Bouteflika et Mediène tentent de dissoudre le DRS dans l’histoire

Bouteflika et Mediène tentent de dissoudre le DRS dans l’histoire

El Watan, 29 janvier 2016

Le tour de passe-passe DRS-DSS traduit une perpétuation imposée par l’ADN du MALG, qui s’adapte aux enjeux
du XXIe siècle et aux impératifs de la fin de règne de Bouteflika qui s’annonce déjà.

C’est un bureau qu’on rouvre après un quart-siècle d’abandon. Peut-être a t-il été occupé, de temps à autre, par un haut fonctionnaire de la Présidence, au palais d’El Mouradia, peut-être que non. Mais quelqu’un l’a quitté en 1990, ce bureau impersonnel où aucun de ses anciens occupants, comme le général Mohamed Betchine, et quelqu’un d’autre, 25 ans plus tard, va le réoccuper.

Le général-major Athmane Tartag, dit Bachir, patron de la nouvelle DSS, ministre-conseiller par décret non publiable, posera ses affaires dans ce bureau. Le bureau austère qu’occupait de 1987 à 1989 le colonel Mohamed Mediène, nommé par Chadli à la tête du Département des affaires de défense et de sécurité. Ce qui s’est donc passé la semaine dernière est une révolution pas dans le sens romantique, mais dans le sens, beaucoup moins lyrique, d’un retour à un point départ après un cycle complet.

Le DRS n’a été, in fine, qu’une anomalie organique imposée par l’urgence de ce début des années 1990 qui annonçaient le chaos, la guerre et le sang. A un moment où se disloquait l’institution présidentielle, comme on saborde un navire pour éviter qu’il ne tombe entre les mains de l’ennemi. Et le naufrage n’a pas seulement emporté la Présidence, ses projets de «normalisation» de l’ex-Sécurité militaire, héritière du MALG, Etat dans l’Etat qui ne cessera de l’être. Même si c’était une autre époque : Mohamed Mediène est nommé à la tête du DRS le 4 septembre 1990 par décret présidentiel (avec même une erreur dans la traduction en arabe de son nom, «Mediane». Passons).

L’utile dans ce rappel est de poser le schéma de départ suivant : la Sécurité militaire (DGDS puis DGPS puis DRS, DSS…) devait se démanteler comme l’UGTA ou le secrétariat permanent du FLN. Tentative, comme disait Chadli à ses collaborateurs, de réformer. Pour éviter un scénario brutal de Mur de Berlin qui tombe sur nos têtes, ici à Alger. Mais les mauvais calculs ont donné les plus mauvais des résultats et, dos au mur, la réaction de la garde prétorienne du système était attendue : on siffle la fin de la récréation et on proclame l’impossibilité de réformer, de se réformer.

Violence

Après le naufrage, la noyade. Dans un fleuve de sang pour reprendre les mots du défunt Hocine Aït Ahmed face à Nezzar dans le procès de la «sale guerre». Et l’armée, dont la statue de marbre immaculée d’héritière de l’ALN et de bâtisseuse du pays, qui a déjà été souillée dans son âme en mitraillant des civils en 1988, se retrouve noyée jusqu’au cou dans la violence et la contre-violence. La guerre éclabousse tout le monde. Même l’officier qui tente de minimiser les victimes lors des opérations, même le commissaire qui engueule ses subordonnés quand ils maltraitent un détenu.

La guerre est sale par définition. Nul besoin des surenchères de Souaïdia ou des justifications de Nezzar. L’ANP, DRS compris, sont engagés dans ce cycle de violence. Les héritiers de Boussouf deviennent des machines de guerre, embarqués dans les structures de coordination, comme le CCC/ALAS ou CLAS, le Centre de conduite et de coordination des actions antisubversives, monté par Mohamed Lamari dès l’été 1993.

En appoint sur le terrain ou en profondeur dans les coulisses de l’Etat, les «srabess» pas trop aimés de l’armée classique («ils fouinent même dans ta vie privée et se prennent pour des John Wayne», nous confiait un officier général), s’atrophient face à la vacuité de l’institution présidentielle. Au point que même quand Zeroual veut s’autonomiser dans la gestion de la guerre ou dans celle de l’Etat, le DRS, qui a approfondi ses influences, la guerre aidant, se rebelle et pousse le Président-général à quitter le pouvoir. Le puissant appareil sécuritaire, qui avait pour mission de coordonner les services de sécurité, n’a pas résisté à son atavisme hérité du MALG.

