Le changement politique en Algérie : Une dynamique contrariée

Le changement politique en Algérie : Une dynamique contrariée

El Watan, 16 février 2011

Au moment où l’ardeur de militer et d’en découdre envahit la frange des exclus de la société, il peut sembler défaitiste de penser que le changement de régime politique paraît n’être qu’une «chimère», une illusion dont ne peut s’accommoder un esprit un tant soit peu objectif. Pourtant, à y regarder de près, l’on est bien obligé d’admettre que tout concourt au maintien du statu quo.

L’actualité nationale de ces derniers jours est marquée par un regain d’activité politique dont le lien avec les évènements de Tunisie est évident. Prenant diverses formes (émeutes, marches, pétitions,…), ce «mouvement» pose la question du changement politique dans un pays où, à l’exception de quelques titres de presse qui continuent encore de servir de support au débat contradictoire, les espaces d’expression libre se sont réduits de façon draconienne.
Au lendemain des émeutes de 1988, le pays s’est engagé dans un processus de démocratisation formelle qui a duré le temps que les évènements prennent une tournure dramatique. En 2011, la situation générale du pays est telle que la majorité des acteurs politiques considère que seul un changement de régime est à même d’offrir à la nation des perspectives d’avenir viables et crédibles. La revendication principale du moment porte sur l’impératif de permettre au plus grand nombre de participer, de manière effective, à la vie économique, politique et sociale du pays.

Cependant, si les appels à l’ouverture politique s’inscrivent dans une dynamique politique positive dans le contexte de fermeture à outrance de tous les espaces publics d’expression, il n’en demeure pas moins que la revendication de changement de régime bute dans les faits sur des obstacles qu’on ne saurait réduire à un simple conflit politique. Au moment où l’ardeur de militer et d’en découdre envahit la frange des exclus de la société, il peut sembler défaitiste de penser que le changement de régime politique paraît n’être qu’une «chimère», une illusion dont ne peut s’accommoder un esprit un tant soit peu objectif. Pourtant, à y regarder de près, l’on est bien obligé d’admettre que tout concourt au maintien du statu quo. Au risque de froisser certains esprits songeurs, voyons pourquoi, objectivement (comme diraient certains), l’exigence de changement de régime, et particulièrement dans notre pays, peut sembler, du moins dans l’immédiat, hors de portée.

La logique tutélaire

La première des raisons est d’ordre sociologique (ou sociétal).Elle renvoie au fait que, dans le monde arabe en général, le pouvoir politique se pratique selon une logique tutélaire.La logique tutélaire, que l’on retrouve dans presque tout l’espace politique arabe, quelle que soit l’expression formelle des pouvoirs en place (monarchies, républiques…), renvoie davantage à une réalité sociologique que politique.Il est d’ailleurs intéressant d’observer que sa présence ne se limite pas au seul appareil d’Etat : elle se déploie également dans tous les compartiments organisés de la société au point de s’ériger en véritable institution. Nous la retrouvons ainsi dans la famille, la tribu, les confréries religieuses… et les partis politiques. La logique tutélaire, fondement de l’autorité dans nos contrées, repose sur la négation de l’autonomie de l’individu et de sa capacité à décider lui-même de son avenir.

Selon cette logique, le peuple, considéré comme assez immature pour pouvoir se prendre convenablement en charge, a besoin d’un tuteur, d’une autorité dont la capacité de discernement nécessairement supérieure à celle du peuple, la met naturellement en position de pouvoir décider seul de ce qui convient ou ne convient pas pour la collectivité.
Cette attitude ne relève pas d’un choix politique que l’on pourrait contester ou influencer, mais d’une composante sociologique et culturelle, voire même psychologique, de l’individu.

La logique tutélaire est une institution informelle, elle est une manifestation de ce que Bourdieu appelle l’habitus. Or, s’il est relativement facile de changer rapidement les institutions formelles (Constitution, loi électorale, lois sur les associations,…), les normes informelles, elles, ne se modifient que très lentement, ces dernières n’étant pas soumises aux mêmes temporalités de changement. Le changement politique est une composante du changement social. Ce dernier ne peut s’opérer par le simple transfert de règles formelles ayant cours ailleurs.Dans nos pays, le pouvoir politique n’est que formellement exercé par les institutions (président, Parlement,…). La mise en place de ces dernières s’apparente le plus souvent à une imitation servile des institutions occidentales.
En raison du développement dans nos sociétés de ce que D. North appelle les «dual use institutions», l’interprétation du rôle régulateur des institutions devient problématique.

En Algérie, tout le monde sait par exemple que le Parlement ne légifère pas, que la justice ne rend pas justice,… que le président ne préside pas.Le pouvoir effectif est dans les institutions informelles.
Une telle situation n’est possible que parce qu’il existe dans la société un habitus, entendu comme la matrice de formation des comportements, qui le permet. Ainsi, l’omniprésence du DRS dans la conduite des affaires politiques du pays n’est possible et effectif que parce que dans les esprits, c’est-à-dire dans la société, on considère, consciemment ou inconsciemment, que le militaire est naturellement plus légitime pour s’acquitter d’une telle tâche.

