Algérie : La machine de mort – Témoignages A

Algérie : La machine de mort

Rapport établi par Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, octobre 2003

Annexe 3: Témoignages

A   B  CD  FG   HI   K   L   M   OR   S   T   XYZ

M

M* Soumia
Mansouri Smaïl
Mesli Rachid
Mohamed
Mosbah Abderrahmane Mehdi
Moulay Mohamed Said

M* Soumia Bachdjarah, 1998

Le 29 juin 1998 à 11 h 30, une vingtaine de militaires et de civils armés ont débarqué à notre domicile après avoir défoncé le portail du domicile. Ils ont procédé à une perquisition du domicile puis sont repartis.
Le soir, nous avons été informés par des voisins que notre père avait été arrêté dans la matinée près du marché.
Le 30 juin 1998 à 16 h 30, ces mêmes militaires et civils armés sont revenus au domicile où ils ont demandé après ma mère et ma soeur qui étaient absentes du domicile à ce moment. J’étais seule à la maison. Quelques instants plus tard, ma mère et ma sœur sont rentrées. Les militaires nous ont alors toutes embarquées dans un fourgon blanc, après nous avoir bandé les yeux avec nos voiles.
Nous avons été toutes trois conduites au centre de Châteauneuf et introduites dans des cellules individuelles après nous avoir déshabillées et laissées seulement avec nos sous-vêtements. Il était 18 heures environ.
Cinq minutes plus tard, l’un des tortionnaires vint sortir notre mère âgée de 60 ans (B. Fatma) de sa cellule et l’emmena dans une grande salle où il y avait une dizaine de personnes. Ces derniers se mirent à la tabasser, la gifler et à la fouetter avec un câble électrique durant quelques minutes.
Puis les tortionnaires se dirigeront vers ma cellule (Nacera). Ils me banderont les yeux et me traîneront vers la grande salle. J’ai été rouée de coups de poings et de gifles durant près d’un quart d’heure. Puis le chef leur ordonna de me ramener à ma cellule.
Les tortionnaires se dirigeront alors vers la cellule de ma sœur, Soumia. Elle subira le même tabassage que moi, des gifles et des grossièretés en tous genres.
Vers 19 heures, les tortionnaires reviendront une seconde fois vers ma cellule et me conduiront vers la « salle d’exploitation des renseignements ». Des insultes pleuvront sur moi. Ils m’ôteront mes sous-vêtements et commenceront à pratiquer sur moi des attouchements sexuels. D’autres m’enverront des coups de poings et de pieds au visage. Tout cela durera 45 minutes environ puis ils me ramèneront dans ma cellule.

Quelque temps après, ils reviendront pour m’emmener pour la troisième fois en une journée dans la salle de torture. Il était 20 heures environ. Ils pratiqueront les mêmes attouchements que la fois précédente, accompagnés de tabassages.

Vers 23 heures, j’ai vu mon père, traîné par l’un des tortionnaires dans le couloir. Il avait les jambes ensanglantées jusqu’aux chevilles et sa barbe totalement brûlée. J’ai failli m’évanouir. J’avais des vertiges. Je ne savais plus s’il s’agissait de la réalité ou d’un cauchemar.
Le 1er juin 1998, aux environs de 16 heures, les tortionnaires ont fait sortir Soumia de sa cellule pour l’emmener vers la salle de torture. Ils l’ont allongée sur une plateforme en béton et lui ont ligoté les poignets et les chevilles pour qu’elle ne puisse pas bouger. Ils ont alors commencé à lui faire ingurgiter de l’eau sale avec la technique du chiffon, puis sont passés à l’électricité. Durant la même séance, elle sera violée avec une matraque, provoquant une hémorragie. Elle hurlait de douleur. Ma sœur garde à ce jour, les traces de tortures au niveau de ses jambes.
Tous ces supplices ont duré huit jours. Durant toute cette période, nous entendions notre père hurler sous la torture. Il mourra sous la torture le 13 juillet 1998 et sera enterré sous « X Algérien » au cimetière d’El Alia (carré 244, tombe 101).

Nous avions été libérées après huit jours de détention. Quelques jours plus tard, nous avions rencontré deux de nos tortionnaires en train de vendre des sardines dans notre quartier à Bachdjarah.

M* Soumia
Mai 2003


Mansouri Smaïl

– Arrêtés par la brigade de gendarmerie de Aïn Taya.
– Acheminés vers la brigade d’intervention rapide de Réghaia.
– Conduits vers le centre de torture de Boudouaou, situé au sous sol, où des personnes étaient pendues par les pieds ou par la poitrine et criaient d’horreur.
– Les gendarmes nous ont mis à poils, attachés pieds et mains et ont fait approcher de nos corps la flamme d’un chalumeau.
– L’un d’eux nous a injecté, avec une seringue, un produit au pénis.
– Il fallait que nous disions des mensonges, car nous n’avions aucune réponse à leurs questions.
– Les sévices étaient atroces, beaucoup d’entre nous ont perdu l’usage d’un membre ou d’un organe.
– Mansouri Smail a perdu la raison, le médecin lui a prescrit des drogues.
– Belkadi Salem est gravement brûlé aux jambes et aux pieds, on doit le transporter pour qu’il puisse faire ses besoins.
– Après Boudouaou, nous avons été transportés à la brigade de gendarmerie de Ouled Moussa où nous entendions des cris effroyables.
– Belkadi Salem a été torturé à la baïonnette au tibia.
– Lorsque notre tour arriva, on nous attacha les pieds et les mains.
– Nous avons été fouettés avec des fils électriques.
– On nous a fait boire de l’eau chaude.
– On nous a fait introduire des chiffons imbibés d’eau usée, de « grésil » et d’« esprit de sel » dans la bouche.
– Nous avons perdu connaissance à plusieurs reprises.
– Dès notre admission à la prison d’El-Harrach, trois d’entre nous furent gardés à l’infirmerie où les médicaments sont inexistants.
– La torture au niveau de ces centres à duré dix-sept jours sans aucun motif.
• Belkadi Salem, écrou n° 64238 prison d’El-Harrach, marié, 9 enfants.
• Berbère Mohamed, écrou n° 64237 prison d’El-Harrach, célibataire.
• Dahri Abdelaziz, écrou n° 64234 prison d’El-Harrach, célibataire.
• Mansouri Smaïl, écrou n° 64236 prison d’El-Harrach, marié, 6 enfants.
• Tibaoui Saïd, écrou n° 64235 prison d’El-Harrach, marié, 3 enfants.


Mesli Rachid, avocat, 1996

Je viens de déposer mon secrétaire, Brahim, à son domicile à El Marsa, à environ deux kilomètres de Rouïba. On y accède par un chemin communal. La route est déserte. Un véhicule de marque Golf me dépasse et me serre sur le bas-côté ; je n’ai pas d’autre choix que de m’arrêter. Quatre personnes en descendent rapidement, cernent mon véhicule immobilisé, me font descendre brusquement et me demandent de les suivre dans leur véhicule.
À ma question de savoir qui ils sont, ils ne me répondent pas. Je suis dirigé par la force vers leur véhicule, placé à l’arrière entre deux occupants, lesquels me descendent la tête vers le bas de façon, je pense, que l’on ne puisse pas m’apercevoir de l’extérieur.

L’une des quatre personnes est restée au niveau de mon véhicule, occupé par mon fils Imad, âgé de cinq ans, et mon beau-frère Sadi-Mohamed Benosmane. J’ai le temps de voir un de mes ravisseurs mettre mon beau-frère à genoux derrière mon véhicule, les mains sur la tête ; puis plus rien, on m’empêche de regarder vers l’arrière. Je suis alors persuadé que mon beau-frère et peut-être mon fils vont être assassinés. Je n’entends cependant pas de coups de feu, mais lorsque la quatrième personne rejoint le véhicule à côté du chauffeur, ce dernier leur pose la question : « Alors, ça y est ? » La réponse est affirmative. Je suis alors convaincu qu’il ne peut s’agir que de leur assassinat, à l’arme blanche peut-être. Cette idée ne me quittera pas jusqu’au jour où je suis présenté devant le tribunal de Rouïba ; elle a accompagné mes nuits et mes jours durant ce qui se révélera être ma garde à vue.

Dès que la Golf a démarré, j’ai demandé aux occupants s’ils étaient de la police, auquel cas ils pourraient éventuellement passer par le commissariat de Rouïba distant de 900 mètres seulement. Le chauffeur me répondit : « Tu es fou, tu veux qu’on nous tire dessus ! » Il s’agit donc bien d’un enlèvement et je constate qu’ils ne veulent surtout pas de témoins ; le véhicule emprunte la route menant vers l’autoroute. Et au niveau du cimetière de Rouïba, il fait un grand détour, une demi-heure peut-être. La nuit est tombée. Enfin, il s’arrête et on me demande de descendre. Nous sommes sur l’autoroute Est dans le sens Boudouaou-Alger, au niveau de Haouch El Mokhfi, au bord d’un fossé. Je pense alors qu’on va m’exécuter ici. Je n’ai pas peur, je pense surtout à mon beau-frère et à mon fils. Quelques minutes plus tard, deux voitures Nissan s’arrêtent derrière la Golf, on attend que quelques véhicules passent, puis je suis jeté à l’arrière de l’une des deux Nissan et allongé au fond. Nous nous dirigeons vers Alger. La Nissan ralentit. Nous sommes sortis de l’autoroute. Ca y est, je reconnais les bâtiments des « Asphodèles » à Ben-Aknoun, les derniers étages seulement car ma position ne me permet de voir que vers le haut. Une à deux minutes plus tard, je devine que nous sommes à Châteauneuf, car nous venons de dépasser la faculté de Droit de Ben-Aknoun dont j’ai pu remarquer la clôture d’enceinte en fer forgé.

