Quand les auteurs de l’enlèvement de Mohamed Bouras nient leur acte

Quand les auteurs de l’enlèvement de Mohamed Bouras nient leur acte

Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA), juin 2005

C’était le mercredi 12 octobre 1994, à 7h 30 à notre domicile à Bordj el Kifan. Des gendarmes et des hommes du Haras El Djoumhouri (garde républicaine) sont venus prendre mon fils Bouras Mohamed. Ils appartenaient aux compagnies du 5 juillet (Bab Ezzouar) et de Dergana. Ils ont encerclé la maison et ont frappé à la porte. Dès leur entrée, ils m’ont demandé qui était Bouras Mohamed, né le 10 mars 1975, parmi mes enfants présents. J’ai répondu : « c’est lui ». Ils se sont alors dirigés vers lui en lui disant : « Où sont les cassettes ? ». Il a répondu : « Quelles cassettes ? j’ai des cassettes de Coran et les voici ». Les gendarmes les écoutèrent alors sur notre poste-cassette. Il y avait des cassettes de Coran et de Hadith. Ils ont pris alors les cassettes et mon fils en me disant : « Hadja, nous prenons ton fils pour un interrogatoire et demain nous allons le libérer ».

Le lendemain je suis allée à la brigade de gendarmerie du 5 juillet pour m’enquérir de la situation de mon fils car il avait été directement emmené là-bas. A mon arrivée les gendarmes me dirent que mon fils n’était pas à la brigade. « Pourtant hier vous m’avez bien dit que vous l’emmèneriez à la brigade pour interrogatoire et que pour le relâcher aussitôt, et aujourd’hui vous me dites qu’il n’est pas ici. Qui l’a arrêté alors? » lui répondis-je.

– Ce n’est pas nous qui l’avons arrêté, me répondit un gendarme.

Le lendemain, nous nous sommes à nouveau présentés à la gendarmerie du 5 juillet. ils ne voulaient rien savoir et niaient toujours l’avoir arrêté.

Nous nous sommes rendus alors à Dergana à la brigade de la garde républicaine. Ils nous ont dit : « Nous n’avons rien à voir avec cette affaire, ce sont les gendarmes du 5 juillet qui l’ont arrêté avec son voisin ».

Notre voisin a été emprisonné durant 33 jours avant d’être libéré. Et mon fils aurait été emprisonné environ un mois. Puis l’information nous est parvenue qu’il était en détention à la brigade du 5 juillet. Son père s’est alors déplacé pour tenter de le voir. Les gendarmes lui ont dit que notre fils n’était pas à la brigade tout en lui demandant de ne plus revenir. Son père est malgré tout retourné sans succès.

Nous nous sommes rendus de caserne en caserne, n’avons laissé aucun endroit mais en vain, à chaque fois c’était la même réponse qu’on nous donnait : « Nous ne l’avons pas pris ».

Nous avons cherché à tous les lieux possibles: la morgue de Bologhine, le cimetière d’El Alia. Nous n’avons laissé aucun endroit.
Nous avons envoyé une lettre à Habachi, médiateur de la République. Ce dernier a écrit aux autorités leur demandant de bien vouloir lui préciser s’ils avaient arrêté notre fils et de le libérer éventuellement, en raison de l’état de santé de son père.
Nous avons alors été convoqués par la gendarmerie qui nous a interrogé et dressé un procès-verbal (que nous avons signé) en nous disant : « nous vous convoquerons dès que nous aurons des nouvelles ». Et depuis, toujours rien. Nous ne savons pas s’il est mort ou vivant.

Nous avons couru un peu partout. Son père, handicapé par des séquelles de la guerre de libération a frappé à toutes les portes mais sans résultats. Chacun de nous allait à tour de rôle se renseigner. Mais personne ne veut nous entendre. Et nous restons patients pour ce que Dieu nous donné.