Le carnage de la prison de Berrouaghia (Novembre 1994)

Dossier Le Carnage de la prison de Berrouaghia

M. Djebbar, Blida: « le carnage de Berrouaghia a été voulu »

Observatoire des droits humains en Algérie (ODHA), 2 avril 2005

Au mois d’octobre 1994, la situation commençait à changer. Il régnait une certaine effervescence chez les détenus, suite à la mise sous résidence surveillée de Abassi et Benhadj. On pensait qu’une grâce allait survenir en novembre. Tout le monde était content. Les informations qui nous parvenaient de l’extérieur venaient réconforter nos espoirs. Certains détenus se sont mis à distribuer leurs vêtements, d’autres s’échangeaient des souvenirs. Personnellement, j’étais optimiste. Je croyais à la fin du cauchemar.

Nous attendions avec impatience le discours du général Zeroual, à l’occasion de l’anniversaire du 1er novembre 1994. Effectivement, il y a eu une grâce pour les prisonniers de droit commun, pour les voleurs comme eux, mais pas pour nous. Nous étions alors abattus, désespérés. C’était un deuil pour certains, un mensonge pour d’autres. Nos oreilles collées aux radios, nous cherchions sur toutes les fréquences du monde, une lueur d’espoir.

Les jours passèrent et la tension commençait à monter dans la prison. Certains gardiens étaient aussi désespérés que nous, d’autres étaient au contraire contents.
Nous sentions que les choses se corsaient. La tension montait de plus en plus. Les fouilles se multipliaient dans les cellules. Trois ans après ces faits, J’ai appris de la bouche même d’un responsable de détention que pendant les dernières fouilles, avant la tentative d’évasion, les gardiens avaient retrouvé des poignards, des cordes et des cordes à échelle. Ce responsable avait immédiatement avisé le directeur. Ce dernier lui a répondu : « laissez-les, ne confisquez rien » (!!?). L’un de ses trois adjoints directs, lui avait dit qu’une évasion se préparait certainement et qu’il devait procéder à la confiscation du matériel et à établir un convoi d’urgence de détenus suspects, pour les transférer sur d’autres prisons. Le directeur non seulement a refusé les propositions de son adjoint, mais l’a muté quelques jours plus tard à la prison d’arrêt de Berrouaghia-centre (une annexe de la prison-mère).

L’ambiance devenait électrique. Le directeur revenait à l’assaut avec ses méthodes particulières de rumeurs et de fausses informations. Il annonçait par ci la constitution d’un convoi disciplinaire (transfert de prisonniers vers d’autres prisons), il citait par là les noms de tels ou tels détenus à transférer. La tension montait d’un cran. Des accrochages s’en suivaient avec certains prisonniers, sans que ces derniers ne soient sanctionnés. Le directeur laissait faire, ce qui a poussé les gardiens à observer une grève en signe de protestation durant quelques heures.

D’habitude quand de nouveaux convois de prisonniers arrivent à Berrouaghia et que l’appel n’est pas effectué, les nouveaux arrivants étaient affectés dans notre bloc provisoirement, en attendant de remplir les formalités. Depuis un certain temps, ce n’était plus le cas. Ils étaient affectés provisoirement en salle 1. Les nouveaux venus insistaient souvent auprès des gardiens pour qu’ils soient mis avec nous. Mohamed Guemache, l’officier de détention et fils du directeur les suppliait de rester là où ils étaient, « dans leur intérêt », leur disait-il, car « il va y avoir des problèmes ». Ces propos m’ont été confirmés par la suite par un ami de détention, qui a ainsi échappé, une semaine plus tard au massacre, lui qui voulait dès son transfert sur Berrouaghia, rejoindre notre bloc.

