Les fléaux sociaux entre vision moraliste et réponses sécuritaires

Les fléaux sociaux entre vision moraliste et réponses sécuritaires

Hocine Belalloufi, La Nation, 26 décembre 2012

Les « fléaux sociaux » occupent une place croissante dans les préoccupations de la population algérienne. Comment pourrait-il en être autrement avec la multiplication des actes de violence et le développement de la pauvreté qui poussent nombre de nos concitoyens à mendier, à se lancer dans le commerce informel voire à sombrer dans la délinquance ?

Les fléaux sociaux entre vision moraliste et réponses sécuritaires
Enlèvements et assassinats d’enfants, mendicité, délinquance, toxicomanie, chômage, déperdition scolaire… Ces phénomènes sociaux et bien d’autres sont régulièrement abordés par nos médias. Ils suscitent débats et commentaires lors d’émissions de radio, de télévision et autres articles de presse.

La mise en avant de ces questions permet de briser certains tabous (inceste, viol, pédophilie, maltraitance des enfants…) et d’espérer les voir pris en charge et traités par notre société. On constate cependant avec regret qu’une partie importante des interventions développe une vision subjective, essentiellement moraliste. Ces approches privilégient l’analyse des effets, sur celle des causes, l’aval sur l’amont et déconnectent souvent tous ces phénomènes de l’évolution générale de notre société. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, de constater que les réponses répressives, exclusivement sécuritaires, dominent, ce qui laisse peu d’espoir de les résoudre.

La peine de mort, solution miracle ?

L’horrible homicide ayant visé la petite Chaïma de Zéralda a remis sur la place publique la question du rétablissement de la peine de mort « en cas d’enlèvement d’enfant, suivi d’agression sexuelle et d’assassinat », selon les termes largement médiatisés du professeur Mustapha Khiati, président de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et le développement de la recherche médicale (Forem). L’attention de la presse écrite, audio et télévisuelle s’est immédiatement concentrée sur la question de la responsabilité. A qui la faute ? Aux familles qui ne surveillent pas suffisamment leur progéniture ? A la police qui se révèle inefficace ? A la justice qui s’avère trop laxiste ? Aux gouvernants qui ont suspendu l’application de la peine de mort ? Au président de la République qui amnistie régulièrement des prisonniers de droit commun ?

Que les familles directement concernées par le drame et encore en état de choc hurlent leur douleur – ce qu’elles ne font d’ailleurs jamais, préférant la plupart du temps exprimer leur peine par un silence digne – et réclament des mesures extrêmes voire crient leur soif de vengeance peut aisément se comprendre. Qui peut dire à l’avance comment il réagirait si le ciel venait ainsi à lui tomber sur la tête ? Mais que des médecins, des professeurs, des scientifiques, des membres de la société dite civile dont des défenseurs des droits de l’homme, des politiques, des journalistes et autres juristes s’empressent d’orienter les projecteurs sur la seule peine de mort s’avère problématique.

Il apparaît en effet, à tout le moins, maladroit d’aborder la très sensible question de la peine de mort au moment où la douleur des proches de la victime atteint son paroxysme et où le reste des familles algériennes est saisie d’épouvante. Il est tellement facile de surfer sur la douleur indicible des parents, la compréhensible peur et la légitime colère des citoyens pour présenter immédiatement, sans recul, sans réflexion et débat au sein de la société une démarche de type sécuritaire que l’on considère, peut-être, comme la réponse idoine au fléau des enlèvements et agressions d’enfants. Ne dit-on pas pourtant et à juste titre que la peur est mauvaise conseillère ?

Une telle démarche basée sur l’émoi fait l’économie d’une interrogation sur les causes profondes qui ont provoqué, ces dernières années, l’explosion de la maltraitance des enfants, des femmes et, plus généralement, des catégories sociales les plus faibles. Sont ainsi privilégiées les visions subjectives, le plus souvent purement moralistes et les démarches strictement répressives visant à l’éradication physique des « déviants ». Tout au plus en appelle-t-on à une action de sensibilisation auprès des familles et de la société, avant de se focaliser sur les techniques de lutte contre les enlèvements pratiquées à l’étranger, à l’image des divers plans d’alerte en vigueur aux Etats-Unis et en Europe. Et exit les causes profondes à l’origine de ce fléau et une éventuelle réflexion approfondie sur son traitement. N’est-ce pourtant pas dans ces directions que les « esprits éclairés », les fondations, associations et autres institutions ayant vocation à « former » l’opinion publique devraient prioritairement orienter leurs recherches ?

