L’insoutenable lucidité d’une mère

 

NASSÉRA DUTOUR

L’insoutenable lucidité d’une mère

Debbih, Abdelkrim, La Presse, Actuel, jeudi 7 mars 2002

NASSÉRA DUTOUR est mère d’un jeune homme de 20 ans qui, en 1997, est sorti un jour de chez lui pour acheter des confiseries et n’est plus revenu à la maison. À travers l’histoire de la disparition de son fils, dans une Algérie déchirée par une guerre civile qui dure depuis plus de 10 ans, Mme Dutour explique son refus de céder à la fatalité. Elle veut savoir et faire savoir.

« Je sens les larmes monter, mais je ne pleure pas. J’ai parfois une forte envie de crier pour être entendue par mon fils. Je n’ai pas fait le deuil de quelqu’un qui m’est très cher, il s’agit de mon enfant, dont je ne sais plus rien depuis 1997, sinon qu’il est déclaré disparu », raconte-t-elle, lors de son passage à Montréal cette semaine.

Elle frappe à toutes les portes et sillonne le pays d’est en ouest, toujours à l’écoute de la moindre rumeur qui fait renaître l’espoir dans son coeur. On lui parle de prisons, de casernes, de postes de regroupements militaires où des personnes enlevées auraient été déportées. Et si c’était vrai? Ne raconte t-on pas l’histoire amplifiée de ces personnes subitement réapparues après des années d’absence?

Après des mois de recherches désespérées et d’espoir renouvelé, elle rencontre ceux et celles qui, comme elle, ont connu le même malheureux sort. Pour briser la loi du silence qui entoure les disparitions, elle décide de regrouper les mères et les épouses, les familles des personnes disparues dans un collectif- le Collectif des familles de personnes disparues- et tente de briser de sa seule voix le silence qui entoure quelque 7000 personnes portées disparues dans son pays.

Aujourd’hui, beaucoup de chemin a été fait. Les autorités du pays reconnaissent, enfin, quelque 5000 personnes disparues, « enlevées- selon elle- par les intégristes armés ou ayant rejoint les maquis islamistes », malgré les milliers de témoignages de familles, voisins ou amis des victimes qui montrent bien que des bavures ont été commises par les services de sécurité. Dans le meilleur des cas, la justice du pays, lorsqu’elle est saisie, fait état de « recherches infructueuses ». Y. B., journaliste algérie n en exil en France a écrit que l’Algérie est le seul pays où on peut parler de Dieu, et même s’opposer à lui, mais où on ne peut parler d’un général ou lui faire la moindre remarque sans risquer de disparaître à jamais.

J’accuse

C’est un long chemin, un chemin de croix pour Nasséra Dutour, dont l’espoir réside dans son amour pour son fils et de tous ces enfants arrachés à la vie à la fleur de l’âge par quelque main invisible et assassine. L’adversaire n’a pas de visage et la guerre est menée à huis clos. « La maladie de nombreux pays du tiers-monde est de vivre dans un État de non-droit ou l’impunité au nom de je ne sais quelle valeur est une règle de gouvernance », dit-elle.

La responsabilité des disparitions est souvent rejetée sur les islamistes, même si pourtant des voix de plus en plus nombreuses viennent suggérer le contraire, sans pour autant blanchir les islamistes coupables eux aussi des pires exactions.

« Je ne lutte pas seulement pour faire la lumière sur la disparition de mon fils ou de celle de milliers de jeunes, explique Mme Dutour. Je lutte pour que cesse l’impunité et faire savoir au monde comment on meurt dans mon pays. J’y consacre désormais ma vie et ce qu’elle me laisse comme énergie. Je ne fais que ça désormais à longueur d’année. Ce n’est pas seulement un besoin, un engagement moral, c’est ma vocation de mère et mon sacerdoce. »

Mme Dutour poursuit: « Se taire devant tant d’injustice, c’est se faire complice des assassins de mon fils. Amine, mon fils, ne mérite pas cela. »

Un jeune enlevé à la fleur de l’âge. Un soir de ramadan, sorti quelques minutes avant la rupture du jeûne, acheter quelques friandises comme il est de tradition en Algérie: « Il aimait tellement la musique, son walkman toujours collé à ses oreilles. Je ne le reverrai plus jamais. » Il n’a même pas eu droit à une tombe où ses proches aurait pu se recueillir et faire leur deuil.

« Je vais partout où je peux trouver une oreille attentive. Je hante les couloirs du palais des Nations unies à New York, ceux de la Commission des droits de l’homme à Genève où je m’étais rendue une dizaine de fois. Aujourd’hui, je suis à Montréal, demain à Paris », dit-elle.

Moment de lucidité: « Un jour, je devais rencontrer un représentant d’une autorité publique en Algérie. Pour seule réponse à mes angoisses, il me conseille de me la boucler sinon, je risquais à mon tour de rejoindre mon fils. Je me suis tue et n’ai rien dit et j’ai compris ce jour-là jusqu’où pouvait mener la folie des hommes. Je ne comprends rien à la politique. Je suis une femme ordinaire menant une vie ordinaire, dans une famille ordinaire, dans un pays que je croyais ordinaire, mais qui, en f ait, ne l’est pas. »

Une insoutenable légèreté

Dans leurs rapports, les ONG internationales, d’Amnistie internationale à Human Rights Watch, et la Fédération internationale de droits de l’homme, alertées par des mères en détresse, parlent d’exécutions extrajudiciaires, d’enlèvements et de séquestrations, de règlements de comptes.

En prenant en charge ce dossier des disparus, Nacéra Dutour brise un tabou et dérange. Une mère de famille, avec une insoutenable légèreté de femme dans la culture machiste qui est celle de son pays, apparaît là où personne ne l’attendait. Une mère de famille qui crie justice. Elle ne veut ni pouvoirs, ni honneurs. Elle veut savoir de quel crime est coupable son enfant pour mériter le lugubre sort qu’on lui a réservé. « Rechercher la vérité est peut-être une utopie dans ce monde qui nous fait violence », laisse tomber Mme Dutour.

Si la loi n’est pas de son côté, parce qu’elle est loi d’exception dans ce pays en guerre, la loi de la raison, du droit à la vie est avec elle. Les organisations internationales de défense des droits de la personne sont à ses côtés. Elle est reçue dans les plus importantes capitales du monde. Les couloirs de l’ONU, elle connaît, ceux de la Commission des droits de l’homme à Genève également.

De quel côté est-elle, politiquement? Avec les généraux? Les islamistes? Les démocrates? « Moi j’ai opté pour la recherche de la vérité », dit-elle.

Nasséra Dutour n’a ni certitudes ni comptes à régler. Mais elle porte en elle le radicalisme du refus. Son cri de mère injustement blessée a réussi à briser l’omertà qui règne en Algérie autour de ces milliers de personnes disparues.

L’espoir? « L’espoir, c’est comme le soleil de mon pays, dit-elle. Il y a des jours avec et des jours sans. »