ODHA: torture 2003: Brahim Soudani

Témoignage de torture

Brahim Soudani, Guelma, Commerçant, janvier 2003

Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA), Algeria-Watch, juin 2003

Quelques jours avant mon retour en Algérie et venant de Syrie, j’avais acheté des marchandises (vêtements pour femmes et enfants et robes pour mariées) que j’avais envoyées en Libye.
Le 1er septembre 2002 je suis rentré en Algérie pour passer quelques jours et rendre visite à ma famille et à mes amis. Puis j’ai rejoins la Libye par voie terrestre pour récupérer ma marchandise laissée là-bas et la ramener en Algérie afin de la vendre.

J’avais un ami en Syrie, commerçant grossiste qui m’avait envoyé également de la marchandise et qui m’avait appelé au téléphone pour me demander d’aller la réceptionner en Libye. C’est ce que j’ai fait.

De retour chez moi, le 21 décembre 2002, à 13h 30, j’étais attablé dans un café quand soudain quatre hommes armés firent irruption dans le local et fermèrent les portes du café. L’un d’eux se mit à insulter les clients en nous menaçant avec son arme et exigea de nous de présenter nos pièces d’identité. Son collègue se mit alors à ramasser les cartes d’identité. Deux des hommes armés s’approchèrent de moi en pointant leurs armes sur ma tête et me demandèrent si j’étais Soudani Brahim. J’ai répondu par l’affirmatif. L’un d’eux se mit à m’insulter et à me frapper. Il me menotta et me mit une cagoule sur la tête. Ils me jetèrent dans leur voiture. Une fois sortis de la ville, ils s’arrêtèrent, me sortirent de l’arrière de la voiture pour me mettre dans la malle. L’un de mes ravisseurs a appelé son supérieur avec son téléphone portable pour lui dire :  » Mission accomplie, chef ! « .

La voiture a pris alors une direction inconnue et roula plus d’une heure et demie. Puis elle s’arrêta. Je me suis retrouvé dans une grande cour où des militaires en tenue m’ont fait rentrer dans un bureau. Un homme âgé, en tenue militaire est alors venu et m’a dit :  » Tu es Soudani Brahim ? « . J’ai répondu : oui. Il me dit :  » Ton dossier est chez nous  » et il sortit du tiroir des feuilles et me demanda d’apposer mes empreintes digitales. J’étais très fatigué et je tremblais de peur. Il alluma son ordinateur et se mit à charger les données figurant sur les feuilles.
Ils m’enlevèrent ma montre, ma bague, ma chaîne et mon argent, ils me donnèrent une vieille tenue militaire à mettre. Je fus alors enfermé dans une cellule où il y avait une bouteille d’eau, un bout de pain et quelques olives. J’ai alors dormi. Le matin, on m’emmena dans un bureau où se trouvait un homme qui se présenta comme étant le commandant de la caserne. Il me dit que je me trouvais à Constantine, qu’il avait pris contact avec Alger pour venir me réceptionner et que l’équipe était en route pour m’emmener vers la capitale. Je ferais, selon lui, l’objet d’une enquête sur des  » faits graves me concernant « .

Après quelques heures d’attente, et de grande inquiétude, arriva une voiture blindée de type 405 appartenant à une banque avec quatre hommes armés. Ces derniers me mirent les menottes, me sortirent du bâtiment et me jetèrent dans le coffre de la voiture, là où d’habitude on enfermait les fonds. Puis la voiture démarra et roula durant plusieurs heures. J’étais très à l’étroit dans le coffre et il y avait une très forte odeur d’essence. Il faisait nuit quand nous sommes arrivés à notre nouvelle destination à Alger. On me sortit du coffre et on me mit une cagoule pour me faire rentrer dans un bureau. On m’enleva alors ma cagoule, les menottes et les chaussures pour m’enfermer dans une cellule. Un des gardiens me jeta une vieille couverture puante.

Le matin suivant, on m’emmena dans une salle où il y avait une longue planche, sous forme de lit munie de nombreuses sangles, de nombreux fils électriques, un grand bassin rempli d’eau et des tuyaux de gaz. On m’allongea sur la planche et on commença à m’interroger. J’ai répondu à toutes leurs questions mais l’un d’eux me dit que je mentais et se mit à me frapper à mes pieds avec ses rangers, jusqu’à ce que je perde connaissance. On me ramena alors à ma cellule.

Le lendemain, durant la soirée, on m’emmena à nouveau dans la salle de torture, on m’allongea sur la planche et on m’attacha avec les sangles. Je criais de toutes mes forces et je leur jurais que j’avais tout dit et rien caché. Mais sans résultats. Mes tortionnaires étaient en état d’ébriété. L’un d’eux avait dans sa main une petite bouteille de vin. Ils me mirent dans la bouche un chiffon et me pincèrent le nez. D’autres se mirent à verser dans ma bouche de l’eau. J’étais asphyxié. J’avalais de l’eau de partout. Mon ventre était gonflé d’eau. Ils me dirent que si je voulais parler je n’avais qu’à lever mon index. Puis ils arrêtèrent leurs supplices. J’ai alors tout vomi. Je me suis évanoui. Mes tortionnaires me transportèrent dans ma cellule.

Trois jours plus tard, on me sortit de nuit de ma cellule, sous les insultes et les coups avec un tuyau de gaz pour m’emmener dans la salle de torture. On m’interrogea alors sur un sujet qui n’avait rien à voir avec les motifs de mon arrestation. On m’accusera alors d’appartenir à des groupes terroristes et on me citera des noms de personnes que je ne connaissais pas. J’ai nié ces nouvelles accusations sans fondements. Les méthodes de tortures devenaient de plus en plus atroces.

Dans la nuit du 1er janvier 2003, on m’allongea comme d’habitude sur la planche et on m’attacha avec les sangles. On me plaça des fils électriques sur mon corps, reliés à un petit appareil. Des décharges électriques traversaient mon corps. Je criais de toutes mes forces. Mon corps tremblait et je sentais mes muscles se déchirer à l’intérieur. Du sang coulait de la bouche et du nez. Devant mon état, l’un des tortionnaires s’affola, m’enleva les fils électriques et détacha les sangles. Un autre courrait dans le couloir pour chercher le médecin. Puis j’ai perdu connaissance. Je ne sentais plus mon corps.

Le lendemain, je me suis retrouvé dans un lit d’hôpital, dans une salle propre avec un médecin et son assistant à mon chevet. Dans mon nez il y avait un tuyau d’oxygène. Le médecin mit sa main sur mon front et souriant m’a dit :  » Quel est ton nom ? « . Puis il dit à son assistant que mon état s’améliorait. S’adressant à moi, il me dit :  » Tu es sauvé, ils t’on ramené hier soir dans un mauvais état. Tu es maintenant dans un hôpital militaire et on a procédé à l’ablation de ton appendice, avant qu’il n’éclate dans ton abdomen. Ton état s’améliore  » (!!).
Je suis resté 10 jours à l’hôpital, puis j’ai été transféré à la caserne où je suis resté 15 jours à l’infirmerie.

Le 28 janvier 2003, je fus présenté au tribunal Abane Ramdane d’Alger. Les tortionnaires me menacèrent que si je revenais sur mes déclarations devant le magistrat, ils me ramèneraient à la caserne pour reprendre la torture.
J’ai résisté puis j’ai tout dit au juge d’instruction sur ce que j’avais subi comme supplices. Mais j’avais franchement peur à ma sortie du bureau du magistrat. Ce dernier m’annonça mon incarcération. J’ai remercié Dieu d’être sorti sain et sauf de leurs griffes.

Prison de Serkadji
Juin 2003