Subitement des aboiements de chiots. Mais cela dure trop longtemps et les aboiements sont trop forts. On dirait un enregistrement. Je regarde par l’ouverture de la porte. Un guichet de 15×10 cm environ. Il y a un couloir d’un mètre de large environ et des cellules des deux côtés. Je ne peux voir distinctement que la cellule en face, légèrement décalée. Des autres, je ne peux voir que la porte. Une tête barbue apparaît, puis une autre plus jeune, blonde. Je questionne :
« Où sommes-nous ?
— À Châteauneuf !
— (Bien sûr ! Je le savais…) Qui êtes-vous ? »
Pas de réponse.
« Pourquoi ces aboiements ? »
Là, le barbu se pince les oreilles et la langue avec les doigts :
« L’électricité ! C’est pour qu’on entende pas quand ils crient trop fort ! »

Encore des pas dans le couloir. Cette fois, c’est la cellule du fond. Il est sorti sans management, il est torse nu, sale, d’un certain âge (cinquante-cinq ans ?). Je le regarde et je le reconnais tout de suite : c’est Boucherif Réda, condamné à mort par la Cour spéciale d’Alger en 1993 et évadé de Tazoult. Son jeune fils m’avait rendu visite à mon cabinet pour me constituer et je l’avais alors orienté vers un autre confrère. J’ai eu ensuite l’occasion de le voir plusieurs fois au parloir de Serkadji. Je m’adresse encore à la cellule en face, on me confirme qu’il s’agit d’un évadé de Tazoult arrêté quelques jours auparavant avec son beau-frère…

Puis des cris insoutenables. Pas de musique cette fois, ni d’aboiements, on entend distinctement. Une heure ? Deux heures ? Quand il passe devant ma cellule, il est méconnaissable, il grelotte malgré la chaleur. Ce n’est plus tout à fait un être humain. Il a le regard vide et infiniment triste. Je découvre alors une chose, comme si c’était pour la première fois. Je comprends.

Moi qui ai cru militer pour les droits de l’homme depuis des années, je venais de découvrir les droits de l’homme ! Au plus profond de mon être, j’ai ressenti la détresse d’un être humain qu’on torture. Du plus profond de moi, j’ai ressenti ce qu’un être humain n’a pas le droit de faire à un autre être humain quel qu’il soit et quel que soit le crime dont il est accusé. C’est une découverte pour moi. Je me rappelle tous mes clients torturés, heureux de se retrouver enfin en prison dans un état lamentable. Les années défilent, 1992, 1993, 1994, 1995, 1996. Cela fait cinq années que cela dure. Tellement de souffrances. Combien sont-ils passés par ces cellules ? Ces cellules qui sont aujourd’hui encore pleines ! Comment en est-on arrivé là ? Jusqu’à quand ?

Témoignage recueilli par son avocat en septembre 1996



Temoignage de « Mohamed »

[…] Quand un ami a refusé de parler sous la torture, la police s’en est prise alors à sa mère agée de 55 ans. Je l’ai vue quand ils l’ont ramené plus tard de la chambre des tortures. Elle etait nue et couverte de sang, mais elle s’est retournée vers nous et nous dit : « Tenez bien ! Vous les jeunes ! »

Mohamed (19 ans) pleure quand il parle :
Les cellules étaient très petites (à l’école de police de Chateauneuf). Celle dans laquelle j’étais avait des murs tachés de sang et des lampes éblouissantes, tellement fortes que j’ai failli devenir aveugle. Je pouvais entendre des cris venant des autres salles et j’ai compris que c’était la salle des tortures. Il y avait peut-être dix-huit hommes dans la cellule. Ils m’ont deshabillé et m’ont enlevé le bandage des yeux, mais les policiers étaient tous en cagoules. Les uns avaient des accents des régions de Constantine et de l’Ouest, mais d’autres étaient d’Alger… Ils m’ont emmené à un urinoir en pierre au centre de la pièce. Ils ont enlevé un couvercle, découvrant une grande bouche d’égouts. Ils ont poussé ma tête dedans jusqu’à ce que j’étouffe avec cette saleté… Ils m’ont alors ligoté, avec une grosse corde, à un banc en béton dans l’un des coins de la chambre. Ils m’ont piqué les narines afin que j’ouvre la bouche. Ils ont plongé un chiffon dans de l’eau de javel, ils ont pressé le liquide dans ma bouche. Ils ont repeté cela plusieurs fois jusqu’à ce que mon ventre soit rempli d’eau de javel. À ce moment ils m’ont frappé avec des coups de pied dans le ventre et m’ont fait vomir.

Ils faisaient des choses horribles. À un moment, ils ont utilisé une colle d’un certain genre pour sceller mon orifice anal, ce qui m’a empêché de faire mes besoins. Après cela, ils ont ramené ce pistolet électrique. Quand ils ont tiré sur ma peau, j’ai ressenti un grand choc électrique qui m’a brulé au deuxième ou au troisième degré et qui m’a arraché la peau des jambes… Voyant que je ne voulais pas parler, ils m’ont menacé d’amener ma femme et de la torturer. Ils ont fait cela avec d’autres hommes. L’un d’eux était Sid Ahmed Chabla, un jeune homme de Baraki. Ils ont amené sa jeune femme devant lui. Et puis ils l’ont emmenée et torturée. Il a decouvert plus tard qu’ils l’avaient violée. Il était brisé. Quand je l’ai vu, il m’a dit qu’elle etait morte à la suite de ce qu’on lui avait fait. Ils ont aussi amené sa mère, et ils l’ont torturée et violée devant lui. Plus tard, une cour a prononcé la condamnation a mort de Sid Ahmed Chabla…

On entendait aussi des femmes ainsi que des hommes hurler dans d’autres cellules (commissariat central). Au cours de la dernière séance de torture au quartier général de la police, ils m’ont attaché les mains derrière le dos, m’ont ligoté les pieds, et m’ont fracassé la tête contre le sol. L’un des géoliers m’a écrasé la tête. Mon nez s’est fracturé. J’ai perdu le sens de l’odorat. Mes dents sont tombées. Ils m’ont torturé tellement horriblement que j’ai denoncé mon propre frère comme quelqu’un qui était lié à la résistance. Ils l’ont ramené face a moi et je leur ai dit que ce n’était pas vrai. Néammoins, ils lui ont brisé les cotes. Mon frere a pleuré, et il m’a dit : Que Dieu te pardonne.

Mohamed s’en veut d’avoir signé un aveu disant qu’il avait collecté des médicaments et de l’argent pour la « résistance » :
Vous devez comprendre que j’ai vu des gens mourir sous la torture. J’ai été torturé dans une cellule ou des hommes pendaient par leurs menottes au plafond. Ils avaient été affaiblis sous la torture. J’ai vu deux hommes qui étaient morts suspendus comme cela, et j’ai vu les corps de trois autres qui sont morts à la suite de tortures au chalumeau.

Un autre homme, dont j’ai appris le cas par le biais d’un autre prisonnier qui a survécu, etait l’imam de Boumerdès, nommé Houmi Mohamed Arezki, un Kabyle qui avait eu les yeux arrachés vivant. Ils l’avaient laissé mourir dans la salle de torture. Plus tard, la presse algerienne a écrit qu’il était un terroriste abattu dans un accrochage armé avec la police.
Mohamed a été liberé de la prison de Serkadji le 2 février 1994.



Mosbah Abderrahmane Mehdi, 1992

Témoignage fait devant le tribunal de Paris lors du procès intenté par général Nezzar contre Habib Souaidia en juillet 2002

M. Stéphan, président.- Bonjour, Monsieur. Vos nom, prénom, âge et domicile ?

M. Mosbah.- Je m’appelle Mosbah, mon prénom est Abderrahmane. Je suis né le 23 octobre 1970, à Annaba, en Algérie. Je suis arrivé en France le 11 mai 1994 et j’ai obtenu mon statut de réfugié politique en France le 30 juin 1995. Depuis, je suis installé en France. Je ne suis pas retourné en Algérie. Je vis maritalement avec une femme française et je suis père d’un enfant français.

M. Stéphan, président.- Votre profession actuelle ?

M. Mosbah.- Je suis libéral, consultant dans le domaine du génie climatique dans le bâtiment.

M. Stéphan, président.- Votre domicile ?

M. Mosbah.- J’habite à Villiers-sur-Marne.

Le témoin prête serment.

M. Stéphan, président.- Merci, Monsieur. Me Bourdon, vous avez la parole pour interroger le témoin.

Me Bourdon.- M. Mosbah, vous avez fait l’objet à deux reprises d’arrestations en Algérie. Pourriez-vous indiquer au tribunal dans quelles conditions, à quelles dates vous avez été arrêté, détenu, bref, raconter votre histoire algérienne jusqu’à votre arrivée en France ?

M. Mosbah.- En 1991, je m’étais inscrit à l’Institut des études islamiques du Caroubier, qui dépend de l’Université d’Alger. C’était le début de la grande période d’affrontement entre ceux qui détenaient le pouvoir en Algérie — je n’appelle pas cela l’État algérien — et les islamistes, en particulier le FIS. Donc, j’étais inscrit à cette université. Bien sûr, l’Algérie était en phase de grande agitation. Entre-temps, de grandes rafles avaient été opérées par les services de sécurité algériens, aussi bien les militaires que la police et la Sécurité militaire.
En mars 1992, j’ai été pris dans une rafle à l’entrée de l’université. Nous étions onze étudiants à être pris dans cette rafle. On nous a mis dans les coffres des 505, bien sûr menottés, attachés, couchés dans les coffres. On nous a donné des coups de rangers, on nous a conduits au commissariat d’Hussein-Dey. On nous a emmenés au cachot, dans des cellules où l’on était plusieurs.
Puis, plusieurs policiers ont défilé pour nous tabasser avec leurs rangers, en nous traitant de terroristes et d’islamistes. Effectivement, il y avait plusieurs islamistes avec nous. Suite à quoi, l’un après l’autre, nous avons été conduits devant des policiers, moi-même j’ai été conduit devant deux policiers qui m’ont interrogé sur mes idées politiques et qui m’ont posé des questions précises, à savoir : « Est-ce que j’ai participé aux événements d’octobre 1988 et aux manifestations du FIS de juin 1991 ? » Et ils m’ont posé une autre question : « Qu’est-ce que je pensais du pouvoir en place et de l’arrivée de M. Boudiaf à la tête de ce pouvoir ? »
Quant à la première question, bien sûr, j’étais étudiant lycéen en 1988, j’avais dix-huit ans et, à cet âge, j’ai fait partie des manifestants, chose dont je tire fierté. J’ai déclaré qu’en 1991, je n’avais pas participé aux manifestations. En ce qui concerne mes opinions politiques, j’ai déclaré que je n’étais pas un islamiste, que j’étais contre le projet des islamistes. Cependant, bien sûr, j’ai plusieurs amis islamistes avec lesquels j’ai gardé amitié, des gens avec lesquels j’ai grandi et des gens qui étaient avec moi pendant les manifestations d’octobre 1988.
L’Algérie s’était ouverte à une grande phase de démocratie où toutes les opinions pouvaient s’exprimer. Cette phase de démocratie n’était pas venue sans rien du tout. Bien sûr, nos parents, nous-mêmes, avions milité et étions présents sur le terrain pour qu’on puisse acquérir, comme tout peuple qui se respecte, le droit de s’exprimer.
J’avais déclaré que, produire un discours qui prétend défendre la démocratie, et venir ensuite installer un président à la tête du pouvoir sans rien demander au peuple, pour moi, c’était le comble, le comble de ce que l’on pouvait nous faire subir. Si je parlais ainsi et j’osais m’exprimer, c’est parce que je suis fils d’un haut magistrat algérien : mon père était alors avocat général à la Cour suprême d’Alger, l’équivalent de la Cour de Cassation en France. Mon père était un indépendantiste algérien, militant de la première heure, né en 1920. Il avait suivi tous les cheminements de l’Étoile nord-africaine jusqu’au Parti du peuple algérien et au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques. Deux de mes oncles sont morts à la fleur de l’âge pour que vive l’Algérie libre et indépendante. Bien sûr, ils avaient fait partie des premiers combattants de 1954 et, bien sûr, pas de ceux qui ont rejoint l’ALN à la dernière heure, à l’instar de ce monsieur. (Il pointe du doigt le général Nezzar.)