C’était un samedi soir, le 12 novembre exactement, je faisais une partie de Scrabble avec des compagnons de cellule jusqu’à minuit. Puis je me suis endormi rapidement, fatigué. Je fus subitement réveillé par le bruit de sirènes qui retentissaient de loin. J’entendais des bruits de pas sur les marches d’escaliers métalliques. Je me suis réveillé en sursaut, sautant de mon lit. Ce n’était pas un rêve, mais la réalité. Il était 2 heures du matin environ. J’étais dans la salle D. Je me suis dirigé vers la porte et à travers son guichet, je dominais tout le 2e étage du bloc, les cellules de droite et de gauche ainsi que la salle C en face. Je voyais dans les couloirs des individus portant des tenues bleues de combat avec le sigle de l’administration pénitentiaire, casquettes vissées sur la tête. C’étaient des prisonniers. J’en ai reconnu quelques uns mais pas d’autres. Je ne comprenais pas. Ils se sont regroupés devant la cellule du prévôt du bloc. Ils ont brûlé les tenues de combat et tout le reste dans cette cellule.

Ils ont scié les barreaux de leurs cellules au rez-de-chaussée qui donnaient sur la cour. C’était la débandade. Ces prisonniers allaient de cellules en cellules, s’invitaient mutuellement.

Ils ont pris alors la direction du mur Nord, opposé à la caserne militaire. Je ne sais plus si c’était au moment où ils allaient vers ce mur nord ou à leur retour, il y a eu une altercation entre eux. Il y a eu un mort, égorgé dans la cour, face aux cellules. La victime surnommée le Rouget était une brave personne, gentille selon les dires de nombreux détenus qui l’avaient côtoyé. Selon les rumeurs, il se serait opposé à cette tentative d’évasion. Mais personne ne saura exactement les raisons de sa liquidation.

Les gardiens postés sur le chemin de ronde ont surpris les mutins. L’un était arrivé sur le chemin de ronde, l’autre tentait d’escalader le mur. Il y a eu un échange rapide de mots entre eux. Puis les gardiens tirèrent sur le premier qui sera tué sur le champ puis sur le second qui tentait d’escalader le mur. Il sera mortellement blessé. Il s’appelait Abdelfattah. Les autres mutins ont pris la fuite vers le bloc.

Au moment où ils brûlaient les tenues, l’un des mutins, prénommé Brahim se rapprocha du guichet de notre porte et nous dit : « Mes frères, nous avons tenté une évasion, mais nous avons échoué, ne craignez rien, vous n’aurez pas de problèmes » puis a rejoint son groupe.

J’étais très bouleversé par ces événements. Soudain, il y a eu une coupure de courant. Il y avait peu de mouvement dehors. Les gardiens étaient postés sur les chemins de ronde. Je voyais le groupe électrogène de secours se trouvant entre le bloc et l’infirmerie qui brûlait. Les sirènes continuaient à hurler.
Je voyais de la fenêtre donnant sur l’extérieur un groupe de mutins entrer et sortir. Je ne comprenais pas ce qui se passait là-bas. Puis quand j’ai entendu des bruits de fracas, j’ai compris qu’il s’agissait de serrures qu’ils essayaient de faire sauter avec des blocs de pierres. Les serrures étaient situées à l’extérieur et les portes étaient en bois recouvertes de plaques métalliques.

La serrure de la salle D était la dernière à être brisée car la porte était métallique.
Les tirs ont retenti dans notre direction et les bruits de fracas commençaient à s’amplifier dans le bloc de détention, mêlés aux cris des prisonniers. Cela a duré jusqu’à l’aube.

Je suis resté dans ma salle, réfugié dans un coin à l’abri des tirs. J’ai commencé à réfléchir à cette situation qui pour moi était nouvelle et étrange. Je n’ai pas pu accepter ce sort car cette histoire n’était pas la mienne. Comment va-t-elle finir ? Je me posais un tas de questions qui restèrent sans réponses.

Un compagnon de détention, originaire de Belouizdad (il était impliqué dans l’affaire de l’attentat à la bombe de l’aéroport d’Alger) m’a raconté qu’il y avait eu un précédent à la prison de Berrouaghia. En effet le groupe de l’émir Nouh avait tenté une évasion qui avait échoué. Il s’était replié dans sa cellule jusqu’à l’arrivée des gardiens. Nouh a été alors sauvagement tabassé, puis mis en isolement durant 45 jours, privé de tout, avant d’être transféré vers une autre prison, par mesure disciplinaire. Ses compagnons ont été privés de promenade durant trois ou quatre jours, puis tout est rentré dans l’ordre.

