Ignorer le contexte international et régional serait « pure myopie »

Participation aux élections du 10 mai 2012

Ignorer le contexte international et régional serait « pure myopie »

Sadek Hadjerès, La Nation, 29 Mars 2012

Je voudrais pour ma part souligner l’importance de cette contribution dont je partage pour l’essentiel la position d’ensemble. Hocine Bellaloufi expose à mon sens, de façon pédagogique et dialectique, l’utilité pour les forces foncièrement démocratiques de participer activement à la bataille des élections du 10 mai prochain.

Nombre d’enseignements tirés de l’histoire du mouvement national et social de libération le confirment. Je ne les expose pas ici, quelques uns ont été d’ailleurs évoqués par l’auteur.

L’engagement dans ce type de bataille, y compris dans les conditions les plus défavorables, ne trouve pas sa justification dans une approche illusoire purement tacticienne et de court terme, en termes de représentativité électorale immédiate ou d’avantages étroitement partisans. Ce serait là une approche mesquine qui expose à ce que Lénine qualifiait de « crétinisme parlementaire ». Ce n’est pas du nombre « d’élus » ou même de l’absence d’élus, que cet engagement tire son importance.

Il prend par contre son plein sens si, et seulement si, il s’inscrit comme un des éléments d’une stratégie politique d’ensemble et de longue haleine, de mobilisation et de conscientisation de masse, comprise et appliquée sur le terrain. Une stratégie qui vise à instaurer à terme un rapport de force global, une large hégémonie populaire en mesure de modifier radicalement la nature et le contenu du pouvoir dans un sens démocratique et social conforme aux intérêts de la société et de la nation.

Il n’est certes pas facile de mener ce genre de batailles en luttant à la fois contre les écueils des penchants opportunistes ou du faux radicalisme. Mais l’effort en vaut la peine, à contre-courant des attitudes purement « symboliques », attentistes et stérilisantes, dans lesquelles les pouvoirs autoritaires, corrompus et corrupteurs, cherchent à enfermer les oppositions légitimes.

Où se trouve la ligne de clivage principale ?

J’ajoute à cela une remarque qui ne contredit pas l’argumentation de Hocine Bellaloufi mais la complète, car elle me semble implicite dans l’esprit de son article.

Ma remarque est la suivante : il est important d’admettre que la ligne de clivage principale entre courants nationaux démocratiques et de progrès social n’est pas et ne doit pas être leur participation ou non à la bataille électorale ou leur participation à des listes électorales concurrentes. Des différences d’appréciation peuvent exister quant à l’opportunité de mener ou non cette bataille de telle ou telle façon. Les autorités en place ont d’ailleurs toujours spéculé sur l’aiguisement de ce genre de divergences. Leur plus grande crainte est que se développe un plus large courant unitaire, capable de s’amplifier, y- compris très largement au-delà du champ des luttes électorales.

Ce qui est décisif c’est si, au-delà et en dehors des péripéties électorales, qui ne sont qu’une partie du combat démocratique et social, les courants attachés aux libertés individuelles et collectives, à la justice sociale et aux droits humains, à la sauvegarde de la souveraineté nationale, savent s’unir et agir ensemble, s’ils savent le faire en appui sur les bases populaires, autour des solutions à apporter aux besoins et revendications innombrables dont certaines sont vivement ressenties et sont au cœur du drame national.

C’est un terrain de lutte permanent, qui ne se limite pas aux quelques semaines qui précèdent les rituels électoraux. Ce terrain d’affrontement est malheureusement trop délaissé et sous-estimé par les forces qui ont vocation de mener et d’accompagner les luttes à la base. Elles tournent à tort leurs regards, elles polarisent trop souvent leurs analyses et leurs prises de positon et commentaires vers de futiles évolutions dans les sphères institutionnelles, des détails présentés de façon abusivement spectaculaire. Sans prêter attention pendant ce temps au mal-être quotidien du plus grand nombre, aux grondements souterrains, aux saines et brûlantes aspirations qui parcourent la société profonde, anciennes et jeunes générations confondues, aux tensions et souffrances d’une société harcelée par les tensions et problèmes locaux et planétaires.

Le désintérêt dans la pratique par rapport à ces objectifs concrets primordiaux chez des forces qui se réclament de la démocratie et du progrès, leur dispersion au nom de divergences idéologiques ou de calculs politiciens de court terme, leur façon de concevoir la politique à l’écart des préoccupations réelles des gens ou avec le seul souci de les instrumentaliser, voilà une des raisons principales qui alourdissent et pérennisent la chape de plomb réactionnaire interne et internationale dans laquelle étouffe notre peuple.

Cela fait trop longtemps que durent les leurres et les illusions des faux combats. Il est vital, en matière électorale comme en tous les autres terrains de lutte, de repérer les vrais enjeux et amplifier les convergences salvatrices.

Notre responsabilité algérienne : Non à la confiscation néocoloniale et réactionnaire de l’indépendance
Quel esprit, quelle préoccupation m’ont guidé en donnant mon opinion sur la contribution de Hocine Bellaloufi relative à la tenue des élections à venir ?

