Algérie: « Rendez-nous nos pères et nos enfants »

« Rendez-nous nos pères et nos enfants ! »

Olfa Lamloum, Mouvements, N° 1, novembre-décembre 1998

La scène se déroule à Oran le 26 août 1998: une quarantaine de femmes, des enfants et quelques hommes sont rassemblés devant le siège de la Ligue algérienne des droits de l’homme. Toutes les femmes tiennent à la main une photo ou une pièce d’identité (1). Cette scène s’est reproduite plusieurs fois au cours de l’été dernier à Alger et ailleurs en Algérie. Déjà, en septembre 1997, des femmes avaient choisi de briser le mur du silence et s’étaient rassemblées devant l’hôtel Aurassi à Alger au moment où l’Office national des droits de l’homme (ONDH, organisme officiel des droits de l’homme) organisait une conférence sur la violence.

Le 20 octobre 1997, des femmes s’étaient également donné rendez-vous dans le centre d’Alger, devant la Grande Poste. Toutes répètent inlassablement et depuis longtemps: « Je veux juste savoir où il est, mort ou vivant ».

Depuis très peu de temps, de nombreuses femmes, entourées de quelques hommes et de quelques enfants, ont réussi à faire parler d’elles dans les médias, et à faire admettre aux autorités algériennes que le problème des « disparus » n’est pas une fiction mais une tragédie réelle. Elles ont attendu en silence pendant des années par peur des représailles; puis écrit respectueusement des lettres à tous les responsables pour demander des informations sur leurs proches, avant d’arpenter d’abord les casernes et les commissariats, ensuite les morgues et les cimetières. Les familles des « disparus » défient maintenant la peur et exigent qu’on leur rendent leurs pères et leurs enfants morts ou vivants.

Le recours à l’enlèvement a débuté en 1993, année où la violence s’est déchaînée en Algérie avec la structuration des groupes armés et le déploiement de l’armée « dans la région d’Alger et la Mitidja, prenant position dans les grands carrefours et les zones sensibles (2) ». C’est en effet depuis 1993 et plus particulièrement 1994, que les organisations internationales de défense des droits de l’homme commencent à recevoir des informations concernant des cas de « disparitions » en Algérie. Les témoignages recueillis se ressemblent sans être identiques. La personne est en général arrêtée par des hommes armés agissant en groupe, en uniforme ou en civil, leur visage étant parfois caché avec une cagoule; ils se réclament quelquefois des forces de sécurité, et il leur arrive de se conduire de façon très polie avec les membres de la famille. D’autres fois, ils insultent et menacent la famille, souvent ils fouillent la maison. Par la suite, la personne est emmenée dans un véhicule des forces de sécurité ou de l’armée ou dans une voiture banalisée vers une destination inconnue et sa trace est perdue. Il arrive que les familles reconnaissent, parmi les « civils » qui ont procédé à l’arrestation. des membres de la Sécurité militaire ou des « patriotes », milices créées par le pouvoir. Néanmoins, même dans ce cas, les autorités nient toute implication dans l’enlèvement.

Nacéra Lazreg, née en 1961, mère de six enfants, a été enlevée en décembre 1994 à son domicile par les services de sécurité et a disparue depuis. Elle aurait été tuée peu après son arrestation dans les locaux du commissariat de Bourouba et aurait été enterrée au cimetière d’El Alia sous X. Son mari était en fuite, recherché pour terrorisme». Sa famille n’a jamais été informée sur son sort.

Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1994, seize hommes ont été arrêtés chez eux àRas-el-Oued et ont par la suite disparu. Leurs familles ont tenté vainement de s’informer sur leur lieu de détention. Devant l’insistance de certaines d’entre elles, les autorités leur ont signifié que leurs proches avaient probablement rejoint les groupes armés. Les requêtes d’Amnesty International au gouvernement algérien n’ont jamais trouvé de réponse. Après avoir en mars 1995 informé Amnesty International, qu’il ne disposait d’aucune information sur les seize hommes, l’ONDH a informé en septembre 1995 deux des familles, qui avaient refusé de baisser les bras, que quinze corps auraient été retrouvés dans une forêt près de Ras-el-Oued le lendemain de l’enlèvement de leurs proches, sans préciser si ceux-ci en faisait partie ou non. En mai 1996, saisies par le « Groupe de travail sur les disparitions forcées et involontaires » de l’ONU, les autorités algériennes ont affirmé que seuls deux des quinze corps retrouvés et identifiés correspondaient à certains des hommes portés disparus. Plus tard, au début de 1997, les mêmes autorités ont affirmé au rapporteur spécial de l’ONU que trois des quinze corps ont été identifiés. Mais les familles de ces trois hommes n’avaient jamais été informées de la mort de leurs proches, ni convoquées afin de confirmer l’identité des cadavres, ni même appelées à assister à l’enterrement.

Ces deux cas parmi tant d’autres illustrent le mépris et l’indifférence opposés aux familles des victimes de la disparition. De surcroît leur souffrance a pendant longtemps été ignorée par les journaux algériens qui ne voulaient voir en eux, reprenant les thèses officielles au mieux que des familles de disparus « terroristes », au pire des familles de maquisards « terroristes » ayant orchestré leur disparition. Ce n’est qu’à partir de la mi-1997 que les appels de détresse lancés par les familles ont commencé à être entendus, grâce à leur obstination et à la mobilisation de plusieurs ONG internationales de défense des droits de l’homme exigeant des explications sur le sort des disparus.

En février 1998, lors de la visite de la délégation du Parlement européen en Algérie, la députée Anne-André Léonard a soulevé la question. Au mois de juin de la même année, un « Collectif des familles de disparus en Algérie » regroupant sept familles algériennes vivant en France a vu le jour (3). À l’occasion de l’examen par le Comité des droits de l’homme des Nations unies du rapport du gouvernement algérien sur le respect et l’application du Pacte international relatif aux droits civils et politiques signé et ratifié par l’Algérie en 1989, ce collectif a organisé une tournée pour expliquer à l’opinion publique la situation de ces disparus.

Le 29 juillet 1998, le Comité des droits de l’homme de l’ONU, lors de son examen du deuxième rapport périodique de l’Algérie, a « exprimé les graves préoccupations que lui inspirent le nombre des disparitions et l’incapacité de l’État à réagir de manière appropriée ou à répondre tout simplement à des violations aussi graves (4).

C’est grâce à cette mobilisation des familles des disparus et des organisations de défense des droits de l’homme que la question des disparus est sortie des ténèbres pour devenir publique et mériter l’intérêt des autorités algériennes et de la presse de ce pays. Les premières ont mis en place une cellule de crise au ministère de l’intérieur et ont promis d’ouvrir des enquêtes sur la base des dossiers présentés, les seconds couvrent de plus en plus les mobilisations des familles.

Le nombre exact de disparus demeure inconnu, car il est long et difficile de soulever la chape de la peur des familles et de l’indifférence des autorités. À l’heure actuelle, plus d’un millier de dossiers, documentés et recoupés, ont été constitués par les organisations internationales de défense des droits de l’homme, les collectifs de familles de disparus et leurs avocats. L’ONDH, pour sa part, affirme avoir reçu plus de 3.000 plaintes pour disparition (5). Ainsi le nombre réel d’enlevés peut être estimé à plusieurs milliers.

La bataille pour faire la lumière sur les disparus algériens est certes longue et s’annonce dure. Mais qui aurait espéré en 1991 voir les disparus Sahraouis et marocains de Tazmamart, Qalat M’Gouna et Layoune surgir des bagnes après dix-huit ans de « disparition » pour certains d’entre eux?

1) El Watan, 27 août 1998.

2) Abed Charef, Algérie, le grand Dérapage, L’Aube La Tour d’Aigues, 1994, p. 455

3) Libby Brooks,The Guardian, 3 août 1998.

4) Conclusions du Comité des droits de l’homme de l’ONU, 73e Session.

5) Voir le rapport de la Mission d’information de l’ONU, 16 septembre 1998.

  

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