Mais aujourd’hui, les choses étaient différentes. Il y a déjà un mort, des incendies et toutes les portes avaient été forcées.
Il y avait beaucoup de questions sans réponses. Comment ont-ils pu se procurer des tenues de combat ? Comment ont-ils pu entrer facilement au bloc de détention ? Il paraît qu’au retour, les mutins avaient pris en otage un gardien et ont pu récupérer toutes les clés. Mais le gardien qui était de garde au bloc aurait eu tout le temps de fermer le bloc. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

Le matin du 13 novembre, à l’aurore, j’ai aperçu à l’extérieur beaucoup de gendarmes accompagnés de chiens bergers, encerclant le bloc de détention et se tenant à bonne distance. L’ambiance paraissait relativement calme à l’extérieur comparé à celle de la nuit précédente. Mais à l’intérieur du bloc, il y avait beaucoup de bruit. Un vacarme assourdissant. Je suis allé voir ce qui se passait. J’ai vu beaucoup de détenus tenant des barres de fer et frappant sur les portes blindées pour camoufler le bruit qu’ils faisaient en creusant des trous dans les égouts. En fin de compte, en creusant, ils tombèrent sur des barreaux qu’ils ne pouvaient enlever.

Tout le monde jouait au chat et à la souris. Les tirs ne cessaient pas. Ils ont utilisé des grenades lacrymogènes mais cela n’a pas marché. J’ai passé la journée à ramper de cellule en cellule pour voir l’état de mes compagnons. Ce fut une journée interminable. Nous avons essayé d’écouter la radio pour voir si on parlait de nous à l’extérieur. C’était de fausses informations. Les radios parlaient de bagarres entre prisonniers (entre les groupes d’El Hidjra ou Takfir et les autres) et qu’ils étaient en possession de couteaux volés des cuisines et que les autorités essayaient d’arranger les choses !!!
J’ai passé toute la journée à éviter les balles qui venaient des murailles. Il fallait être très rapide pour se déplacer. Je voulais aller à la salle A. Il y avait semble-t-il beaucoup de blessés graves. Il y avait des médecins et des infirmiers mais pas de matériel. Ils utilisaient de petits couteaux et des cuillères pour extraire les balles et du fil de couture pour suturer les plaies.

La nuit est arrivée. Le procureur général, le directeur et d’autres personnes sont venus négocier avec nous. Le procureur nous a promis que si nous sortions, il ne nous arriverait rien. Il y avait un médecin prisonnier et d’autres qui étaient les interlocuteurs du procureur. En notre nom, il a demandé la présence de journalistes, d’Amnesty International et du ministre pour pouvoir sortir.

Ce médecin, le Dr Mohamed Makhloufi a été par la suite transféré à Serkadji. Et lors du carnage dans cette dernière prison en février 1995, il aurait fait également l’intermédiaire entre les mutins et les autorités et aurait été interviewé à la télévision. Nous ne faisions pas confiance au procureur et à ses garanties. Les discussions ont duré toute la nuit, sans résultats. Nous étions entassés dans la salle C. Tout le monde était venu se réfugier dans cette salle pour se mettre à l’abri des balles. Ils tiraient sur tout ce qui bougeait.

Le lundi 14 novembre, des renforts de l’armée sont arrivés. Ils tiraient tous dans la même direction. Ils visaient la porte principale du bloc qui avait été barricadée par les mutins qui ont utilisé des briques enlevées des cloisons des WC et des lits avec leurs matelas. Le feu était très nourri et ne s’est pas arrêté un seul instant. Il y avait un général aussi gros que Lamari qui fumait un cigare. Il a ordonné de faire rentrer un char (!!). « C’est impossible, les portes ne sont pas larges » lui ont répondu ses proches. « Alors casser les portes » leur cria-t-il.

Il y a eu l’intervention du procureur général. Le général lui dit qu’il avait jusqu’à midi pour régler le problème, sinon il entrerait en action avec son char.

