La Présidente de SOS Disparus: « Bouteflika nous a trahis »

La présidente de SOS Disparus, Yous Fatima

« Bouteflika nous a trahis »

L’Actualité, 10 décembre 2002

L’Actualité : Ne pensez-vous pas aujourd’hui que la question des disparus a été politisée plus que de raison et c’est ce qui rend plus difficile le règlement de cette question majeure des droits de l’Homme ?

Yous Fatima : Avec la prise en main du dossier des disparus, nous n’avons jamais eu l’intention de faire de la politique. Et, me concernant, je ne pense pas arriver d’ailleurs à faire de la politique un jour. C’est une question, par contre, qui devrait être posée au président de la République. Pourquoi n’a-il pas pu parvenir à résoudre la question des disparus. Lui seul peut répondre en fait. Et l’on se demande, alors, pourquoi il n’est pas parvenu à faire la lumière sur le cas de ces milliers de disparus.

En revanche, il semblerait que la raison qui l’aurait empêché de mettre un terme à ce problème réside dans le fait que la résolution d’un tel dossier n’est pas entre ses mains, et ce, même si lui a cette volonté d’élucider ce cas. La question semble le dépasser. C’est un dossier qui est entre les mains de certaines personnes du sérail. C’est une question effectivement éminemment politique. Et c’est pourquoi, d’ailleurs, il y a chaque fois un empêchement à sa résolution. Cela étant, je sais très bien que le président Bouteflika n’était pas dans le coup ; il n’était pas là quand il y a eu tous ces événements, depuis 1992 jusqu’à maintenant. Mais quand il a été élu en 1999, on avait beaucoup d’espoir en lui. On croyait qu’il y aurait un changement par rapport à ce dossier. Or aujourd’hui, certes, il y a eu un changement au niveau de la reconnaissance de l’existence des disparus, mais force est de reconnaître que leur cas n’a pas été élucidé. Il faut dire qu’on a tellement eu confiance en Bouteflika. On a voté pour lui dans le cadre de la concorde civile. Mais aujourd’hui, malheureusement, les familles des disparus sont très déçues, car Bouteflika nous a trahis en faisant descendre des maquis ces mêmes personnes qui ont massacré, hier, nos enfants, lesquelles bénéficient de toutes les libertés. Alors que nos enfants, qui n’ont rien fait et qui croupissent toujours en prison, sont toujours portés disparus. Je reconnais tout de même que la plupart des disparus étaient des sympathisants du FIS dissous, mais ils n’ont rien à voir avec ce parti et ce n’est pas une raison pour qu’ils soient enlevés. Quand je discute avec les parents des personnes disparues, ils écartent l’idée que la disparition de leurs proches ou fils était le fait de leur appartenance à l’organe du FIS dissous. Leur enlèvement, pour la plupart d’entre eux, s’est produit au domicile familial. Ils ont fait l’objet d’arrestation et de torture. Depuis, la plupart d’entre eux se trouvent dans les prisons du pays. Et bien sûr, tout cela n’est pas normal, sachant que pour des personnes arrêtées dans la légalité, c’est à la justice de trancher sur leur cas. Aujourd’hui, nous sommes certains qu’il y aurait beaucoup de vivants, alors qu’attendent-ils (les pouvoirs publics, ndlr) pour les libérer. Nous refusons à ce qu’ils nous précèdent par la délivrance d’acte de décès et la distribution des indemnités aux familles. Personne parmi nous ne pourra accepter une telle offre. Nous, nous réclamons que justice soit faite.

Où se situe l’importance du dossier des disparus par rapport à la question des droits de l’Homme ?

Ici, en Algérie, il n’y a pas de droit de l’Homme. S’il y avait une justice dans ce pays, nous en serions pas là dans ce climat de terreur qui se produit aujourd’hui à l’encontre des innocents. Il y a malheureusement toujours des citoyens qui se font tuer. Alors comment peut-on parler de droits de l’Homme ?

Quelles ont été, à ce jour, les actions entreprises par votre association pour faire la lumière sur les cas des disparus ?

Le combat de l’association SOS Disparus a débuté en 1998. Les premières démarches qu’on avait effectuées, l’ont été à partir de l’étranger alors que je me trouvais en France. Cela a commencé par l’invitation des gens à aller témoigner dans ce pays, en France. Et puis ce fut en Belgique, Suisse et en Angleterre, que l’association a organisé des manifestations. Par la suite, on a envoyé le dossier des disparus à l’ONU. En Algérie, les familles des disparus ont entrepris des dizaines de sit-in devant le siège de l’Observatoire des droits de l’Homme et la place du 1er-Mai à Alger. SOS disparus a pris attache avec les autorités, et la dernière sollicitation en date est celle relative au mémorandum envoyé au chef de l’Etat, le 17 novembre dernier. Au plan international, SOS disparu avait contacté plusieurs ONG internationales, notamment Amnesty International. Les réponses qui nous sont à chaque fois parvenues des autorités sont toujours du type : votre fils était un terroriste. Cette année, il y a eu quand même une amélioration, l’Etat a enfin reconnu qu’il y a des disparus mais sans pour autant trancher sur la question.

Est-ce que vous avez eu des réponses concrètes de la part des autorités ?

Aucune réponse concrète ne nous est parvenue pour l’instant, à part celle d’indemniser les familles pour fermer le dossier des disparus. C’est une manière, en fait, de prolonger encore le problème. Farouk Kassentini nous a pourtant promis beaucoup de choses, mais rien n’est fait. On avait demandé qu’une commission d’enquête soit mise sur pied avec les avocats et la Ligue des droits de l’Homme mais il n’y a pas eu de réponse à ce jour.

Entretien realise par Rabah B.

Portraits

Amine était un simple stagiaire

Il avait à peine 20 ans et était stagiaire en menuiserie quand il a été enlevé, alors qu’il se trouvait avec ses amis dans son quartier de la cité 2004 logements (Baraki) où il habitait avec sa famille. Amrouche Amine, selon le témoignage de sa grand-mère, a été porté disparu le 30 décembre 1997. Il aurait été embarqué à 16h à bord d’une Nissan.

Après enquête, son père — jadis un sympatisant du FIS dissous — a appris que son fils avait fait l’objet d’une arrestation car soupçonné d’être le frère d’un certain Lyes, qui se trouvait alors au maquis. A ce jour, le sort d’Amrouche Amine n’a pas été élucidé.

Le sergent-chef Nacer toujours porté disparu

Merazga Nacer était militaire quand il a été porté disparu de la caserne à Aïn M’lila, selon le récit de sa mère. Il était en période de convalescence quand il s’est évaporé dans la nature. Alors qu’il était convoqué, un certain 29 août 1994, pour un rendez-vous à l’infirmerie de sa caserne, il n’a plus réapparu. Des prisonniers auraient confié à sa mère, qu’il se trouvait, en 1996, à la prison de Mansourah à Constantine.

R. B.