En Algérie, aucun survivant parmi les disparus de la « sale guerre »

En Algérie, aucun survivant parmi les disparus de la « sale guerre »

Florence Beaugé, Le Monde, 8 janvier 2003

Dans les années 1990, au moins 7 000 personnes ont été enlevées en Algérie. En janvier 2002, le président Abdelaziz Bouteflika nommait Farouk Ksentini à la tête d’une commission nationale chargée de régler le dossier avant fin 2002. Aujourd’hui les familles des victimes ne savent toujours pas si les leurs sont morts ou vivants. M. Ksentini prône une amnistie générale qui « profiterait à un certain nombre de criminels » mais permettrait à l’Algérie « de tourner la page et d’aller de l’avant ». Le pouvoir algérien propose des indemnisations aux familles, mais élude la question cruciale de la vérité et de la justice. A Relizane, un enlèvement a encore eu lieu en novembre. Dans cette ville meurtrie, un militant des droits de l’homme, Mohammed Smaïn, est poursuivi par la justice pour avoir dénoncé les agissements de la sécurité militaire.

Qui n’a pas croisé leur regard ne peut mesurer leur souffrance. Les mères de disparus ont le visage pétrifié par la douleur. Leur vie s’est arrêtée il y a six, huit, dix ans. Depuis, elles « font semblant » de vivre. « Nous nous sommes vidées de nos larmes », disent-elles, sans réaliser qu’elles pleurent en prononçant ces mots…

Si les unes restent déterminées à poursuivre le combat coûte que coûte, beaucoup y ont renoncé, par épuisement, par fatalisme aussi. Toutes savent qu’elles ont peu de chances de sortir victorieuses de leur lutte contre l’Etat algérien, qu’elles accusent – le plus souvent preuves à l’appui – de la disparition de leurs enfants pendant la décennie 1990. Au moins 7 000 personnes ont été enlevées au cours de cette période. Aucune de ces mères ni de ces épouses, aucun de ces pères ni de ces frères n’a pourtant fait son deuil. Comment le pourraient-ils, sans dépouille ni sépulture ? Les autorités algériennes s’étaient engagées à régler le dossier avant la fin 2002, or les familles ne savent toujours pas s’il y a des survivants.

Parler des disparus n’est toutefois plus un tabou en Algérie, et les familles ne sont plus accusées d’être des islamistes du FIS (Front islamique de salut), « complices des terroristes », comme elles l’étaient il y a quelques années. Depuis trois ans, un certain nombre de pas ont été franchis. Il est à présent question que l’Etat verse des indemnisations à ces familles – nombre d’entre elles vivent dans la plus grande misère -, mais leurs deux revendications de fond, « vérité et justice », semblent loin d’obtenir satisfaction.

L’espoir suscité, il y a un an, par la nomination de Farouk Ksentini à la tête de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH), par le président Bouteflika, s’est transformé en dépit. Si les familles reconnaissent à cet avocat de Blida « honnêteté, sincérité et intégrité », si elles admettent que « son discours est étonnamment humain », elles lui reprochent de vouloir « liquider le dossier » plutôt que de faire la lumière sur les disparitions. On l’accuse de botter en touche sur le thème de l’Etat « responsable mais pas coupable ».

Le 31 octobre 2002, Farouk Ksentini a remis à M. Bouteflika un rapport d’étape, fruit de ses « réflexions et propositions ». Le 31 mars, il rendra son rapport définitif. En attendant, les familles les plus combatives, regroupées en associations – SOS disparus, l’Association nationale des familles de disparus (ANFD), notamment -, et les deux ligues algériennes des droits de l’homme (la Laddh d’Abdennour Ali-Yahia et la LADH de Boudjema Ghechir), ainsi que certaines grandes figures, telles que l’avocat Mahmoud Khelili, s’épuisent à tenter d’en savoir plus. Une question les taraude tous : y a-t-il des survivants parmi les disparus ?

3 030 CORPS ENTERRÉS SOUS X

« Je vous réponds de manière très claire : il n’y a plus un seul détenu au secret, où que ce soit, dans un local sous contrôle de l’Etat, ni à Blida, ni ailleurs, ni dans le Sud -allusion aux camps de détention ouverts au Sahara à partir de 1992-. Je suis formel. »Cette mise au point, émanant d’une source autorisée de l’armée, revient à dire, sans équivoque, qu’il n’y a plus un survi-vant. Mais qui aura le courage de le confirmer officiellement aux familles, pour lesquelles le doute est à la fois une agonie et un ultime espoir ? Et comment imposer aux mères d’y croire, sans leur remettre les corps des leurs ?

Au plus fort de la guerre civile, les victimes de tous bords ont été jetées dans des fosses communes ou des charniers. 3 030 corps ont été enterrés sous X, selon cette source autorisée de l’armée. Aura- t-on la volonté d’exhumer ces dépouilles et de procéder à leur identification ? Fait nouveau : la gendarmerie, chargée depuis 1995 de coordonner ce dossier, admet aujourd’hui (officieusement) avoir recensé 7 046 dépôts de plainte pour disparitions forcées au cours de la décennie 1990. Elle affirme avoir enquêté sur tous ces cas, et précise que pour 4 740 d’entre eux les recherches ont été « infructueuses ». Pour tous les autres, elle détient une explication. Selon elle, la responsabilité des forces de sécurité n’a jamais été retenue.

Ce sont ces réponses, peu convaincantes, qui sont transmises aux familles des disparus, via la Commission des droits de l’homme, dans un style bureaucratique. « Nous donnons les informations que nous livrent les différents corps de sécurité. La Commission n’a pas de pouvoir d’enquête ni de convocation », fait valoir Farouk Ksentini, sans cacher son impuissance.

Y a-t-il un autre fichier que celui de la gendarmerie ? Si oui, qui le détient ? « La sécurité militaire », répond l’avocat Abdennour Ali-Yahia. Quant aux centaines d’informations judiciaires en cours, rares sont ceux qui en attendent quelque chose, la justice étant soumise au pouvoir exécutif, en Algérie, de l’aveu même de nombreux magistrats.

« Le problème des disparus dépasse Farouk Ksentini, et même le président de la République. Personne ne pourra apporter de réponse à ce dossier tant qu’il n’y aura pas eu un changement radical dans le pays, tant que ceux qui sont responsables de la majorité de ces disparitions détiendront toujours le pouvoir », souligne l’avocat Mostefa Bouchachi, faisant allusion à la hiérarchie militaire.

A ceux qui soulignent que ce dossier est « explosif et insoluble »et que « l’intérêt général commande de tourner la page », Hocine Zehouane, vice-président de la Laddh, répond qu’il n’y a « pas d’autre issue libératoire » que d’établir la vérité. Pour lui, « l’Algérie devra, tôt ou tard, faire sa catharsis ». La grandeur de l’Etat résiderait « dans sa capacité à se pencher sur ses propres dérives », quitte à prononcer ensuite une amnistie générale.