Dilemme

Faiseur de roi, défaiseur de roi. C’est une fatalité : les Services ont besoin d’un président fort et Zeroual s’est fragilisé en remettant sur le tapis Betchine qu’il nomme conseiller. Alors, la logique de l’Etat profond est la suivante : tu prêtes le flanc un dixième de seconde, je te bute. C’est brutal mais c’est comme ça et on pense même qu’on a pu damer le pion aux Services français durant la guerre d’Indépendance ainsi. L’important n’est pas que c’est vrai. C’est comme la religion, il suffit d’y croire. DRS hypertrophié avec désengagement sur le terrain, connexions très fortes qui commencent à se dessiner avec Rabat, Paris, Bruxelles (l’OTAN), Washington, Berlin…

C’est ce décor que trouve Bouteflika en arrivant, en 1999. Sponsorisé par les Abdellah Koudjeti (fournisseur d’armes au MALG, nabab installé en Suisse) et Larbi Belkheir qui se faisait parrain des janvieristes, mais qui était surtout la cheville ouvrière de la continuité de l’Etat depuis les années Merbah. «Tout ce qui s’est passé avant 1999 ne me concerne pas», lançait Bouteflika à un conseiller en 2000, devant Zerhouni, dans son bureau. Bouteflika n’est pas dans la continuité de l’Etat contrairement à son appui, le «cardinal de Frenda», il ne veut pas assumer publiquement la guerre des années 1990.

Mais le dilemme est que sa candidature assurée est inhérente au contrat proposé par les chefs d’Alger : laver le sang. La première étape a été ce processus de «réconciliation nationale» que le Président veut même inscrire dans sa révision constitutionnelle. La seconde étape est de dissoudre dans l’oubli le DRS, le sigle qui a marqué la guerre algérienne des années 1990, qui se poursuit avec moins d’intensité.

Doctrine

Mais qui perdure quand même avec des mutations rapides. Nous avons par exemple un EI algérien en 2016. Les disparitions physiques de Mohamed Lamari, Abbas Gheziel, Foudhil Cherif, ou la mise dans l’ombre des Touati, Nezzar ou autres, ne suffisent pas pour que soit dompté l’Etat profond, cet ensemble collégial qui sous-tend la pensée politique algérienne depuis la révolte contre Messali, dans les années 40-50 du siècle dernier. Bouteflika est devant un gros dilemme : depuis avant l’indépendance, il fait partie de cet Etat profond fait d’alliances et de mécanismes occultes et efficients (n’a-t-il pas été lui-même recruté par le MALG ?!). Mais il doit asseoir les conditions objectives (et visibles) de la perpétuation de son règne.

Alors, Bouteflika, dans sa logique de perpétuation de règne – car il ne veut pas parler de succession même en solo – surfe très intelligemment sur le désir de l’Etat profond, le DRS, qui veut poursuivre sa mutation en 2015. Bouteflika sera le zaïm qui a dissous le DRS. Mais qui a créé, selon les experts de la «maison» qui ont entre les mains les programmes de formation des officiers du DRS datant de dix ans, une entité pas encore définie publiquement, mais qui obéit aux exigences d’une nouvelle doctrine assumée par Mediène depuis le déclenchement du processus de «réconciliation nationale».

Aujourd’hui, une nouvelle doctrine qui devra structurer le DSS et ses démembrements : la supériorité de la sécurité nationale par rapport à la défense nationale. C’est-à-dire que les postes de chef d’état-major ou de patron des Services ne seront plus, selon les nouveaux programmes de formation du DRS depuis 2010, inspirateurs de pouvoirs absolus. Bouteflika, qui a connu Boumediène, sait que le secret du pouvoir est d’être au centre des leviers de décision.

Malin, il rend service aux héritiers du MALG en permettant leur mutation dans un format fractal pour arriver à équilibrer les pouvoirs – plus de cumul chef d’état-major et vice-ministre de la Défense – et en instaurant une entité qui se rapproche du Nation Security Council aux Etats-Unis. D’ailleurs vers le printemps 2016, nos «amis» américains viendront évaluer l’évolution de la structure DRS vers la DSS dans le cadre du «dialogue stratégique». Bouteflika et Mediène ont tous deux atteint leur objectif : solder les années 1990, «accident» hyperdestructeur du projet national. Mais avec des méthodes bien à eux deux, au point de s’aveugler sur le poids que pourrait avoir l’histoire de cette guerre sur l’Algérie de demain. L’Algérie qui gronde déjà et qu’on ne pourra plus tenir avec seulement les matraques de la BRI du DRS-next.

Adlène Meddi