Mouvements divers…

M. Mosbah.- J’avais cette fièvre de vouloir m’exprimer, j’avais dit non à Boudiaf et, à cet instant, on avait rempli un papier et on a dit : « C’est fini pour toi. » Les deux policiers se sont regardés et se sont fait un clin d’œil. J’ai fait allusion à mon père, à son poste et à d’autres personnes proches de ma famille, des hauts gradés dans l’armée algérienne avec des postes importants… À cette époque-là, je pensais que le fait de pouvoir les citer allait me sortir de cette phase, mais ce n’était pas le cas. Ce n’était pas le cas ! Après avoir parlé de mon père, après avoir parlé d’autres personnes influentes, les policiers m’ont dit : « Rien à faire, mon vieux, nous, on a des ordres. »

J’ai été conduit au cachot et, en fin d’après-midi, on nous a conduits dans un centre de la Garde républicaine, ce que l’on appelle El Harass El Djoumhouri — moi, je n’appelle pas cela une Garde républicaine… Ils nous ont conduits au centre qui s’appelle Les Dunes, au bord de la mer. On nous a mis dans un hangar, ils appelaient cela un « centre de transit ». Si, Messieurs, cela peut vous rappeler quelque chose pendant l’histoire de la République française, ils appelaient cela un « centre de transit ». Bien sûr, on était plusieurs dans ce centre de transit. C’était un hangar en bardage métallique, sans la moindre isolation. On était en plein hiver, il faisait très froid. À l’intérieur, il y avait des sortes de box en grillage métallique, des box à chevaux, parce que la Garde républicaine a des chevaux, elle défile avec des chevaux, etc. C’était des box à chevaux et on était couchés à même le sol avec des couvertures seulement. On avait droit à ce luxe !

C’était Ramadan, le début du mois de jeûne. Le soir, on avait droit à un maigre repas pour couper le jeûne. Mais là n’était pas vraiment le problème. Les conditions étaient atroces, on était obligés d’attendre pour aller aux toilettes. Les toilettes étaient des sortes de cabines en bois posées au-dessus de tranchées. C’était cela les conditions hygiéniques.

Nous sommes restés là une semaine et j’ai vu ce centre se remplir petit à petit. On était plusieurs centaines, là-dedans. Il y avait, à côté de moi, un joueur algérien de football connu. Il avait participé à la fameuse victoire de l’équipe algérienne contre l’Allemagne, il s’appelait Salah Assad. C’était un islamiste qui se déclarait tel. On faisait une sorte de pelote, de ballon, qu’on confectionnait avec des petits chiffons pour jouer… Salah Assad avait sa couche à côté de moi, il ne pouvait pas bouger… Il m’a dit qu’il avait été torturé. Ils l’ont fait s’asseoir sur une bouteille, donc il avait un problème à l’anus, au colon, et il ne pouvait pas s’asseoir. Deux positions seulement lui étaient possibles : debout et couché.
Un beau jour, après sept jours passés dans ces conditions, nous avons entendu arriver des camions et le bruit des chaînes. Des militaires nous ont enchaînés par groupe de sept à neuf et ils nous ont mis à l’intérieur de ces camions. Nous étions couchés, couchés à même le sol de ce camion. Il y avait des militaires avec nous qui, eux, étaient assis sur les bancs de sorte que les personnes à l’extérieur pouvaient voir ces militaires qui nous surveillaient, mais nous, bien que là, avions disparus…

Plus tard, mon père, qui était assez influent et qui connaissait des personnes influentes, m’a raconté qu’il avait fait le nécessaire, il avait tout fait pour me retrouver. Rien à faire ! C’était des ordres bloqués qui venaient de très haut. Rien à faire ! Il avait — je ne citerai pas de noms, bien sûr, parce que l’Algérie malheureusement est encore sous le joug de ces mêmes personnes qui ont commis ces crimes — fait le nécessaire, mon père. Mais rien à faire !
Je me suis donc retrouvé à l’intérieur de ce camion, on nous a emmenés à Boufarik, non loin de Blida, à environ 30 ou 40 kilomètres d’Alger. Boufarik est un aéroport militaire. Il fallait voir la garnison qu’il y avait là-dedans, c’était incroyable, je n’ai jamais vu cela ! Pourtant, je connais des gens dans l’armée, je connaissais les casernes, je suis allé à l’intérieur des casernes… Je n’ai jamais vu cela ! C’était génial ! C’était de la science-fiction ! Il y en avait partout ! Des militaires ! Il fallait voir cela… !
Toujours est-il que nous étions dans des conditions pas possibles ! J’ai vu des hommes pleurer. J’ai vu des hommes grands et forts pleurer. Pourquoi pleuraient-ils ? Parce qu’on partait vers une destination inconnue et moi, j’étais jeune, j’avais gardé un peu de sang-froid et je pouvais peut-être espérer que ma famille puisse faire un geste pour moi, qu’elle puisse me sortir de là. D’autres avaient laissé femmes et enfants. Ils ne savaient pas qui viendrait leur apporter à manger ce soir-là. Il y avait des gens qu’on avait ramenés avec leur couffin du marché, ils avaient encore leur couffin.

Bien sûr, à la fin, les couffins étaient vides parce qu’on avait mangé tout ce que l’on y avait trouvé. J’ai vu un monsieur avec des cages d’oiseaux, il vendait des oiseaux au marché : on l’a ramené, mais on lui a laissé ses oiseaux ; je ne sais pas pourquoi, mais on lui a laissé ses oiseaux. Il était bien plus éclairé que ces gens-là : il les a libérés, parce qu’il ne savait pas où il allait lui-même…

On était dans ces conditions. Je ne sais pas dans quel pays j’étais, parce que je ne pensais pas que cela m’arriverait, à moi… Les autres, on entend des choses, mais bon… Je fais partie d’une famille qui s’en sortait pas mal. Avec mes frères et sœurs universitaires qui s’en sortaient pas mal, avec les liens avec les gens au pouvoir, on arrivait à s’en sortir, tranquille… Paf ! Moi, j’étais tombé dans le trou et je me suis retrouvé très bas avec le peuple, ce que ces gens-là (il désigne M. Nezzar) appellent le petit peuple, le bas peuple.
Nous avons été emmenés dans des avions militaires et, à ce moment-là, j’étais très malade, j’avais la diarrhée — excusez-moi —, on m’a emmené sur la pelouse de la piste d’atterrissage et c’était là qu’il fallait faire ses besoins. J’étais très malade dans l’avion, très malade. On arrive à El-Ménéa, dans le sud algérien, ex-El-Goléa. C’était la première fois que je voyais le désert. On survolait une mer de sable… Excusez-moi, je fais appel à ma mémoire parce que cela fait dix ans, quand même, c’est le tiers de la vie… Je fais appel à ma mémoire pour essayer de retrouver toutes ces images.

On arrive dans le sud algérien, M. le président, à El-Ménéa, dans un aéroport. Ils appelaient cela : semi-militaire (on pouvait l’utiliser pour les touristes et aussi pour les militaires). Et ils nous ont amenés dans un camp de concentration. Le camp de concentration se situait à l’intérieur de la caserne de El-Ménéa : dans la cour, il y avait des tentes entassées.

Je ne vous dis pas, dans un endroit où il peut faire 50° à l’ombre, dans quelles conditions nous étions. Mais nous étions encore en hiver et là, dans le désert, il y a un contraste de température qui fait que, l’hiver, il fait très froid. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie ! On a passé des moments atroces… Il y avait parfois des tempêtes de sable qui soufflaient sur nous, qui arrachaient la tente et à plusieurs il fallait la retenir. Des fois, on mangeait sous cette tente : on pouvait sortir sa main, on ne la voyait pas. On mangeait et la moitié de ce qu’on mangeait était du sable. On était comme des bêtes, vous savez, on était des animaux. Un seul nerf nous retenait à la vie, certains appellent cela lutte pour la survie. On ne savait pas, c’était automatique : on luttait, on s’accrochait à cette vie…

On a passé des moments très, très durs, et le camp s’est rempli. On était des centaines là-dedans. La Croix-Rouge est venue pour nous rendre visite. Bien sûr, pendant les trois jours où la Croix-Rouge était en visite, nous avons eu droit à tous les luxes possibles. On nous a même apporté de la limonade, il ne fallait pas s’en priver, bien sûr. On n’allait pas dire : « Messieurs, on refuse parce qu’on proteste. » Toujours est-il qu’on nous a transférés plus tard à Ouargla, parce que la Croix-Rouge a dit : « Arrêtez, c’est un peu trop, ce camp ne répond pas aux conditions sanitaires. »

Je suis parti à Ouargla, ce n’était pas mieux. C’était une prison militaire avec un mur de sept mètres. Quand vous arrivez devant cette prison, vous dites : « J’ai vu cela dans quel film, mon Dieu ? » Et vous rentrez là-dedans… Il y a sept portes pour arriver à l’intérieur… sept portes !
Je ne savais plus qui j’étais ! Mais, moi, je n’ai jamais été armé ! Je n’ai même pas fait l’armée ! J’ai un casier judiciaire plus blanc que le front de cet homme, que les cheveux de cet homme, excusez-moi ! Je n’ai jamais fait de mal à personne. Je ne veux, de ma vie, jamais faire de mal à personne. On était traités comme la pire espèce, c’est-à-dire que les moyens déployés étaient des moyens qui attestaient de la terreur de ce régime dans lequel on vivait, ce régime qui, à un moment, s’est trouvé déstabilisé, comme en octobre 1988 et comme avec le FIS. Parce que le FIS, c’est quoi, après tout ? C’est comme les pierres qu’on a jetées sur le pouvoir en octobre 1988.