Il y a en effet matière à recherche, à réflexion et à débat afin de permettre à la société d’appréhender au mieux ces problèmes et de trouver la meilleure solution pour les résoudre. Quelques questions, loin d’être exhaustives, devraient ainsi se poser. L’application implacable de la peine de mort dans un certain nombre de pays (Etats-Unis, Chine, Arabie Saoudite, Iran…) a-t-elle mis fin aux fléaux qu’elle est censée éradiquer : enlèvements d’enfants, corruption, assassinats, trafics de drogue… Joue-t-elle un rôle réellement dissuasif auprès des criminels ? Les pays scandinaves, dans lesquels la peine de mort n’existe pas, sont-ils les plus violents, les plus corrompus, les moins sécurisés et les moins stables de la planète ?

Haro sur les mendiants !

La même tendance à s’intéresser aux seules apparences, aux seuls effets et non aux causes profondes des phénomènes sociaux se rencontre à propos de la mendicité, de la petite délinquance… S’observe également, au niveau du discours de ceux qui s’expriment publiquement sur ces sujets, la même inclination à privilégier la répression comme mode de traitement principal voire unique.

La mendicité est souvent appréhendée de façon purement moraliste. Elle est stigmatisée et condamnée sans merci, au nom de la religion ou de la morale publique, de la défense des bonnes mœurs et de la préservation de l’ordre public… Les mendiants sont assimilés à des usurpateurs, des masochistes, des fainéants, quand ce n’est pas à des privilégiés qui rouleraient sur l’or… L’existence, indubitable, de réseaux organisés prospérant sur la misère humaine est avancée pour mieux relativiser l’immensité de la détresse sociale : femmes avec ou sans enfants répudiées par leurs maris et chassées de leurs demeures, orphelins, veuves spoliées par des proches, handicapés physiques, malades psychiques non pris en charge par les structures de santé publique, enfants ou jeunes femmes des rues victimes de maltraitance au sein même de leurs familles, jeunes exclus du système scolaire, prostitués (es), toxicomanes et petits délinquants non pris en charge, personnes âgées abandonnées par leurs familles, salariés victimes de la terrible crise sociale vécue par une grande partie de notre peuple depuis plus de vingt-cinq ans…

Les causes de cette détresse sociale sont pudiquement passées sous silence ou évoquées rapidement, au passage et en termes aseptisés : malaise social, pénurie d’emploi comme on parlerait de pénurie de médicaments, transition économique dont on ne nous dit rien de consistant, décennie noire… Les Algériens sont-ils fainéants ? L’Algérien est-il un tube-digestif et devrait-il faire travailler davantage ses muscles comme le déclarait récemment encore l’illustre professeur émérite en droit Ahmed Mahiou, pourfendeur du « mode de gestion rentier et bureaucratique qui prévaut depuis la fondation de l’Etat algérien en s’aggravant encore davantage durant ces vingt dernières années » (sic), selon la délicieuse formule du journaliste Nordine Grim dans les colonnes d’un quotidien national ?1

Il arrive, certes, que des personnes et associations se penchent un peu plus sérieusement sur ces phénomènes en se tournant plus ou moins systématiquement vers l’amont du problème au lieu de rester bloqués sur son aval. Mais cela s’avère extrêmement rare. Et il est encore plus rare de voir ces mêmes intellectuels, spécialistes et associations établir un lien sérieux entre ces fléaux sociaux et l’évolution générale de notre société. Qui pourra pourtant nier que la mendicité endémique qui touchait l’Algérie en 1962 – suite à la paupérisation provoquée par la spoliation et l’exploitation coloniale ainsi que par l’extrême violence subie par la population au cours d’une guerre de libération nationale où le colonialisme n’hésita pas à massacrer, torturer et déplacer en masse – qui pourra nier que cette mendicité endémique reflua progressivement mais considérablement pour pratiquement disparaître près d’une dizaine ou une quinzaine d’années plus tard ? Mais il est vrai qu’il s’agissait d’une époque caractérisée « par une politique abusive de massification » de l’enseignement si insupportable à nos néolibéraux d’aujourd’hui.2 La scolarisation massive tant décriée de nos jours permettait aux enfants du peuple d’étudier au lieu de courir les rues et de faire dans le commerce informel pour aider leurs parents à subvenir aux besoins des familles. Tout n’était certes pas rose, mais la dynamique de scolarisation systématique allait incontestablement dans une direction ascendante.
Appréhendée de manière essentiellement moraliste (morale religieuse ou laïque), la mendicité, comme la délinquance, voit son traitement abordé sous un angle purement sécuritaire. Il faut bien que les nouveaux nantis se sentent rassurés face à ces hordes de mendiants et de chômeurs, à cette populace qui menace de déferler à tout moment sur les villas avec piscine et autres résidences fortifiées édifiées à coups de milliards, on ne sait pas trop comment…