Dans cet ordre d’idées, il nous semble permis de croire que c’est la société, porteuse de l’habitus, qui commande les comportements individuels et collectifs, qui secrète le pouvoir autoritaire. Comment expliquer autrement que ce que l’on appelle le monde arabe (à l’exception peut-être du Liban) soit le lieu par excellence où pullulent les régimes autoritaires ? Ce n’est donc pas à cause d’un prétendu manque de courage ou de sens de responsabilité, comme le suggère notre politologue Rouadjia, dans une contribution parue dans le Quotidien d’Oran, que la classe politique algérienne, dans sa configuration formelle, fait montre d’obséquiosité à l’égard de la hiérarchie militaire. Pour que le changement ait lieu, il ne suffit donc pas de se donner de nouvelles institutions formelles (règles, lois, Constitutions…). Encore faut-il que les institutions informelles, (c’est-à-dire les normes de comportement, les conventions, les codes de conduites auto imposées…) changent et accompagnent le changement formel, de manière à lui conférer un caractère crédible.
Le changement, otage de la renteLa seconde raison, économique, est pour ainsi dire classique.

En effet, le régime actuel s’appuie sur une importante rente pétrolière dont il est le détenteur et le distributeur exclusif. Dans l’histoire de l’Algérie indépendante, jamais le régime politique n’a été aussi riche : plus de 170 Mds de $ de réserves, et des perspectives financières qui s’annoncent des plus favorables, puisque, selon les experts, le prix du pétrole est appelé à dépasser les 100 $ le baril sur une plus ou moins longue période. Cette conjoncture particulière, appelée (heureusement ou malheureusement ?) à durer, ne semble pas de nature à inciter le régime à conforter sa légitimité politique autrement que par la corruption généralisée.
Si depuis le début des années 2000, la capacité corruptrice du régime s’est déployée de manière sélective, ciblant les segments les plus utiles politiquement (armée, famille révolutionnaire, magistrats, haute administration), il n’est pas exclu qu’en cas de climat de mécontentement populaire menaçant comme celui auquel nous assistons en ce moment, il soit procédé, selon un reflexe classique, «pavlovien», à un déliement plus grand des cordons de la bourse, d’autant que les ressources financières n’ont jamais été aussi abondantes.

C’est dire combien est immense la capacité de manœuvre dont dispose le pouvoir actuel. Mais c’est dire aussi combien peut se révéler vaine et infructueuse l’action visant à changer l’ordre établi.La persistance de l’autoritarisme politique est indissociable de la disponibilité de la rente. Du côté de l’Etat, la rente permet de s’offrir une paix sociale et civile sans avoir à exercer une pression fiscale sur les contribuables, ni à arbitrer des conflits de répartition inhérents aux sociétés se reproduisant sur la base du travail. L’exercice de l’autorité s’en trouve d’autant plus facilité que le poids économique des éléments susceptibles de se constituer en contre pouvoir est négligeable, comparé à celui de l’Etat. Du côté de la société, la rente aiguise les appétits (hommes d’affaires), entretient des carrières (administration), suscite des vocations dans l’art de servir (personnel politique) et crée des clientèles.

La logique rentière traverse ainsi l’ensemble du corps social… Le contrat social semble se construire sur un compromis tacite : accès plus ou moins facile à la rente en contrepartie d’un autoritarisme politique accepté.Les considérations précédentes nous conduisent à appréhender les évènements qui se produisent présentement en Algérie (et dans le monde arabe) avec beaucoup de recul. Pendant que certains n’hésitent pas à en inscrire le déroulement dans une perspective historique «optimiste», dont la trame serait le passage d’une libération nationale à un mouvement de libération sociale, d’autres, par contre, y voient la manifestation cinglante de l’échec du nationalisme arabe (les dirigeants contestés sont souvent ceux-là mêmes qui ont été les porte-drapeaux des mouvements de libération nationale). Il nous semble que ces analyses, très présentes dans le débat public, pèchent moins par leur tendance à vouloir proposer des lectures qui donnent un sens au mouvement de l’histoire que par leur inclinaison à évacuer la dimension «sociétale» du changement politique.

Les marxistes ont l’habitude de dire que le critère de vérité d’une théorie est la pratique (c’est la pratique qui nous fournit le moyen de discerner le vrai du faux) et d’ajouter, sans doute, pour se dédouaner à l’avance des éventuels égarements, qu’une telle conception est susceptible d’induire, qu’interpréter le monde et le transformer vont de pair. Rien ne nous semble plus faux. L’interprétation est une chose, l’action en est une autre. Cela dit, rien ne nous oblige moralement d’accepter, encore moins d’aimer ce que l’interprétation nous annonce. Dire qu’en termes d’action politique immédiate, il est présentement difficile de changer, le régime en place ne signifie pas que l’on cautionne ce régime, ou que l’on en soit le suppôt zélé. Cela veut tout simplement dire que les conditions sociales objectives du moment sont telles que l’avènement d’une rupture dans la manière dont est exercé le pouvoir politique est une perspective pour le moins hypothétique.

Samir Bellal (Université de Guelma)