Ce jour-là, un lundi, c’était jour de parloir. Beaucoup de familles ont entendu les tirs nourris de l’extérieur de la pison.
Le procureur continuait à dialoguer avec les détenus et à répéter ses promesses. De l’autre côté, au niveau du bloc, la plupart des détenus voulaient sortir, mais les meneurs menaçaient quiconque qui voulait sortir de l’égorger. Le temps passait et la tension augmentait entre nous. Nous voulions faire sortir les blessés et les personnes âgées, mais les meneurs persistaient à nous menacer.

Les vieux détenus se sont alors révoltés et sont tous sortis en masse, dans une immense bousculade. Les meneurs voulaient se cacher derrière les innocents, car ils pensaient qu’ainsi ils auraient une chance de s’en sortir. Alors que c’était une erreur, car nous risquions d’être tous massacrés à cause d’eux.

Les vrais meneurs se sont cachés, je les ai vus de mes propres yeux. Ils poussaient les innocents vers l’avant, en leur disant que la « khilafa » était entre ses mains et que dès qu’il serait blessé ou tué, la khilafa passait à un autre (un innocent bien sûr !). Ils se prenaient pour des vicaires, Ils croyaient représenter Dieu sur terre. C’était dingue !

Le procureur était soulagé de voir le premier groupe de détenus sortir un par un, comme exigé par les militaires. Ceux qui ne voulaient pas sortir insultaient ceux qui sortaient et les traitaient de tous les noms. Moi j’ai préféré sortir avec le groupe du milieu. Je voyais le premier groupe sortir et se diriger vers les chalets. J’ai préféré sortir avec eux. Mais entre temps s’était déroulé un grave incident. Un détenu est sorti les mains sur la nuque. Mais en réalité il tenait derrière sa nuque un couteau. Je crois qu’il s’appelait Abdelali. Dès qu’il s’est approché d’un gardien, il a sauté sur lui et lui a porté un coup sur le visage. Immédiatement des rafales ont été tirées dans sa direction. Le détenu tituba, puis un membre du commando sauta sur lui et lui donna plusieurs coups de poignard. Il l’avait totalement déchiqueté. A ce moment le procureur était absent. L’ambiance a alors subitement changé. Dès que je suis sorti, j’ai reçu un coup très violent au ventre. Nous étions entassés devant la porte principale.

es militaires nous ont ordonnè de nous déshabiller. Il y avait devant nous un peloton de tireurs d’élite, armés jusqu’aux dents. Ils nous ont plaqué contre le mur, dos tourné puis ils ont manœuvré leurs armes vers nous. Ils étaient tout près de moi. J’ai levé la tête au ciel, il y avait quelques nuages. Je me suis dit que l’heure du Destin était arrivée. J’ai récité la chahada. Il y eu un silence de mort. Je n’avais pas peur de mourir, j’étais prêt à affronter mon destin. Je voulais que cela finisse une fois pour toutes.

Les militaires attendaient les ordres pour terminer le sale boulot. Ils voulaient eux aussi en finir.
Soudain, j’ai entendu un cri venant de loin qui ordonnait de nous évacuer vers les chalets. C’était certainement un haut responsable. Je ne pouvais le voir, car j’avais le dos tourné. Ce n’était pas le procureur car si ce dernier avait été présent à ce moment, nous n’aurions pas été sauvagement tabassés.

On nous demanda de nous diriger vers les chalets en file indienne. Il y avait un gardien prénommé Nadir qui tenait dans sa main une grosse barre de fer, récupérée des lits brisés. Il nous frappait de toutes ses forces, avec un incroyable acharnement. Il éprouvait un malin plaisir à nous tabasser. Il devait attendre ce moment depuis longtemps. On essayait de lui échapper mais les militaires nous poussaient en direction de ce monstre. Il a massacré beaucoup d’innocents. Un officier de gendarmerie est venu à notre secours. Il lui enleva la barre de fer et l’a insulté en lui disant : « depuis deux jours qu’ils sont retranchés dans le bloc, vous n’avez pas pu les déloger et maintenant vous les tabassez ». Il nous a fait signe d’aller vers les chalets. J’ai poussé un ouf de soulagement mais à ma grande surprise, je voyais une compagnie de gendarmerie en tenue de combat. Je ne sais à quel corps ils appartenaient exactement. C’était la première fois que je voyais ce type de tenues. Ces gendarmes constituaient une haie jusqu’au chalet. Ils tenaient entre les mains, les uns un câble électrique, les autres une barre de fer ou un manche de pioche.

