Le FMI à Alger, le BRICS à Durban

Le FMI à Alger, le BRICS à Durban

Omar Benderra, La Nation, 17 Avril 2013

Le sommet du groupe du BRICS à Durban le 26 et 27 mars dernier en présence de nombreux dirigeants et observateurs africains a suscité un grand intérêt en Algérie. De nombreux articles de presse ont permis à l’opinion de suivre un événement politique majeur porteur d’un réel espoir de transformation de l’ordre économique mondial. Les algériens, qui se souviennent avec acuité de la crise de la dette qui a profondément et brutalement affecté leur pays à la fin des années quatre-vingt, ont manifesté une véritable attente pour les projets visant à mettre en place un système alternatif à celui des institutions de Bretton-Woods. L’annonce sur le continent africain qui a le plus souffert avec l’Amérique Latine, des ajustements structurels du FMI et des choix d’investissement de la Banque Mondiale, de la création d’une banque de Développement du Sud au capital de 50 milliards de dollars et d’un Fonds de réserve (Contingent Reserve Arrangement – CRA) de 100 milliards de dollars a été très positivement accueillie. D’autant que ces décisions suivent de quelques jours la visite à Alger les 13 et 14 mars de la directrice générale du FMI, madame Lagarde, venue selon ses propres termes « remercier l’Algérie pour le crédit consenti à son organisation » (1).

L’annonce en octobre 2012 d’un crédit de 5 milliards de dollars à un taux d’intérêt inférieur à 1% au FMI par l’Algérie avait suscité la perplexité de nombreux économistes qui y ont vu un autre exemple de la dilapidation de réserves de change constituées par la surexploitation de ressources fossiles. En termes de solvabilité, le FMI est certainement un emprunteur de première qualité mais en termes d’efficacité pour le pays il aurait incontestablement mieux valu ne pas pomper inutilement le pétrole ou le gaz qui a valu ces cinq milliards de dollars de réserves en quête de placement à rémunération symbolique. Au-delà des manifestations de reconnaissance, il y a lieu de souligner que ce crédit ne renforce pas vraiment la position de l’Algérie au sein d’un FMI plus que jamais dominé par les occidentaux. Une position plutôt anecdotique et soulignée par le fait que la quote-part du pays a proportionnellement décru depuis le doublement du capital du FMI (de 238 milliards de DTS à environ 477 milliards de DTS) de décembre 2010. Algérie disposait, depuis 2008, d’environ 1255 millions de DTS de quotes-parts, soit 0,53% du total. En ne l’augmentant que de 705 millions de DTS l’Algérie a porté sa participation à près de 1.960 millions de DTS ce qui ne représente plus que 0,41% du capital du FMI…

Ces cinq milliards de dollars alloués à l’organisation dirigée par Christine Lagarde ex-présidente du cabinet d’avocats Baker-McKenzie et ancienne ministre des finances française sont à mettre en parallèle avec le montant – cent millions de dollars – du prêt consenti, après forces atermoiements, à la Tunisie voisine en proie à de graves difficultés financières. La différence est éloquente, entre la solidarité minimale avec un pays frère et voisin en transition démocratique et l’expression d’un soutien aux politiques antisociales basées sur les principes du consensus de Washington (1) et mises en œuvre sans état d’âme par le FMI. Mais cette hiérarchie traduit bien les orientations non-formulées mais effectives du régime d’Alger.

Sans politique économique réellement lisible depuis plus de vingt ans (!) et l’abandon des réformes économiques impulsées par le gouvernement de Mouloud Hamrouche, l’Algérie est pilotée au jour le jour au gré des intérêts des décideurs effectifs, chefs des moukhabarate et oligarques. Sous influence extérieure directe Alger a accepté en 1994 la mise en œuvre d’un programme d’ajustement structurel sous la férule du FMI. Ce faisant, le pays a perdu les caractéristiques qui en faisaient un Etat social sans gagner le moins du monde en efficacité économique et surtout en aggravant la dépendance aux hydrocarbures. Le panorama d’une économie dominée par les importations massives, en irrépressible croissance, et le chômage massif montre clairement que les grands vainqueurs de l’ajustement sont les multinationales et les groupes d’intérêts locaux, en civil ou en uniforme, qui contrôlent le commerce extérieur et les transactions sur les hydrocarbures. L’ouverture sous la contrainte de l’économie algérienne imposée par le FMI n’est certainement pas un succès, l’Algérie est dans le peloton de queue de tous les classements économiques et sociaux de la planète. Même si cet échec durement ressenti par des populations, mal soignées, mal logées et largement sans-emploi, est masqué par la hausse massive et durable des prix pétroliers et gaziers depuis la fin des années quatre-vingt-dix.

