Pourquoi la dépression économique mondiale n’est qu’à son commencement ?

Un baril à 180 dollars en 2010-2011

Pourquoi la dépression économique mondiale n’est qu’à son commencement ?

par Medjdoub Hamed*, Le Quotidien d’Oran, 25, 26 et 27 juillet 2009
1ère partie

Joseph E. Stiglitz, prix Nobel en économie, écrit dans son article de juin 2009 : « En dépit des « pousses vertes » de la reprise économique, force est de constater que les banques américaines résistent aux tentatives faites pour les réglementer.

Alors que les politiciens s’étendent sur leur volonté de réformer le système pour éviter une répétition de la crise financière, ce domaine est véritablement celui où le diable se cache dans les détails – et les banques feront tout ce qui est encore en leur pouvoir pour s’assurer qu’elles pourront continuer à agir comme elles l’ont fait par le passé. » Un système, quel qu’il soit (financier, politique ou autre) peut-il se réformer de l’intérieur ? On en doute. Et Joseph E. Stiglitz ne fait que confirmer ce fait, qui est dans l’ordre des choses. Tant qu’il n’y a pas intrusion de forces extérieures au sein du système, celui-ci est condamné à perdurer. Mais aujourd’hui, la situation tranche avec le passé, des forces extérieures redoutables existent et, bien qu’ils n’aient pas encore dépassé une certaine « limite », ont déjà entamé la résilience du système financier américain. Il est certain que le système économique mondial, par ricochet, va connaître des soubresauts et des crises qui affecteront durablement la confiance des investisseurs sur le système financier américain.

La situation économique et financière mondiale, en ce milieu de l’année 2009, demeure floue. Bien qu’elle ne soit pas opaque, les analyses d’éminents économistes sont partagées sur la reprise économique, surtout de l’économie américaine, en tant que premier moteur de l’économie mondiale. Mais, au-delà de la reprise qui, on ne peut douter, se fera, et pour combien de temps, la question demeure à juste raison, les symptômes de la crise sont toujours là et n’ont pas pour autant disparu, et même, s’apparentent à des avertissements avant-coureurs d’autres crises. Mais comment appréhender ce mystérieux processus en cours ? Le seul moyen est de remonter à l’origine de la crise, et non pas seulement des «subprimes», mais aussi des déséquilibres mondiaux qui ont joué beaucoup dans l’évolution des taux de change et des cours pétroliers, et donc sur l’économie. Evidemment, les autorités monétaires américaines ne pouvaient ignorer sur ce qui pouvait advenir, mais pouvaient-ils l’éviter ? Avaient-ils le choix ? Difficile de répondre.

A l’origine de la crise financière américaine

Pour comprendre, il faut rappeler l’évolution des taux d’intérêts américains et européens et des taux de changes euro-dollar ainsi que des politiques contracycliques qui ont prévalu. Cette analyse de ces données macro-économiques nous apprendra davantage sur les motivations qui ont été à l’origine de la stratégie des autorités monétaires. La politique monétaire américaine et son implication dans le double éventail-économie américaine et mondiale-, se devait être un soutien à la politique intérieure et extérieure de l’establishment américain. L’histoire remonte à la récession de l’année 2000, avec l’effondrement des valeurs technologiques en avril et septembre de cette même année. Dès le premier trimestre 2001, la croissance américaine qui avait été de 1,9%, au dernier trimestre 2000, est passée à 1,3% pour tomber ensuite à 0,7% en rythme annuel. Dès le 3 janvier 2001, pour soutenir l’économie, la Banque centrale américaine (Federal Reserve,FED), anticipant la crise, a baissé son taux directeur de 6,5% à 6%. C’est le retournement du cycle. Devant le risque de récession, la FED a encore baissé son taux directeur à court terme à cinq reprises de 6% à 3,75%, au point qu’en mai 2001, le taux court de la Banque centrale européenne (BCE) était supérieur au taux court américain. En effet, le 1er mai 2001, la BCE, emboîtant le pas, baisse pour la première fois, depuis novembre 1999, son taux directeur d’un quart de point, il est à 4,5%. Cette baisse s’est traduite par un relèvement sensible de la monnaie européenne, l’euro, face au dollar. Ce qui se comprend, un taux d’intérêt plus élevé en Europe ne peut qu’ouvrir un début de fuite de capitaux hors des Etats-Unis. Les événements tragiques du 11 septembre, entraînant la panique, amènent les autorités monétaires américaines à baisser, en cinq reprises, le taux d’intérêt court directeur. Entre le 11 septembre et décembre 2001, le taux passe de 3,75% à 1,75%. Si, dans la phase de dépression amorcée au début de l’année 2000, l’économie était en récession, au sens technique, pendant quelque mois en 2001, pour l’année 2002, elle s’est rapidement assombrie. Quelles étaient causes qui ont été le point de départ de cette évolution ? D’abord, le renversement de la conjoncture des valeurs technologiques au début de l’année 2000, du à la prise de conscience d’une crise de surinvestissement et l’éclatement, en bourse, de la bulle financière qui a accompagné la phase de croissance. L’attaque terroriste du 11 septembre 2001 a désorganisé les stratégies d’investissement et de risques dans certains secteurs-clés, a pesé sur le climat des affaires. La diffusion de pratiques financières frauduleuses, en 2002, a atteint la crédibilité du système industriel et financier. L’effondrement des entreprises considérées jusque-là comme des modèles (Enron, Worldcom, Vivendi-Universal, etc.) donnent une idée des manipulations au sein de l’édifice boursier. Les incertitudes liées aux discussions sur une nouvelle guerre avec l’Irak ne pouvait qu’inciter à une stratégie d’attente. Enfin, la dernière et cinquième cause, et probablement essentielle, c’est le solde de la balance des opérations courantes des États-Unis qui, positif en 1991 (pour la première fois depuis 1980), ne cessait de se dégrader tout au long de décennie 90. Le déficit courant atteignait 4% fin 2001, ce qui avait fourni des ressources étrangères considérables à l’économie américaine.