Ils criaient comme des bêtes sauvages. Mes compagnons fonçaient à toute vitesse dans ce tunnel infernal et je voyais comment ils se faisaient massacrer. J’ai eu très peur. S’ils me donnaient un choix, j’irais plutôt vers le gardien Nadir que vers eux. J’étais poussé de force et je ne sais comment je me suis lancé dans ce tunnel de tortures de près de 50 mètres. J’ai mis mes mains sur ma nuque pour éviter des coups sur mes cervicales. Les premiers coups que j’ai reçus étaient sur le dos. C’était très douloureux. Puis j’ai senti des brûlures partout, dans le dos, le ventre, les jambes. J’ai perdu la vue un bon moment. Tout me paraissait noir. On m’a fait rentrer dans la salle 5. Les salles 1, 4, 5, 6, 8 et l’infirmerie étaient occupées par d’autres détenus. Je me suis assis sur le sol. Ce dernier était mouillé. Je ne portais que mon slip. Des cris fusaient de partout. J’étais perdu. Je ne voyais toujours pas et j’avais des douleurs partout. J’ai eu très peur. Je suis resté dans un coin de la salle et j’entendais toujours les tirs. Je me suis dit que le plus gros était passé. A ma grande surprise, je commençais à voir des lueurs et des silhouettes qui bougeaient. J’étais soulagé d’avoir recouvré la vue.

Et au fil du temps, les images devenaient plus nettes. Je commençais alors à voir les dégâts sur mon corps meurtri. J’ai eu un déplacement de ma clavicule gauche, un trou sur la partie droite de la poitrine qui saignait et mes cuisses étaient toutes rouges.
La salle 5 où j’étais était une salle de détenus de droit commun, constituée de lits superposés. Elle ne pouvait contenir plus d’une soixantaine de personnes. Nous étions plus de 260 entassés dans cette salle comme des sardines. Il n’y avait rien dans la salle. Le sol était mouillé à grande eau avec deux WC sans eau et trois fenêtres. J’ai pris mon courage à deux mains pour me lever malgré mes douleurs atroces, pour voir la situation de près. Les images étaient horribles, un véritable massacre. Des gens de tout âge, des blessures de toutes sortes, un véritable carnage. Mon cas n’était pas bien grave devant ce que je voyais. Ces blessés allaient rester handicapés à vie. Chacun cherchait un parent, un ami, un compagnon, pour voir s’il était encore vivant. Des rumeurs circulaient sur la mort de telle ou telle personne. Certains détenus étaient évacués vers l’extérieur. Nous étions éparpillés dans plusieurs salles. J’ai vu quelques amis. J’étais rassuré. J’avais eu peur d’entamer la suite des événements, seul.

Nous avions faim et soif. Je pensais aux détenus restés au bloc de détention, face à la mort. Quelque temps après les évènements, un ami m’a raconté qu’il était parmi les dernières personnes à sortir. Il a reçu deux balles dans la cuisse. C’était un prévenu.

Les militaires tiraient sur tout ce qui bougeait. Ceux qui sont restés dans la salle A et qui refusaient de sortir ont été brûlés. Un gardien avait ramené des jerricans d’essence qui ont été versés dans la salle, puis les militaires ont tiré pour mettre le feu. Je ne sais pas combien de prisonniers y étaient, mais ils sont tous morts brûlés vifs.
Un témoin de l’infirmerie en face du bloc de détention m’a raconté une scène horrible qu’il a vue de ses propres yeux et qu’il n’oubliera pas de sitôt. Il a vu que des cadavres totalement calcinés ont été évacués et alignés tout le long du mur du bloc. Les chats (au bloc, chacun avait son chat) affamés ont mangé durant la nuit les corps brûlés sous le regard des militaires.