Des amis qui s’étaient engagés dans le FIS ne savaient même pas ce qu’ils faisaient. Ils allaient dans ce que l’on appelle des halakat, c’est-à-dire des cercles islamiques, où ils apprenaient ; mais ce qui les intéressait là-dedans, c’est le fait que ça faisait peur à ce pouvoir, à ce despote qui était assis là depuis trente ans, qui bloquait tout espoir dans ce pays. Ces jeunes-là n’étaient pas comme moi. Eux n’avaient pas d’espoir, ils ont vu leur père, leur frère, tout le monde sans espoir. Par contre, ils ont vu les fils de ces gens-là et ils les ont vus avec tout un avenir, avec cette corruption, cette corruption cruelle, brutale qu’ils étalaient. Et c’était ma génération, c’était la génération de la révolte. Je n’appelle pas cela une révolution. C’était la révolte et la révolte avec tout ce que cela engendre… Bien sûr avec des organisations, etc.
Toujours est-il que nous sommes partis à Ouargla. C’était une prison militaire et on était 3 500. Ici, on parle de 15 000 déportés, je ne sais pas comment ils ont fait pour les compter : on était 3 500 dans ce centre et il y en avait des dizaines en Algérie. On était nombreux, nombreux… Des fois, il faisait tellement chaud et j’étais tellement malade qu’un ami à moi, un voisin, Saïd — qui, plus tard, mourra les armes à la main —, m’emmenait dans les blocs, dans les cellules en béton (parce que comme il n’y avait pas de place, on était dans des tentes). Les cellules étaient pleines, elles étaient faites pour quatre personnes, mais il y en avait douze. Il m’emmenait là pour trouver un mètre carré me permettant de m’étaler sur le sol, tellement il faisait chaud à l’extérieur.

Pendant que j’étais dans cette prison, le président, la personne qui était à la tête de la présidence de ce pouvoir, M. Boudiaf, la personne affichée du pouvoir, a été assassinée. On s’est alors tout simplement vengé sur nous, prisonniers désarmés, sans armes. On s’est vengé sur nous. La même ration qu’on avait, c’est-à-dire une soupe avec rien du tout, des légumes, n’importe quoi et le peu de pain qu’on nous donnait ont été coupés en deux. Bien sûr, je vous épargne le détail des gens qui étaient tombés malades, comme des mouches, et qu’on emmenait à la porte de sortie pour essayer de les faire hospitaliser. Ils les ont rejetés ! Je vous épargne les détails, les détails, les détails !

Toujours est-il qu’il y a eu une émeute et cette émeute-là n’était pas une émeute politique, Monsieur. Même s’il y avait plein, plein, plein de prisonniers politiques, d’opinion, dans cette prison et plein de malheureux, comme moi, c’était une lutte pour manger parce qu’on nous avait même interdit les visites. Il y avait quelques visites de personnes qui venaient du Nord, de très loin avec des couffins remplis. Avec ces couffins on arrivait à tenir et on les partageait. « Les visites sont interdites, vous avez tué Boudiaf ! Les visites sont interdites, la ration est coupée en deux et vous allez crever comme ça. »

Il y a eu une émeute… La première porte a cédé : les gens étaient sur la porte et elle a cédé… J’ai vu les bérets rouges, c’est-à-dire la division blindée, prendre tout le mirador, le mur, et installer leur machine que l’on appelle la « machine à coudre ». Je ne savais pas quoi faire : parce que, dans une tente, vous ne pouvez pas courir pour aller vous cacher dans des blocs ; dans une tente, avec quoi se couvrir contre les balles prêtes à tuer du monde ? Je peux vous dire que dans notre camp de concentration, oui, on a tiré sur les gens. Ces gens-là, on ne les a jamais pris les armes à la main. On les a ramenés de chez eux, de la rue, dans les rafles, comme ça… Rien… Jamais jugés…

Il y avait, soi-disant, une commission… Comment on appelait cela ? Une « commission de recours », soi-disant. Mon père a cherché cette commission inexistante partout à Alger, il ne l’a jamais trouvée. Cette commission n’a jamais existé.
Alors, voilà les conditions, le début… Cela, c’est l’entrée, le plat de résistance n’est pas encore arrivé. Cela, ce n’est rien du tout. Moi, j’ai cru avoir tout vu dans ma vie après ça… Mon père est intervenu. Je suis sorti de là, j’ai fait partie des premiers qui sortaient. C’était les privilégiés, ceux qui avaient ce que l’on appelle les épaules larges.

« Passe », on sortait… Camion… Centre-ville… Dehors, il fallait se débrouiller. Heureusement que mon père m’avait rendu visite et m’avait donné un peu d’argent, parce que le premier avion pour Alger, je ne me souviens plus très bien, mais il ne partait pas le même jour. Il fallait attendre le lendemain ou le surlendemain. À cause de la police et de l’état d’urgence, on s’est dit : « On va à Ghardaïa, une ville très touristique. Il y a plein de vols et on va prendre un avion de là. On ne traîne pas parce que, s’ils nous prennent… » On avait ce qu’on appelait un bon de sortie : cet individu est autorisé à rentrer chez lui à telle adresse, etc. Voilà…

La Constitution en Algérie… La Constitution pour laquelle j’étais dans la rue en octobre 1988, la Constitution de 1989 arrachée par le sang de dizaines et de centaines de jeunes — ces morts dont ce monsieur a reconnu qu’il était coupable… —, cette Constitution nous donnait le droit d’aller et venir dans notre pays. Ce pays pour lequel mes oncles sont morts, pour lequel mon père a milité et pour lequel cet homme-là n’a jamais milité, sauf peut-être dans les écoles militaires françaises et l’armée française qu’il a quittées en 1958 pour rejoindre les frontières, quand l’ALN a été décimée.

On pouvait donc rentrer chez nous. Je suis rentré chez moi, je n’ai pas chipoté, je suis rentré chez moi, j’ai pris l’avion de Ghardaïa. J’ai payé le billet cash, j’ai pris l’avion, j’ai pris le taxi, je suis rentré chez moi. Ma mère m’a vu, elle est tombée… Elle ne me reconnaissait pas, elle est tombée, j’étais un homme cadavérique, comme si je sortais d’Auschwitz. Mais non, j’avais été à quelques centaines de kilomètres du Sud de la France, en Algérie. C’est là ! L’Algérie… le gouvernement algérien qui a une représentation diplomatique en France et dont le président vient s’exprimer devant le Parlement ! Toujours est-il que, dans cette Algérie, j’ai subi cela. Je suis rentré… Il ne faut pas de problèmes… C’est fini pour toi, mon fils, c’est bon… !

Alger, c’était : on tue, on tue, le premier qui tue l’autre… Certains islamistes ont pris les armes, ont choisi la voix des armes et ils tuaient. Par contre, les militaires eux, pour une personne morte, ils en tuaient dix. Pour preuve : plus tard, en 1994, pour un officier tué en bas de chez moi, onze personnes ont été assassinées. Ces personnes étaient désarmées, menottées, elles ont été attachées comme des lapins sur une place et ont été assassinées par des militaires. Mon père avait écrit à Amnesty International un témoignage sur cette exécution sommaire, qui a été reproduit dans des rapports d’Amnesty International.

Je suis parti à Constantine pour changer un peu d’air et, début 1993, je suis revenu à Alger. Ils sont revenus me chercher parce qu’ordre a été donné — un haut gradé de la Sécurité militaire, un proche de la famille, nous l’avait déclaré —, ordre avait été donné de prendre tous les gens qui avaient fait les camps de concentration. Donc, il n’avait pas suffi qu’ils nous emmènent dans ces camps de concentration !

On avait appelé cela l’école du terrorisme. Sortant de là… Dans la justice vous connaissez le problème de récidive ! Les gens qui vont en prison, est-ce bien de les mettre en prison quand ils n’ont rien fait ? C’est vrai que ces camps de concentration ont servi… Certains ont dit : « Attends, moi on m’a pris une fois pour rien, je devais goûter à l’enfer du désert, la prochaine fois, on ne me prendra pas, ou on me prendra les armes à la main. » Certains ont dit cela, mais pas tous, une certaine minorité.

Toute cette jeunesse qui a été prise dans les rafles, qu’elle soit pour ou contre les islamistes ! Moi-même, je ne suis pas communiste, mais j’ai connu un communiste qui était avec moi dans le camp de concentration, qui avait été emprisonné parce qu’on n’avait pas trouvé son frère islamiste. J’ai connu des gens pris comme ça, parce qu’ils étaient dans la foule et qu’il y avait un ou deux barbus… Tout le monde était concerné. Des quartiers comme Bab-El-Oued, Les Eucalyptus, des quartiers populaires, ont beaucoup souffert, parce qu’on arrêtait, on arrêtait… C’était des quartiers qui avaient massivement voté pour le FIS.

Et bien sûr, on vient me chercher… J’ai vu les voitures de la gendarmerie se garer en bas de chez moi… La première chose à faire : j’ai eu le réflexe de prendre mon agenda, et ce n’était pas un agenda de terroriste, de Ben Laden, de X ou Y, c’était un agenda dans lequel il y avait le nom de mes copains et celui de mes copines. Je n’avais pas peur pour mes copines, mais pour mes copains. Vous comprendrez pourquoi : tout simplement, avec un agenda, j’avais peur qu’on torture des gens, comme ça, avec les noms des copains.
J’ai déchiré cela dans les toilettes, j’ai tiré la chasse et j’ai pris ma veste et ma carte d’identité. J’ai ouvert et ils m’ont dit, comme on m’a cité ici : « Mosbah Abderrahmane. » J’ai dit : « C’est moi, présent. » J’ai donné ma carte… Menottes, et on m’a emmené. On m’a emmené, on m’a mis dans leur voiture, derrière, dans le panier à salade. On m’a emmené à une première gendarmerie dans des 4X4 Toyota…

Plus tard, des terroristes ou, disons, d’anciens détenus de cette gendarmerie, d’anciens détenus y ont mis des bombes : un camion bourré d’explosifs. J’ai appris cela plus tard, j’étais en France. Je comprends pourquoi ! Je ne justifie pas, je comprends.
J’arrive ! Le portail s’ouvre et on me sort de là. Puis, on m’a dit : « Chkoun taaraf ? [qui connais-tu ?], tu vas nous dire tous ceux que tu connais. » Vous savez, le réflexe, la première chose, c’est de mentir, de dire : « Je ne connais personne. » Bien sûr, il y avait des islamistes, c’était l’Algérie de la débandade… Il y avait des islamistes qui partaient et qui décidaient… Il y en avait qui étaient torturés, notamment Saïd qui était avec moi dans les camps.