La responsabilité de ce fléau social est trop souvent imputée aux pauvres eux-mêmes. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la répression constitue l’arme fatale à même de l’éliminer. Au lieu de traiter le phénomène de la pauvreté – par une politique économique à but social – on cherche à le masquer, lui ôter toute visibilité en interdisant aux mendiants de s’afficher publiquement. A défaut d’éradiquer la pauvreté, éradiquons les pauvres ! Tel est le contenu sous-jacent du discours purement sécuritaire tenu sur ces questions. On ne va bien évidemment pas jusqu’à demander de suivre l’illustre exemple de la bourgeoisie anglaise des XVIIIe et XIX siècles qui n’hésitait pas à jeter en prison et à pendre les vagabonds et autres enfants des rues. Mais les « gagnants » de la transition libérale qui se sont enrichis extrêmement rapidement n’hésitent plus à culpabiliser les « perdants » (mendiants, chômeurs…) et à criminaliser à outrance les moyens utilisés par ces derniers pour subsister (mendicité, commerce informel…).

Eclatement du tissu social et des systèmes de solidarité

On observe que la mendicité, en tant que phénomène de masse généralisé, est revenue en force dans notre société – à l’instar de la délinquance – au fur et à mesure que s’opérait la transition à l’économie de marché, ce retour « aux lois universelles de l’économie » tant vanté par nos néolibéraux. Une transition qui a fait voler en éclat le consensus social forgé au cours des premières décennies de l’indépendance et provoqué une polarisation jamais égalée dans l’histoire de l’Algérie indépendante avec son lot d’exclus du système d’enseignements, de travailleurs compressés, de citoyens non soignés, de jeunes diplômés au chômage, de femmes jetées à la rue… et d’autres exclus du miracle économique libéral.

Cette transition entamée avec l’arrivée de Chadli Bendjedid au pouvoir a provoqué un bouleversement considérable de la société algérienne. Elle a rompu le lien social et les valeurs, dominantes jusque-là, qui le sous-tendaient : solidarité, justice sociale, égalité, progrès collectif…

D’autres valeurs ont pris la relève. A l’esprit de solidarité, de justice sociale et d’égalité s’est substituée l’exaltation de l’enrichissement individuel, la recherche effrénée du profit, le commerce pour le commerce… au détriment de l’intérêt collectif et de celui du pays. La solidarité avec les pauvres n’est plus une exigence visant à mettre fin ou à réduire les inégalités. La charité mise en avant vise seulement à empêcher la « révolte de ventres creux ». Elle constitue une mesure d’autoprotection des riches.

En prônant systématiquement des démarches sécuritaires, on évite de poser les vraies questions. Pourquoi les actes de violence se multiplient-ils ? Pourquoi la mendicité se répand-elle ? Ces fléaux et bien d’autres encore ne sont-ils pas révélateurs de la monumentale crise d’une société profondément malade ? Comment pourrait-il en être autrement alors qu’elle a traversé, dix années durant, une guerre civile des plus atroces et des plus terrifiantes que le pouvoir a choisi d’occulter, à travers ses différentes lois et mesures de concorde ? Peut-on espérer surmonter cette douloureuse épreuve en recouvrant pudiquement les faits, la vérité et en interdisant à la justice de se prononcer et de procéder à une juste réparation ?

Le mal s’avère d’autant plus profond que cette guerre civile est venue se greffer ou a accompagné une transition à l’économie de marché qui a totalement déchiré le tissu social. C’est par centaines de milliers que les salariés, d’entreprises qui avaient une vraie fonction économique et sociale, ont été licenciés à la suite de la dissolution ou du bradage de celles-ci. Cette casse, concoctée conjointement dans les bureaux du FMI et dans les hautes sphères gouvernementales algériennes, fut décidée au nom d’une opposition absolue entre l’économique et le social, désormais hissée au statut de dogme intangible. L’explosion de la misère qui s’en suivit ne pouvait qu’alimenter la colère et la recherche de moyens de survie informels. Elle allait déboucher sur le retour en masse de la mendicité et l’explosion de la délinquance, comme forme dévoyée de la lutte des classes. Car la misère ne touchait pas tous les Algériens, loin de là. Une petite partie de la société s’enrichissait de façon aussi démesurée qu’éhontée et affichait insolemment à la face du monde sa richesse souvent mal acquise.

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1. Nordine Grim : Colloque du Créad, 50 années de développement en question. El Watan Economie du 24 au 30 décembre 2012.
2. Idem.