Toute cette histoire est voulue. Nous commencions à calculer nos morts. Nous ne sommes jamais arrivés au chiffre exact. Il y a eu ceux qui ont été soi-disant évacués d’urgence. Nous ne savons pas ce qu’ils sont devenus. Il y a ceux qui ont été transférés dans des convois disciplinaires et enfin ceux qui ont été éparpillés dans différentes salles. Nous ne nous rencontrerons jamais.

Le lendemain tout a changé. Nous portions tous une tenue pénale, pieds nus avec seulement un petit récipient en plastique. L’appel se faisait quatre fois par jour. Ils venaient en groupe avec des bâtons et des barres de fer, puis ils commençaient à tabasser sans raison les détenus. Ils disposaient de nous comme ils voulaient. La nourriture était infecte, sans sel et le drôle de lait du matin était sans sucre. Nous étions affaiblis et à la merci du froid.

Après le carnage, le bruit a couru que le DRS soupçonnait certains gardiens d’avoir été complices des mutins. Ils auraient été torturés et l’un d’eux serait mort sous la torture. Un autre, Zaoui Ahmed aurait été sauvagement torturé. C’était leur cinéma pour faire vrai.
Ce régime dura deux mois. Puis les visites des familles au parloir reprirent. Je suis sorti avec la première vague. Tous les officiers et gardiens étaient présents ce jour-là. Le directeur était à l’extérieur, occupé à fanfaronner devant les familles qu’il était le sauveur, que grâce à lui, il n’y avait eu que 49 morts et qu’il avait pu en sauver 1000 !! Il était acclamé comme un héros. Les familles de détenus l’appelaient Hadj Guemache. Devant leurs familles il parlait aux détenus sur un ton paternaliste, leur disant : » Si vous avez des problèmes, venez me voir, mon fils ». Il m’a fait le coup à moi. Je ne l’ai plus jamais revu.

Au niveau de l’administration, l’enquête a commencé dès la première semaine après le carnage. Toute personne blessée par balle était considérée comme complice et on lui collait ainsi une deuxième affaire. Ils nous faisaient subir l’insupportable. Personnellement, je suis resté sans traitement durant six mois. J’avais demandé à mon frère de m’envoyer mes médicaments sans ordonnance. Et ce n’est que quatorze mois après que j’ai pu voir le médecin et que j’ai été admis à l’infirmerie.

Ma conclusion personnelle est que le carnage de Berrouaghia a été voulu.
Dans d’autres prisons en dehors de Serkadji, il y a eu des tentatives de mutineries, mais cela s’est réglé sans tueries.
En août 1993, il y avait eu à la prison de Blida où j’avais transité, un cas d’évasion qui a tourné court car parmi des détenus politiques de la salle B où il y avait des prisonniers importants avait été infiltré un agent du DRS. Avec des bombes lacrymogènes les gardiens sont venus à bout de la tentative. Une fois sa mission terminée, et avant même la tentative d’évasion, l’agent a été récupéré discrètement par ses collègues, un jour de parloir en août 1993.

Toujours à la prison de Blida et en 1994, des informations circulaient au sujet d’une possible évasion avant l’Aïd El Fitr de l’année 1994, avec la complicité de certains gardiens. Le jour J, les gardiens complices se sont absentés. Ils devaient ouvrir les portes. Après l’Aïd, les gardiens ont trouvé des excuses, en disant que c’était risqué et que cela était reporté à l’Aïd El Adha et que des armes seraient introduites. Comme prévu, la veille de l’Aïd, un pistolet automatique (PA) fut introduit dans la prison. Le meneur, un certain D. de Douéra avait chargé une personne de transmettre une lettre à l’extérieur pour planifier le coup. Cette personne a été interceptée par les gardiens, car quelqu’un avait vendu la mèche. Une fouille a eu lieu et le pistolet fut découvert. Nous fumes soumis à une punition collective avec durcissement du régime carcéral.