Avant, Saïd avait été pris au commissariat central d’Alger, torturé pendant treize jours. J’ai été le voir dès sa sortie. Ma sœur, qui est avocate, et mon père se sont démenés auprès du commissaire pour lui expliquer que ce petit bonhomme n’avait rien fait et pour le sortir de là. Saïd, après ça m’a dit : « Écoute, je ne te souhaite pas ça. Ton nom, je ne l’ai pas donné, j’ai donné d’autres noms… Ton nom, je ne l’ai pas donné, mais je ne te souhaite pas ça et je te conseille quelque chose. Si tu montes au maquis, tu viens me voir, je suis avec Saïd Makhloufi… » — c’était un responsable qui s’appelait Saïd Makhloufi, très connu, c’était un islamiste du FIS, un ancien officier. Il m’a dit : « Tu viens me voir, tu viens à l’AIS, tu ne vas pas avec le GIA… » Il connaissait très bien Chérif Gousmi et Djamel Zitouni que moi-même j’ai rencontré plusieurs fois avant ces événements-là, parce qu’il était voisin de mon quartier. Il connaissait très bien ces gens-là et il m’a dit : « Ne vas pas avec Djamel Zitouni, ne vas pas avec le GIA. » Il m’a dit : « Ce n’est pas normal, ils ont des armes et ils ont eu des armes trop rapidement. »

Quand je suis rentré à la gendarmerie, je me suis dit : si j’attrape Saïd, je l’égorge. Je savais ce qui m’attendait et je me suis dit que si c’était vraiment quelqu’un qui pensait à moi, il m’aurait pris avec un flingue pointé sur la tête et il m’aurait emmené au maquis. Quand je suis rentré à la salle de torture, ils étaient onze pour un petit bonhomme comme moi, désarmé, sans armes. Ils étaient onze !

Vous savez, M. le président, j’ai passé six ans de psychothérapie avec une dame merveilleuse, ici en France, qui s’appelle Hélène Jaffé. Je la remercie de pouvoir parler aujourd’hui devant vous. Avant, je ne pouvais pas ouvrir mon bec. Comme tous les Algériens, j’avais le bec bouclé.
Je peux vous dire une chose, cela fait huit ans que je suis en exil et il y a quelque temps j’ai demandé à ma famille de revenir. Ils ont contacté la Sécurité militaire, un officier de la Sécurité militaire en Algérie… J’ai dit : « J’ai arrêté toute politique ; au début, j’ai milité dans les droits de l’homme, ici en France, mais maintenant, non, c’est bon, je retourne chez moi ! » Mais là… Ce monsieur qui m’a appelé, là (il désigne Habib Souaïdia), lui ne le sait pas. On a fait appel à moi et j’ai dit : je vais parler pour Saïd, je vais parler pour Yacine qui, lui, est mort à la prison de Serkadji, où il y a eu un massacre, où cent personnes ont été exécutées comme des bêtes . Sa mère est allée l’identifier, elle ne l’a pas reconnu parce qu’ils ont été massacrés au napalm dans la prison…

Quand je suis rentré dans cette salle de torture, il y avait onze personnes, dont deux personnes de la Sécurité militaire. Bien sûr, vous vous demandez comment je les ai reconnus. Mais quand on est algérien, on les sent ces gens-là, ils avaient des lunettes Ray Ban noires. Ils ne touchaient pas à la bête, ils étaient là, leur présence suffisait pour diriger non pas les débats mais les ébats. Ces gens qui m’ont torturé, je serais prêt à les reconnaître, ils n’étaient pas cagoulés comme d’autres l’ont fait plus tard, ils n’étaient pas cagoulés.

Le chef de la gendarmerie, le brigadier m’a dit : « Déshabille-toi ! » Je me suis exécuté. J’allais vers la mort, je ne sais pas mais j’y allais, ce n’est pas cela qui allait me retenir, cela ne servait à rien. Il fallait goûter à la chose, elle était là. Je me suis donc exécuté. Je n’ai pas enlevé mon pantalon parce que je n’avais pas de slip ; j’avais des irritations à cause des élastiques et je ne mettais pas de slip. J’avais un pantalon, un jean, sans slip dessous. Il m’a dit : « Tu enlèves tout, sinon je vais le faire. » J’ai dit : « Je ne peux pas, je n’ai pas de slip, parce que je ne peux pas mettre de slip. » Il a dit : « Vous voyez, c’est un islamiste, ils sont tous pareils, ils ne mettent pas de slip. » Quand j’ai enlevé mon jean — ce n’était pas un Lévi-Strauss, mais un jean de marque qui s’appelait Complice —, il a dit : « Complice ! »

Et puis ils m’ont mis par terre, menotté, mains derrière le dos, serré très fort, menottes aux pieds. Ils m’ont couché. Ils se sont mis à plusieurs sur moi. Il y avait les menottes qui me rentraient dans la chair, dans l’os. Ils se sont mis à plusieurs. Le chef de la gendarmerie — ce n’était pas un subordonné, c’était le chef, le brigadier — m’a mis le chiffon… Voilà la fameuse scène du chiffon… Il me l’a introduit dans le bec ouvert, et avec une bouteille, ils l’ont glissé. Là, vous avez une boule, un chiffon qui prend l’eau, qui se remplit et qui laisse passer, passer, passer… Au bout d’un moment, cela vous rentre dans les narines et vous coulez, cela rentre dans les poumons, partout, et vous coulez. C’est la même sensation que lorsque vous coulez. Quand j’étais gamin, une fois, il est arrivé que j’ai failli couler. C’était la même sensation. Vous coulez.

À un moment, je ne voyais plus rien, c’était le noir, un rideau noir s’était abattu sur moi. C’est comme si on m’avait enfermé dans un sac en plastique noir. J’étouffais, je me débattais comme un chien, je cherchais quelque chose, je cherchais quelque chose, je cherchais à passer de l’autre côté… Je cherchais la mort. C’était un moment extrême où la seule chose qui pouvait me sortir de cette souffrance, de cette douleur inimaginable — je ne peux pas vous décrire cette chose atroce —, la seule chose, c’était la mort.

À un moment, on vous enlève cela et vous revenez, vous revenez et vous vous débattez. Mais vous êtes lié, vous ne voyez rien, vous avez l’impression que cela va dans tous les sens. La douleur, n’en parlons pas, c’est incroyable… Et plusieurs fois cette chose-là… jusqu’à l’évanouissement.

Et puis ils m’ont réanimé. Bien sûr, je commençais à donner des noms, mais ma tête n’était pas présente pour donner des noms, parce que ces idiots, ces gens abjects, même dans la chose la plus abjecte, la torture, j’ai eu l’intime conviction qu’ils ne savaient pas faire. S’ils avaient su faire, peut-être en respirant… Voilà, vas-y donne tout ce que tu peux, respire, donne tout ce que tu peux, tu t’en fous, ce n’est pas ton problème, ce n’est pas ta vie, le FIS, etc., ce n’est pas ton truc… Mais ils ne vous laissent pas le temps, tout simplement. Ce n’est pas une question de courage. Le courage, ce que j’appelle un mécanisme, vient après, quand vous vous dites : tout cela pour rien ! Je vais les tuer, je vais les tuer… Pourvu que je sorte… Je sors, je les tue…
Et plusieurs fois cette scène du chiffon. Je suis resté quarante jours dans ce poste où j’étais dans un cachot, à l’isolement, dans le noir absolu. Je suis resté trois jours entiers sans boire, sans manger. Je déféquais dans un coin de la cellule et j’étais amené à boire mon urine.
Et puis on revenait me prendre pour encore me torturer avec cette histoire de chiffon. Je vous épargne les détails des coups de massue, des coups de bâton, etc. J’ai appris que j’étais resté quarante jours. J’avais un infime esprit qui me guidait et je comptais les jours. Je savais qu’un jour passait quand le matin il y avait un bruit spécial, quand le grand portail de la gendarmerie s’ouvrait. C’était cela un jour et je mettais une croix sur le mur de la cellule.

J’ai compté trente jours, j’en étais persuadé, mais on m’a dit que j’avais été là quarante jours. C’est vrai, entre ma date d’entrée et ma date de sortie, c’était quarante jours. Il y a dix jours qui sont perdus de ma mémoire. Je me souviens d’un vague vertige, c’est tout. J’ai cherché si j’avais été piqué, s’ils m’avaient mis un produit. Rien du tout… Je ne me souviens pas. Il y a dix jours que cet homme-là me doit. (Il regarde Nezzar, les yeux dans les yeux, et le montre du doigt.) Parce que c’est lui qui a dirigé toute cette chose atroce. C’est lui qui a ordonné cette chose atroce. C’est rien dix jours quand il y a 200 000 morts en Algérie, mais pour moi c’est important. Je ne veux pas d’argent, je veux savoir ce qu’ils m’ont fait pendant ces dix jours. Je veux savoir, c’est le fait de ne pas savoir qui me torture.

Je sais qu’on m’a sodomisé, je sais qu’on m’a introduit un bâton dans l’anus. Je sais que j’ai crié : « Maman ! Putain !… » Parce que quand une mère vous met au monde, pour ça ! Vous savez, je n’ai jamais cru que je pourrais espérer avoir un enfant… Faire l’amour, je ne sais pas vraiment faire parce que je ne sais plus, cela fait partie de ces séquelles. Je n’ai jamais cru que j’allais vivre parce que j’ai vu la face négative de ce monde, comme un cliché.
Ces gens-là, ils sont nuisibles pour l’environnement humain, il faut les isoler, il faut les soigner. Je ne dis pas qu’il faut leur faire ce qu’ils m’ont fait.

Dans la salle.- Il faut les tuer !

M. Mosbah.- Non Monsieur, je suis contre le crime, je ne dis pas comme ont dit ces personnes. Je dis que pour combattre la barbarie, on ne peut pas user des mêmes armes que la barbarie.