Dans les circonstances que traverse aujourd’hui l’Algérie, ce serait pure myopie de considérer le problème conjoncturel et tactique des élections d’une façon isolée de leurs horizons internationaux et régionaux. Insensé celui qui refuserait de les mettre en perspective et les replacer dans le cadre géostratégique d’enjeux dont les deux volets, celui des évolutions internes et celui des évolutions mondiales se rejoignent. Les unes et les autres se sont imbriquées, elles ont convergé décennie après décennie après 1962 pour réduire et voler aux peuples du monde arabe et de l’Afrique les fruits démocratiques, sociaux et de souveraineté durement conquis et espérés avec l’indépendance. Lutter pour commencer à revenir aux fondamentaux démocratiques à l’occasion de ces élections, est une partie de ce combat d’ensemble.

Quand on observe le comportement plus qu’arrogant des diplomates, représentants des grands monopoles et stratèges occidentaux envers l’Algérie, on comprend bien qu’après la Libye, la Syrie et le Mali, notre pays s’il n’y prend garde, se trouve au bord du gouffre. Si après tant d’épreuves nous voulons survivre dans la paix et la dignité, le devoir brûlant de l’ensemble des protagonistes algériens (pouvoirs et oppositions, Etat et société) est de partager la responsabilité commune à laquelle nombre d’acteurs, civils et militaires, ont malheureusement failli en délaissant dès la grave crise de l’été 62 la voie de la lutte pour des solutions pacifiques, politiques et démocratiques face aux crises nationales successives. Pas d’autre voie de salut que de revenir aux fondamentaux qui ont inspiré et animé la lutte libératrice, prendre le courage et la lucidité de corriger les écarts qui ont trahi une révolution nationale vers laquelle allaient l’admiration et le respect du monde .

Les crises algériennes majeures _ déjà en germe avant et durant la guerre de libération _ étaient nées de l’impréparation politique dans laquelle avait été engagée l’insurrection légitime de 54 par des formations nationalistes activistes déjà marquées par les crises et rivalités de pouvoir. L’impréparation politique et idéologique n’a pu être corrigée à temps et dans ses racines malgré les tentatives des animateurs du congrès de la Soummam, cependant que les acteurs d’après l’indépendance, dans le tourbillon des luttes de pouvoir sans principe, n’en ont pas suffisamment tiré à leur tour les leçons salutaires.

Pire, les détenteurs de pouvoir, plus attentifs aux leviers de domination et d’enrichissement qu’à la solution des problèmes de société, ont aggravé par épisodes successifs l’état de crise endémique et son retentissement négatif sur le civisme des citoyens. Les fastes séquences des conquêtes nationales et sociales des années 70, embrumées par l’autoritarisme répressif, puis les réformes démocratiques et sociales du gouvernement Hamrouche en 1990, avortées et sabotées par les courants rentiers et compradores, ont été un contrepoids insuffisant au glissement néfaste tout en attisant les revanchismes réactionnaires et néo-colonialistes.

Les points culminants désastreux de ces aggravations ont été les affrontements armés de l’été 1962 et de 1963-64, le coup d’Etat de juin 1965, la répression sanglante d’Octobre 1988, la répression du mouvement jeune kabyle de 2001, la guerre intestine de la décennie noire 90. Les coups portés et les dégâts les plus lourds par leur continuité, par leur signification et par leurs conséquences en profondeur, ont été la culpabilisation et la répression ininterrompues contre les courants militants socialistes, syndicaux, cadres de la nation honnêtes et compétents, eux qui préconisaient plus que tous autres les solutions politiques et pacifiques, les sorties de crise unitaires et démocratiques. On ne pouvait ainsi mieux désarmer les Algériennes et Algériens les plus intéressés à la paix et la cohésion civiles, les plus motivés, les plus résolus à prévenir et conjurer les catastrophes nationales montantes.

Aussi aujourd’hui plus encore qu’hier, est-il du droit et du devoir de tous ceux qui ont combattu sans répit pour les saines orientations rassembleuses, pour la sauvegarde de l’indépendance, mère et support des conquêtes et des espoirs algériens les plus précieux, de lancer un appel à la raison, au primat des débats, de l’esprit et des pratiques démocratiques.
C’est le moment ou jamais. de redresser la barre, d’isoler au sein des masses et pacifiquement, ceux parmi les responsables de nos malheurs passés, les irréductibles et les inféodés qui chercheraient à persévérer dans la voie du suicide collectif, des affrontements criminels et des tractations politiciennes.

Le moment est venu plus que jamais d’agir pour un Front du Salut qui dans l’état actuel ne pourrait être ni islamiste, ni laïciste, ni libéral ni socialiste, mais ne peut être que plus largement et avant tout : National, Démocratique, Social et Souverainiste. Que les adorateurs du Dieu argent et les valets prêts à s’inféoder aux néocolonialistes y réfléchissent à deux fois et renoncent à s’associer aux plans de déstabilisation d’une Nation qui a déjà beaucoup donné pour sa liberté et son bonheur.

Si nous savons tous ensemble unir et mobiliser, l’Algérie recèle en elle des forces vives et des ressources humaines insoupçonnées, en alliance avec le grand front (informel ou organisé) social et anti-hégémoniste mondial. Après le grave coup porté à la souveraineté et au peuple libyen, fragilisés par un régime irresponsable, le camp régional et mondial pour la Paix et la coopération entre les peuples, même encore aux débuts de sa reconstruction, a commencé à monter en puissance sur tous les continents face au fiasco de plus en plus évident de l’ultralibéralisme agressif et suprême danger pour la planète. Nos luttes multiformes pour enraciner en Algérie les droits et libertés humaines les plus élémentaires, dans le quotidien et à travers chaque évènement et compétition politique, font partie à côté de tant d’autres, de cette montée mondiale encourageante, à travers les orages et graves menaces qui planent sur l’Humanité.