Le dirigisme bureaucratique a sans doute changé de discours idéologique, il n’a pas gagné en performance. En effet, la production interne s’est effondrée au point que le secteur industriel, fierté du pays et seul héritage véritable de l’ère Boumediene, ne compte plus que pour quelques points de pourcentage du PIB. L’absence de conduite de la politique économique se mesure à l’irrésistible dérive budgétaire par des dépenses gigantesques mais inefficaces et l’injection à fonds perdus de subventions destinées à calmer le mécontentement social. Les programmes d’investissements infrastructurels objets de surcouts pharaoniques, comme l’autoroute est-ouest réalisée pour l’essentiel par de la main d’œuvre étrangère, n’ont qu’un impact d’entrainement très mince, notamment en termes de création d’activités connexes et de sous-traitance. De fait, l’Algérie n’est plus qu’un marché de déversement pour les produits de consommation fabriqués ailleurs comme le démontrent impitoyablement, année après année, les statistiques du commerce extérieur (2). Ce qui n’a pas empêché le FMI à l’occasion de la visite de son chef à Alger d’inviter, entre autres conseils désintéressés, les autorités algériennes à lever les obstacles au crédit à la consommation (3)…

Mais les considérations techniques ou la mauvaise gouvernance ne suffisent pas à expliquer l’inefficacité chronique de la gestion économique et le climat, délétère, des affaires. Comme l’ont illustré les récents scandales de corruption autour de Sonatrach(4), la compagnie pétrolière publique, l’absence d’institutions démocratiques permet aux logiques prédatrices, fondées sur la captation de la rente pétrolière par les groupes au pouvoir, de prévaloir sur l’intérêt général.

La concomitance des évènements entre visite du FMI à Alger et sommet de Durban accentue le contraste cruel entre les orientations du BRICS, groupe moteur des pays émergents, et une Algérie sans voix et en stase économique. Alger, incapable de formuler une politique africaine que la situation à ses frontières impose, est contraint, pour assurer les soutiens occidentaux au régime, de souscrire à l’appel de fonds du FMI destiné à consolider un système ultralibéral responsable d’une crise globale aux conséquences sociales dramatiques. Car le crédit ouvert par l’Algérie, qui représente un effort comparable à celui fourni par la Turquie, autrement plus significative et productive, et plus du double de celui consenti par la prospère Tchéquie, ne confère aucune influence supplémentaire au pays. Les orientations du FMI restent plus que jamais le monopole des pays du G7 et à leur religion du marché suprême. Pour le régime d’Alger, il s’agit avant tout par ce geste d’attirer les bonnes grâces et la reconnaissance des occidentaux en ces temps de renversements d’alliances.

Il faut espérer, malgré tout, que cette diplomatie financière destinée à assurer les soutiens au régime soit complétée par des engagements visant à offrir au pays des alternatives de sauvegarde en cas de retournement de conjoncture. L’hypothèse n’est pas une pure vue de l’esprit : les marchés énergétiques globaux évoluent très rapidement dans un contexte où l’Algérie enregistre une baisse de sa production et de ses exportations d’hydrocarbures. Les mois qui viennent, au moins jusqu’au prochain sommet en 2014 du BRICS au Brésil et l’annonce officielle du lancement de la future Banque de Développement et du Fonds de Réserve (CRA), devraient permettre de clarifier la position de l’Algérie et d’évaluer la validité de la gestion de ses surplus financiers. Si une participation effective aux nouvelles institutions émergentes n’est pas actée, il sera clairement démontré que tant la République sociale rêvée par les rédacteurs de l’appel libérateur du 1er Novembre 1954, que l’Algérie autrefois non-alignée ne relèvent plus que de l’évocation d’une époque définitivement révolue.

1. http://www.imf.org/external/french/np/sec/pr/2013/pr1372f.htm
2. http://lecercle.lesechos.fr/cercle/abecedaire/c/221142322/consensus-washington
3. http://portail.maghrebemergent.info/economie/algerie/item/22621-les-mesures-de-2009-n-ont-pas-endigue-le-train-fou-des-importations-algeriennes.html
4. http://www.afrique-asie.fr/menu/maghreb/5182-christine-lagarde-directrice-generale-du-fmi-a-alger.html
5. http://www.nytimes.com/2013/02/09/business/global/eni-scrambles-to-contain-damage-from-inquiry.html?_r=0