Me Bourdon.- Quelques mots, vous avez accepté de témoigner…

M. Mosbah.- Je ne parle pas pour moi, c’est fini, je parle pour les gens qui sont morts pour rien. Saïd, quand il a pris les armes, ce gamin, il ne voulait plus être torturé. Moi, je vais vous dire, j’ai eu la chance d’avoir un père qui m’a mis le visa dans la main. Je suis arrivé en France et j’ai subi une ablation de la vésicule biliaire et une opération sur le colon. Aujourd’hui, je souffre encore de vertiges. Mais j’ai eu cette chance que lui n’a pas eu et si moi, je n’étais pas venu en France, j’aurais pris les armes moi aussi… Je remercie la République qui m’a ouvert sa porte quand j’ai frappé à sa porte. Mon père m’a appris la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen où il est dit : « Nul ne sera torturé. » La République m’a ouvert ses portes et je remercie la République.

M. Stéphan, président.- Merci. Avez-vous d’autres questions ?

Me Bourdon.- Ultime question pour ce qui me concerne : M. Mosbah, pourquoi est-ce que vous acceptez de témoigner pour M. Souaïdia ?

M. Mosbah.- Maître, vous êtes français. Vous savez, c’est dur de naître algérien et avec ces gens-là qui détiennent l’Algérie, c’est très dur, c’est un supplice. Je témoigne pour cet homme, même si je n’ai pas peur pour lui, pour le principe. Je voulais revenir, mon père a quatre-vingt-deux ans, bientôt il passera l’arme à gauche et c’est pour cela que je veux rentrer en Algérie… Je ne vais pas voir mon père mourir, je ne vais pas l’enterrer !
Je viens témoigner pour l’honneur de cet homme, cet homme qui a osé affronter ce qu’on lui a fait faire. Il aurait pu être mon tortionnaire. Pour ma part, je lui pardonne parce qu’il a eu le courage d’affronter son passé et il a eu le courage de dire ce qui pour un être humain est répréhensible.
Il a eu le courage de dénoncer, non pas peut-être pour les gens qui ont déjà subi, pour les gens qui en sont morts, mais pour les milliers de disparus, qui sont encore disparus en Algérie, c’est-à-dire dans les cachots, les gens qu’on continue à prendre. Dernièrement, un des témoins de cette fameuse plainte a eu son fils kidnappé par la Sécurité militaire. Moi-même, j’ai eu des membres de ma famille… Je le fais pour tous ces gens-là parce que l’ignominie continue et on n’oserait pas croire que ce qui s’est passé ici, avec un certain Hitler, continue à se passer partout dans le monde.
Bien sûr, l’Algérie… On n’est pas la maison Vivendi, on n’a pas des actions qui intéressent le monde, on est un petit pays… Mais je peux dire que malheureusement l’Algérie a été pour la France ce que le Chili a été pour les États-Unis. Malheureusement, ces gens ont bénéficié de milliers d’intellectuels parce que c’est un régime corrompu et corrupteur. En Algérie, pour s’en sortir, si on n’a pas des entrées on ne peut pas avoir de logements, de travail… Ces gens ont défendu ce régime. Malheur pour eux, malheur pour les milliers de gens qui sont morts de façon inutile…
Le petit Saïd a pris les armes comme cela, pour se battre… Des gens sont devenus fous… Parce que quand vous sortez de là et que vous êtes prêt à tuer, vous êtes dans les mains de n’importe qui, qui vous fait faire n’importe quoi. Moi, j’étais prêt à tuer, je m’étais préparé à cela. Il m’est resté une infime lueur d’espoir, c’était la France. On me disait : « Tu vas partir en France. »
Et avant de venir, ils étaient encore venus me chercher, trois jours avant d’arriver en France ! On reprenait les gens qui étaient libérés… J’ai été jugé par la cour spéciale d’Alger, un tribunal d’exception dont les premières audiences ont été tenues avec des juges en cagoules et dont Me Vergès a su détailler comment ce tribunal d’exception a été copié sur les tribunaux d’exception qui étaient instaurés en France pendant la deuxième guerre . J’ai été jugé par ce tribunal d’exception qui a été créé avec la signature de cet homme, qui faisait partie du HCE à l’époque, une présidence collégiale !

Donc je témoigne pour les autres, pas pour moi. Et même si on me dit « attention, tu mets en danger ta famille », j’ai déjà mis en danger ma famille. Je n’en parlerai pas, ce n’est pas l’objet de ma présence. On me dit inconscient, mais je vais dire une chose : quand on a vu ce qu’on a vu, et quand un homme comme cela ose en parler, je suis choqué, profondément choqué de venir en tant que témoin de la défense et non pas en tant que témoin de la charge. Je suis choqué qu’en France, un pays où il y a près de deux cents ans un certain Victor Hugo s’étonnait que la torture se pratiquait encore dans son siècle, cet homme puisse être relâché après être venu ici, secrètement en France, plaider son innocence, blanchir je ne dis pas l’armée algérienne — il ne vient pas en porte-parole de l’armée algérienne —, mais blanchir ses compères, tous ces généraux, avoir une feuille de route pour les dix ans à venir ! Je suis profondément choqué.


Moulay Mohamed Saïd, 1994

Le Professeur Saïd Moulay, directeur de l’Institut de mathématiques de l’Université de Bab-Ezzouar, a été élu député au premier tour des élections législatives de 1991 dans la wilaya de Bouira ; il a été arrêté le 19 juin 1994 à Alger, et détenu dans les locaux de la police politique à Châteauneuf durant trente jours. Depuis le 17 juillet, il est incarcéré à la prison d’El-Harrach à Alger.

1. L’arrestation
Le dimanche 19 juin, jour férié, je suis sorti de mon domicile vers 13 h 30 pour aller accomplir la prière du dohr. J’avais demandé à mes enfants de me joindre au niveau du garage où stationnait ma voiture pour aller en promenade juste après la prière. Une fois celle-ci accomplie, je me suis installé dans ma voiture avec mes deux enfants, Mouad (4 ans) et Hamza (9 ans) qui m’ont rejoint. Le Dr Lafri m’a appris, plus tard, qu’il était à ce moment-là auprès de plusieurs voitures de la Sécurité militaire embusquées au niveau du tribunal d’El-Harrach – situé à quelques mètres de mon domicile – et qui guettaient ma voiture. À mon passage au niveau du tribunal d’El-Harrach, Lafri a dû me signaler. J’ai alors été suivi, à mon insu, jusqu’au niveau du cimetière El-Alia sur la route dite moutonnière. Là, j’ai été immobilisé, et l’un des agents m’a sommé de me pousser sur le siège avant droit. Un autre agent a pris place, arme à la main, sur le siège arrière avec les deux enfants. J’ai compris alors que j’étais kidnappé sans savoir par qui, puisque ces gens étaient en civil. J’ai alors craint que mes enfants soient traumatisés par la vue des armes braquées sur nous et qui nous menaçaient. Aussi ai-je demandé qu’on les dépose à mon domicile, ou plus simplement chez leur tante, dont le domicile était à quelques pas du chemin emprunté.

On m’a répondu que je devais avoir un entretien pendant une heure et qu’après je pourrais retourner à mon domicile avec mes enfants.
Lorsque nous avons emprunté l’autoroute sud au niveau de Oued Semmar, on m’a ordonné de passer sur le siège arrière, et d’enfoncer ma tête entre les jambes de l’agent. Mes deux enfants aussi ont été sommés de baisser la tête sous le siège, et la voiture a roulé à grande vitesse.
De temps à autre des secousses nous faisaient violemment sursauter, et toute mon attention se concentrait sur mes deux enfants qui, atterrés, observaient un mutisme complet, et retenaient péniblement leurs larmes. Quelques minutes après, nous nous sommes arrêtés dans un endroit, probablement le PCO de Châteauneuf. On m’a bandé alors les yeux et on m’a enveloppé la tête avec ma chemise.

Au moment de la séparation d’avec mes enfants, qui sentaient la gravité de la situation, Mouad a crié de toutes ses forces : « Baba ! » Il a été rappelé à l’ordre avec arrogance, tandis que l’autre était comme terrassé, et retenait jusqu’à sa respiration.
À partir de ce moment-là, je m’en suis remis à Dieu pour tout ce que nous allions subir, ma famille et moi.

2. Déroulement des tortures
La torture est de deux sortes, morale et physique. Tous les moyens sont utilisés pour arracher des aveux qui sont, le plus souvent, inventés pour tenter d’échapper quelque peu aux supplices.
En ce qui me concerne, j’ai été séquestré et isolé dans une cellule pendant trente jours. La cellule était très humide, le sol toujours mouillé. Elle se trouvait en sous-sol, avec un W.-C. dans lequel se deversaient deux tuyaux : l’un de la cuisine centrale et l’autre des toilettes. Ces deux eaux coulaient à longueur de journée avec un bruit obsédant.
Le 19 juin 1994, dès mon arrivée à la centrale, j’ai été dirigé vers une cellule située au sous-sol, les yeux bandés. Là, j’ai été entouré de cinq à six agents de police au moins. On m’a demandé de raconter ma vie depuis les études universitaires, et ce que j’avais fait depuis mon retour de France en 1989.

Ensuite, on m’a demandé d’indiquer les rencontres et réunions auxquelles j’avais participé. J’ai cité la Rabita, le Tadhamoune, le Bina’, des rencontres avec quelques personnalités politiques telles que A. Taleb, B. Benkhedda. Ce n’est pas cela qui les intéressait, mais je n’avais rien d’autre à leur dire.

C’est à ce moment-là que commença pour moi le supplice de l’eau et du chiffon. Violences, souffrances, mots grossiers à mon sujet et au sujet de ma famille et de ma mère. Je n’en pouvais plus, je sentais même la mort approcher, et on me sommait de raconter de prétendues rencontres et réunions secrètes, ainsi que d’énigmatiques relations avec de prétendus groupes terroristes. Le supplice du chiffon ne s’arrêtait que si je bougeais mes mains pour signifier que je parlerais. J’étais alors obligé d’inventer des scénarios pour échapper aux supplices. On me forçait à parler de Djebaïli et de bien d’autres ; j’ai inventé que j’avais commandité quelque chose à Youcef, j’ai inventé aussi le scénario d’une rencontre à la mosquée de la cité La Montagne, etc.

On m’a laissé ensuite dans la cellule, le corps gonflé d’eau. J’avais des douleurs atroces au niveau des jambes à cause des câbles qui me serraient fortement, au niveau des mains à cause des menottes très étroites et au niveau des épaules. J’ai passé la nuit, en souffrances, sans manger.

