autour de sept parties autonomes : (1) Massacres et victimes, (2) Intentions et criminels, (3) Réactions nationales, (4) Réactions internationales, (5) Perspective historique, (6) Perspective légale, et (7) Compte rendu photographique.

Le rapport préfacé par le professeur Noam Chomsky et Lord Eric Avebury commence par un article introductif de Maître Ali-Yahia Abdennour dans lequel il décrit la situation générale des droits de l’homme en Algérie.

La première partie comporte un article qui fait une « Anatomie des massacres » en présentant des faits, des chiffres, des tendances, des régularités et des corrélations concernant les massacres commis dans la période qui s’étend de janvier 1994 à décembre 1998. Ceci est suivi par un article réservé au « Voix des sans-voix », où la parole est donnée aux témoins qui relatent les événements douloureux auxquels ils/elles ont assisté. La première partie du livre comprend aussi un rapport sur le massacre de la prison de Serkadji, établi par le Syndicat national des avocats algériens, le Comité des avocats constitués, les Familles des victimes et des détenus de la prison de Serkadji et la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme.

La seconde partie comprend un essai sur la « Politique des massacres » dans lequel l’ensemble des cadres explicatifs des massacres proposés dans la littérature spécialisée sont présentés et confrontés aux données empiriques. Ils s’agit des cinq thèses suivantes qui tentent d’expliquer le massacres comme : a) mesure punitive employée par les islamistes, b) instrument contre-insurrectionnel utilisé par le pouvoir, c) instrument de lutte entre les clans militaires rivaux, d) tactique d’éviction utilisée par les spéculateurs fonciers, e) expression d’une haine tribale et d’une criminalité sociale. La seconde partie comprend également un article qui tente d’apporter des éléments de réponse à la question « Qu’est-ce que le GIA ? » Dans cet article, l’identité institutionnelle et l’identité fonctionnelle de cette entité sont élaborées et les différentes thèses expliquant le phénomène GIA en Algérie (en tant que : a) force de contre guérilla, b) secte kharidjite, c) mouvement anti-social, d) organisation fondamentaliste terroriste) sont analysées et critiquées.

La troisième partie du rapport composée de sept articles traite des « Réactions nationales » et fait un compte rendu des réactions des autorités algériennes (gouvernement, armée, diplomatie) et des différents segments de la société algérienne (partis politiques, associations, personnalités publiques, journalistes et intellectuels).

La quatrième partie est consacrée aux « Réactions internationales ». Elle comprend douze articles et couvre les réactions aux massacres en Algérie d’acteurs influents au plan international, ayant le pouvoir d’agir sur les événements en Algérie comme la France, l’Union européenne, les Etats-Unis, le monde arabo-musulman, l’Organisation des Nations unies, et surtout les firmes multinationales.

La cinquième partie du rapport tente d’élaborer une « Perspective historique » dans laquelle s’inséreraient les massacres que vit l’Algérie aujourd’hui. Elle comprend un article qui traite des « Massacres coloniaux » couvrant la période qui s’étend de 1830 à 1962, et un autre qui fait état des « Massacres d’Octobre 1988 ».

La sixième partie du rapport, intitulée « Perspective légale », est composée de trois articles. Le premier décrit le problème de « L’indifférence du droit algérien aux massacres », le second présente une « Qualification des massacres dans le droit international » et le dernier expose les moyens et modalité de « La Poursuite Pénale des Criminels ».

Enfin la septième partie constitue un « Compte rendu photographique » qui présente une sélection de photos parues dans différents médias. Le but étant de ré-humaniser le tragédie que représentent les massacres en Algérie et de ne pas oublier cette dimension humaine en se perdant dans les chiffres et les analyses. Il fallait rendre compte de la douleur, l’incompréhension, la colère, la vulnérabilité, la tristesse que portent les femmes et les hommes survivants des massacres. Cette partie s’achève avec cette photos très touchante qui résume la souffrance de trois générations : les larmes d’un enfant qui ne comprend pas ce qui se passe autour de lui, la douleur d’un père meurtri par ce dont il a été témoin, et le geste affectueux d’une grand-mère qui caresse le visage de l’enfant et essuie ses larmes : une touche de compassion et une touche d’espoir.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

 

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