Le 20 juin 1994, soit le lendemain, on m’a remis au supplice de l’eau et du chiffon, deux fois dans la journée et pendant des durées encore plus longues. Injures, mots grossiers, coups de poing au visage et dans les yeux ; on m’a menacé d’amener ma femme et de faire avec elle l’inimaginable devant moi si je ne parlais pas d’autres réunions. J’ai alors inventé un autre scénario avec Laribi, Takhnouni, Aïssat que j’ai mis fictivement en relation avec Redjam, Youcef et Mohamed Saïd puisque chaque fois on me sommait de parler d’une certaine réunion d’unification des factions armées. Après de longues souffrances, on a défait les câbles qui m’attachaient au banc sur lequel j’étais allongé, ainsi que les menottes qui me liaient les deux mains derrière le dos. On m’a laissé là, gisant sur le sol mouillé de la cellule, et on m’a demandé de réfléchir très sérieusement, car ils reviendraient demain avec d’autres méthodes de supplice encore plus atroces. Si c’était nécessaire, elles continueraient sans relâche même pendant une année.

Je me suis alors allongé un moment sur le sol, puis je me suis relevé difficilement pour faire les prières de la journée, en appliquant la règle de réduction des prosternations et celle du rassemblement des prières. Quelques instants plus tard, j’ai entendu des frères appeler, depuis plusieurs cellules, à la prière du Maghreb. J’ai compris alors que je n’étais pas seul. De toutes mes forces et de toute mon âme j’ai appelé Dieu pour qu’Il arrête l’injustice et les tortures dont nous faisions constamment l’objet.

Le 21 juin 1994, j’étais plongé dans un état continu de psychose. Chaque fois que j’entendais un bruit, ou lorsqu’une porte s’ouvrait, je pensais que je devais aller au supplice. En fait les agents de police ne se sont pas présentés, me laissant dans un état d’attente et de psychose.
Le 22 juin 1994, un agent de police faisant partie du groupe, qui paraissait calme et psychologue, s’est entretenu avec moi pendant de longues heures, en présence de deux ou trois personnes du même groupe. Il m’a expliqué la déviation du FIS, le vide politique de son programme, « l’expansionnisme néfaste » du Wahabisme d’Arabie Saoudite, qui, selon lui, a engendré la Hidjra wa Takfir, les visées de domination à l’échelle planétaire des juifs au plan politique et économique… Selon lui, les juifs se servaient des gens comme « nous » pour détruire l’Islam et les pays musulmans.
On m’a quitté en me demandant de bien réfléchir aux choses que je n’aurais pas encore révélées.

Le 23 juin 1994, j’étais encore en état de psychose, puisque je devais les attendre à tout moment. Je revoyais en permanence tout ce que j’avais raconté sous la torture afin de pouvoir le répéter pendant les aveux. Car si je niais ou oubliais, le supplice recommencerait de plus belle.
Le 24 juin 1994 a été pour moi une journée interminable de tortures par la technique de l’eau et du chiffon. J’ai aussi subi les coups de poing sur tout le corps, surtout au visage et dans les yeux.

J’ai repris le scénario avec Youcef, en déclarant fictivement que je lui avais indiqué les noms de Djebaili, le recteur de Bab-Ezzouar, et ceux de deux enseignants de tendance gauchiste de l’Institut de maths : Boularès Driss et Amar Khodja.
J’ai aussi repris le scénario avec Laribi, Belaidi, Takhnouni et Aissat, en prétendant que ces personnes étaient en étroite relation avec Youcef, Redjam et Mohamed Saïd.
J’ai inventé que ce dernier m’avait adressé une lettre dans laquelle il affirmait que le dialogue avec le pouvoir était inutile. Comme on me parlait de la réunion de l’une des Djamâat, j’ai inventé que ces gens m’avaient informé de la préparation de cette dernière, mais que je ne savais pas où elle se déroulerait.

Tout cela ne suffisait pas pour arrêter les supplices qui duraient et duraient encore. On m’a sommé de parler de toutes les réunions. J’ai alors évoqué une réunion avec Ali Djeddi chez Benhalima Youcef. J’ai parlé d’une réunion amicale avec Lamdjadani et Bellahrèche dans une villa de parents de ce dernier où il nous avait invités.

On m’a accusé alors d’espionnage au profit des Américains dans la mesure où la villa en question était mitoyenne d’une entreprise américano-algérienne. J’ai parlé aussi de l’invitation d’un ami, rencontre très banale, à Hussein-Dey. Rien de tout cela n’arrêtait les supplices. À un moment précis de la séance de torture, on m’a annoncé que quelqu’un allait venir et parlerait. Moi je devais me taire. La personne en question était le Docteur Lafri. Il a affirmé que j’avais participé à une réunion chez Cherfaoui en 1994, ainsi qu’à plusieurs autres réunions avec lui, le docteur Sidhoum et Hami, qui avaient pour objet des actions terroristes.

Une fois Lafri ressorti, j’ai affirmé que tout cela était faux. J’ai alors compris que depuis le début des supplices, on voulait me faire parler des réunions que venait d’évoquer le Dr Lafri. On m’a sommé de bien réfléchir, sinon je devais me préparer à subir encore la torture. On m’a laissé seul pendant un quart d’heure. Je me sentais très épuisé et je gémissais en silence en invoquant Dieu le Tout-Puissant.

Ensuite, on m’a détaché et on m’a laissé souffrir dans ma cellule. On m’a annoncé que le colonel avait assisté à la séance, et que le lendemain ils reviendraient avec d’autres méthodes pour arracher des aveux. C’était le soir, la fin d’une journée qui m’a semblé très, très longue !
Les 25 et 26 juin 1994 sont deux longues journées de souffrances et d’interminable attente. À chaque bruit, je pensais que c’était eux qui venaient me chercher pour d’autres tortures. La lecture du Coran et la prière apaisaient mes souffrances. C’est bien en Dieu l’Unique que j’ai trouvé refuge. Durant ces moments, je Le sentais très proche de moi. Une idée revenait très souvent à mon esprit : l’arbre de l’Islam doit avoir des racines bien profondes et bien ancrées. C’est dans les sous-sols et les caves, dans les invocations de Dieu et les prières d’une rare sincérité qui s’élevaient, dans le silence et dans le noir, des bouches des croyants, c’est dans les cris semblables à ceux de Bilal qui répétait sous le supplice « Ahad, Ahad » ; c’est dans les larmes, les souffrances de toutes sortes, les gémissements et l’agonie sous la torture, que finalement l’arbre de l’Islam renforçait ses racines, dans ces geôles mêmes où nos parents, pendant la nuit coloniale, avaient souffert jusqu’à rendre l’âme.

Le 27 juin 1994 a été une journée de tortures encore plus longue que celle du 24 juin 1994. Cette fois, les techniques de l’eau et du chiffon, des coups de poing, de la flagellation sur la plante des pieds ont été combinées.
Tout ce que j’avais forgé ne suffisait plus. J’ai finalement compris que depuis le début des tortures, ils voulaient des aveux sur les réunions fictives dont avait parlé le Dr Lafri.
On m’a dit que j’étais psychologiquement bloqué, que j’avais peur des conséquences si je parlais des réunions (fictives) évoquées par le Dr Lafri. L’agent de police qui paraissait calme, gentil et psychologue m’a demandé de lire le verset coranique Ayat-el-koursi afin de me « libérer ». J’ai lu ce verset et j’ai imploré Dieu. Toutes les personnes autour de moi se posaient des questions au sujet de mon blocage psychologique. Pour me « libérer », on a amené de nouveau le Dr Lafri et on lui a demandé de me donner des détails sur les réunions (fictives) qu’il avait évoquées.

Il m’a alors raconté que j’avais assisté avec lui à une réunion, en 1994, au domicile de Hadj Cherfaoui en présence de Mohamed Saïd, Hadj Hami, Mustapha Brahami et bien d’autres. Il a ajouté que lors de cette prétendue réunion Mohamed Saïd avait pris la parole pour nous annoncer que les factions armées allaient s’unir en une seule force. En quelque sorte, c’est là qu’aurait eu lieu la préparation de la réunion du Congrès de « l’unité » des factions armées. Il a indiqué que j’avais aussi assisté à quatre réunions dans son cabinet avec Hadj Hami et Sidhoum pour décider des intellectuels à abattre, comme le recteur Djebaïli.

Puis on lui a ordonné de se taire et de ne pas citer les intellectuels dont il avait donné la liste auparavant. On m’a alors demandé de répondre à Lafri. Je lui ai dit : « Pourquoi mens-tu alors que tu me vois sous la torture ? » Il a insisté : « Oui, tu étais présent chez moi, dans mon cabinet, avec les personnes citées ! » Je lui ai répondu : « Crains Dieu et ne mens pas ! » On a alors accentué sur moi la torture car, pour eux, je continuais à mentir.
On a fait sortir Lafri et on m’a à nouveau torturé très longuement afin de m’arracher des aveux concernant, toujours, ces réunions fictives évoquées par le Dr Lafri. J’étais presque convaincu que j’allais rendre l’âme pendant ces moments. J’ai donc répété, pour échapper aux supplices, ce qu’avait raconté Lafri.

Mais ça ne suffisait pas ; on me demandait encore des détails sur ces réunions. On m’a laissé finalement attaché et souffrant pendant un long moment.
J’ai appris plus tard par le Dr Lafri qu’ils étaient allés le voir au même moment, pour lui demander de dire la vérité. Ils ne lui feraient aucun mal, lui avaient-ils dit pour le rassurer. Alors il leur a affirmé que rien de tout ce qu’il avait déclaré n’avait eu lieu, et qu’il avait tout inventé pour échapper aux supplices. On est revenu cependant à nouveau vers moi, on m’a détaché et on m’a annoncé que le lendemain ils reviendraient. J’ai passé la nuit en souffrance et en invoquant Dieu le Tout-Puissant.

Le 28 juin 1994, de longues discussions ont eu lieu avec deux ou trois agents de police, sans tortures mais avec des menaces de temps à autre.
Je leur ai expliqué, au sujet de la réunion chez Cherfaoui, que rien de tel n’avait eu lieu puisque je ne m’étais pas rendu chez lui depuis plus d’une année, et qu’il avait changé de domicile. S’agissant des réunions dans le cabinet de Lafri, j’ai expliqué que le Dr Sidhoum et moi n’avions jamais pu y être ensemble.

Le 29 juin 1994, nouvelle technique de torture pendant presque toute la journée ; flagellation à coups de bâtons et de tuyaux de caoutchouc sur la tête, le dos nu, les cuisses, les genoux, les jambes, les bras et les mains. Une pluie de coups très durs pendant une longue journée, sans pitié. Je pensais encore une fois que j’allais rendre l’âme. On voulait de moi des aveux sur la Djaz’ara, que je ne connaissais pas, et la position (fictive) que j’étais censé occuper en son sein. On m’a fait parler du Bina’ El-Hadari, de sa composition, de sa structure et de ses objectifs.
À la fin de la journée, on m’a donné une tasse de café et du pain. J’avalais difficilement le pain avec le café. On m’a laissé, enfin, gisant sur le sol de ma cellule.

La journée du 30 juin 1994 a été semblable à la précédente ; même technique de torture toute la journée. Elle m’a semblé encore plus longue. Des flagellations de cette journée je garderai beaucoup de traces sur tout le corps, dont certaines resteront indélébiles. Le soir venu, les tortures ont cessé et on m’a donné deux morceaux de pain avec des petits suisses.
On m’a annoncé que la première partie des interrogatoires était terminée et qu’il restait la deuxième. Je n’avais plus rien d’autre à faire qu’à m’en remettre à Dieu le Maître de l’univers.
Rien à signaler le 1er juillet 1994. Ma chemise et mon pantalon, déjà très sales, puaient le sang qui coulait des multiples blessures de mon corps.

Le 2 juillet 1994, on m’a fait monter aux étages supérieurs pour la signature d’une première partie du procès-verbal. On m’a remis un maillot et un pull pour pouvoir me changer et laver mes vêtements. Pas de soins, bien que j’en aie demandé.
Le 3 juillet 1994, longue discussion autour de l’espionnage entre les Russes et les Américains, histoire de me préparer pour le prochain interrogatoire.
On m’a accusé à la fin d’être un espion, en me précisant que la rencontre avec Bellahrèche et Lamdjadani dans une villa à El-Mouradia était une réunion d’espionnage au profit de la CIA. On m’a demandé de réfléchir encore sur des réunions éventuelles que je n’aurais pas encore révélées.

P.S. : J’ai oublié d’évoquer une confrontation la semaine d’avant avec Benhalima, durant laquelle j’ai affirmé qu’il n’y était pour rien.
Le 4 juillet 1994, j’ai lavé ma chemise et mon pantalon très difficilement avec un petit peu d’omo que le policier « calme et gentil » m’avait remis. J’ai demandé un peu d’eau de javel pour aseptiser mes plaies. Deux jours après seulement, un gardien qui avait remarqué mon piteux état m’a remis un petit peu d’eau de javel. Ce sera le seul « médicament » à ma disposition.
Mon état général a commencé à se dégrader sérieusement. J’étais très affaibli et souffrais beaucoup : écoulement nasal purulent, plaies infectées suite aux traumatismes provoqués par les coups et les blessures, douleur oculaire aiguë, baisse de vision de l’œil gauche suite aux coups de poing sur les orbites, bourdonnement dans les oreilles et baisse de l’audition par suite de la pénétration de grandes quantités d’eau dans mes oreilles lors des supplices du chiffon, insensibilité du dos des mains en raison du serrement des menottes, insomnies dues aux douleurs permanentes au niveau des os et des articulations à cause du sol en ciment de la cellule.

La meilleure consolation que j’avais pendant ces moments de mon existence était l’invocation du Seigneur, Maître des mondes, que je sentais très proche de mon âme. La lecture du Coran est un remède indéniable. Je priais Dieu de toutes mes forces, et en larmes, pour que cessent l’injustice et l’escalade des tortures à mon encontre et à l’encontre de tous les croyants.
Le 5 juillet 1994 est la fête de l’Indépendance. Aucune nouvelle de ce qui se passe dehors. Vers probablement dix heures du matin, les gardiens ont fait monter à l’étage au-dessus tous les détenus des cellules du sous-sol, dont moi-même. Nous sommes montés en file indienne, les yeux bandés. Nous étions à peu près une dizaine. On nous a enfermés dans une cage de deux à trois mètres carrés avec des fenêtres grandes ouvertes, laissant apparaître, à travers les bâtisses, un morceau de ciel. J’étais heureux de respirer quelques bouffées d’air pur, même si nous étions entassés.

J’ai aperçu le Dr Lafri que j’ai reconnu difficilement, tant il avait changé. « Pardon Saïd », m’a-t-il lancé. « C’est sous les tortures que j’ai imaginé un scénario. Je me suis rappelé de mes anciens camarades de lycée comme toi et Sidhoum, et c’est ainsi que je vous ai impliqués tous les deux dans les activités terroristes qui n’ont jamais existé. » Il m’a appris aussi que c’est lui qui, contraint, était venu avec la brigade spéciale le 19 juin 1994, près de mon domicile, et qu’ainsi j’avais été kidnappé avec deux de mes enfants vers 14 heures. Il m’a affirmé qu’il avait, par la suite, nié plusieurs fois ses aveux, mais en vain. J’ai réalisé alors l’ampleur de l’acharnement de mes tortionnaires, qui voulaient à tout prix que je confirme les déclarations de Lafri. Mais comme je les ignorais, je n’avais d’autre choix que d’imaginer des déclarations encore plus fausses pour échapper aux tortures.

J’ai reconnu un autre ami encore, le Dr Lamdjadani, spécialiste en épidémiologie, qui travaille au ministère de la Santé. Il souffrait des hémorroïdes, ne mangeait rien et n’avait évidemment aucun médicament. Un informaticien nous a raconté qu’il en était à son quatre-vingtième jour d’incarcération et de torture, et qu’il avait échappé à la mort. Mais il avait vu ailleurs des gens mourir d’une mort atroce sous des tortures inimaginables : scie, chalumeau, étranglement, technique du chiffon, etc.

D’autres racontaient des techniques de torture encore plus horribles ! Mon Dieu ! Tous ces crimes se déroulent en silence dans les caves et les cellules des brigades de gendarmerie, des commissariats, etc.

Enfin, tard dans la soirée, chacun a regagné sa cellule du sous-sol. Solitude, odeurs nauséabondes. Je les ressentais avec plus d’acuité.
Le matin du 6 juillet 1994, on m’a fait monter au dernier étage, ou à l’avant-dernier peut-être, pour la suite du procès-verbal. Je ne devais rien nier sinon les tortures reprendraient aussitôt. L’un de mes tortionnaires – celui à la voix grave qui m’avait donné des petits suisses à la fin d’une longue journée de tortures – me voyant souffrir de toutes parts m’a posé la question suivante :
– Ton père est bien un chahid, n’est-ce pas ?
– Oui, ai-je répondu.
– Il a bien été torturé par les Français ?
– Evidemment !
– Qui, de toi ou de ton père, a été le plus torturé ? m’a-t-il encore demandé.
J’ai hésité avant de répondre, car je pensais qu’il n’y avait pas de grande différence ; mais je lui ai quand même dit :
– Je crois que c’est mon père qui a été le plus torturé.
– Tu vois ! a-t-il rétorqué, satisfait de ma réponse.
Il voulait dire que les tortures actuelles étaient nettement moins violentes. Mais en fait, quelle différence quand meurt aujourd’hui, sous la torture, comme mourraient auparavant, pendant la guerre, sous la torture, des moudjahidine ? Je me suis souvenu alors de la lettre de Maître Vergès qui résume parfaitement le drame algérien : Lettre à mes amis algériens devenus tortionnaires.

Du 7 au 12 juillet 1994, j’ai été maintenu dans ma cellule jour et nuit. Je m’occupais tant bien que mal de mes blessures qui me faisaient de plus en plus mal. Je souffrais surtout d’un coup très dur à la tête, de l’œil gauche dont la vue avait fortement baissé, de la main droite que je ne pouvais plus replier, et de mon dos.
Le 13 juillet 1994, nous étions quelques détenus à monter pour achever le P.V. Plusieurs déclarations extorquées sous la torture ne m’ont pas été soumises. J’ai signé le P.V., comme auparavant, les yeux bandés. Plus tard, l’avocat m’apprendra que tous les points précédents ont été reproduits de manière encore plus amplifiée.
Je souffrais beaucoup de mes blessures. Un des agents m’a nettoyé les plaies et m’a mis du mercurochrome. Après quoi nous sommes retournés dans nos cellules.
Les 14, 15 et 16 juillet 1994, on m’a laissé dans ma cellule, souffrant de plus en plus de mes blessures. Le soir du 15, nous sommes passés à quelques-unes devant le photographe. On a aussi relevé nos empreintes digitales.

Nuit du 16 au 17 juillet 1994. En principe, je m’attendais à partir le lendemain pour être présenté au juge d’instruction. Mais on m’a fait monter au dernier étage pour une discussion avec les chefs. J’ai nié les déclarations extorquées sous les tortures, mais on m’a répondu que j’avais parlé librement. Alors, de peur de retourner aux tortures, j’ai repris ce que l’on m’avait fait dire auparavant. Après cela, on m’a renvoyé dans ma cellule.
Quelques instants après, vers minuit probablement, on a ouvert la porte de ma cellule. J’étais ahuri. J’imaginais qu’on allait peut-être me conduire vers un autre endroit pour d’autres tortures. J’étais, à vrai dire, pétrifié. On m’a installé à l’arrière d’une voiture qui a démarré. Je n’ai rien compris. Après un quart d’heure, on m’a fait descendre, les yeux toujours bandés, jusqu’à ce que l’on soit rentré dans un bâtiment. J’ai entendu alors parler d’une fiche médicale à m’établir, et j’ai compris que j’étais dans une salle d’urgence, probablement celle d’un hôpital, pour des soins. J’ai respiré profondément, soulagé de ne pas avoir été conduit dans un lieu de torture. Une dame s’est présentée. Elle a soigné ma main droite en fermant par plusieurs points de suture une déchirure profonde. Elle a préféré que les blessures de la tête soient d’abord examinées par un neuro-chirurgien. Celui-ci a tardé à venir, et on m’a dit qu’il était trop tard pour opérer les déchirures au niveau du crâne. Mes tortionnaires m’ont ramené dans ma cellule du sous-sol.
Le 17 juillet 1994, j’ai été présenté devant le juge d’instruction près la cour spéciale d’Alger ; j’ai été mis sous mandat de dépôt et incarcéré à la prison d’El-Harrach.

Moulay Mohamed Said
Prison d’El-Harrach, 25 juillet 1994

 

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