Les autres places financières n’ont pas été épargnées par cette bourrasque financière, tous les marchés d’Europe, du Japon et autres parties du monde étaient en berne. Il est évident qu’il ne pouvait être autrement. Un contexte de globalisation financière, une interconnexion généralisée laissaient peu de marge aux pays développés. Les pays dont les marchés financiers sont peu développés étaient plus ou moins épargnés.

La Chine également compte tenu son système hybride, un « communisme capitaliste ». Il reste que la crise a joué un rôle salvateur dans le sens que, par la baisse des cours, elle a remis les pendules à l’heure, c’est-à-dire à réajuster les cours boursiers à leur valeur réelle.

Cette bourrasque se détend dès la fin 2002. Mais des incertitudes restent, le soutien des politiques monétaires et budgétaires américaines, franchement contracycliques, notamment grâce à d’importantes baisses d’impôts, un cours favorable des matières premières, ne laissait guère prévoir quand la dépression américaine sera considérée comme terminée. Surtout que le risque d’un conflit avec l’Irak se rapprochait rapidement.

Le 6 novembre 2002, la FED baisse son taux directeur court d’un demi-pointt, à 1,25%. En juin 2003, elle baisse encore d’un quart de point, à 1%, le niveau le plus bas depuis 46 ans. Le taux d’intérêt ne bougera plus jusqu’à juin 2004. Quant à la BCE, son taux court directeur est ramené après trois reprises, de mai à décembre 2001, à 3,25%. Décembre 2002, il est 2,75%. En juin 2003, il est à 2%, taux qui restera inchangé jusqu’en décembre 2005.

Les conséquences de la politique monétaire américaine sur la crise mondiale dès 2003

Le 2 mai 2003, le président américain annonçait la fin de la « phase des hostilités majeures », le régime irakien s’est effondré après trois semaines de combat, mettant ainsi fin au règne de Saddam Hussein qui a cherché à affaiblir la puissance américaine en libellant, à partir du 28 septembre 2000, son pétrole en euro. L’euphorie de la victoire américaine sur l’Irak va avoir un retentissement considérable sur la politique monétaire de la Banque centrale américaine. En effet, la FED va dès 2002 irriguer le système financier américain, il était péremptoire que la politique poursuivie par le président Bush soit soutenue financièrement, quels que soient les aléas que l’économie américaine pouvait rencontrer dans le futur. Quatre années d’exubérance financière « irrationnelle » vont suivre jusqu’en 2005. Le taux court, bien qu’il soit relevé en juin 2004, sera jusqu’en 2005 à peine supérieur à 3%. Pourtant, les corrections boursières en 2002, avec des pertes considérables pour tout le système financier mondial, étaient encore présentes dans les esprits. Mais les enjeux auxquels faisaient face les Etats-Unis étaient aussi considérables, ce sont probablement ces raisons puissantes qui ont dicté la fuite en avant des autorités américaines. Il fallait coûte que coûte soutenir la politique du président Bush, la victoire sur l’Afghanistan et l’Irak avait un goût d’inachevé. La diminution d’impôts dont bénéficiaient les Américains, surtout les plus riches, devait sortir l’économie de la récession. Cela fonctionna, mais à quel prix ? Une stimulation de la consommation basée sur l’endettement ! Les déficits jumeaux américains s’établissaient fin 2004_ budgétaire à 422 milliards de dollars, conséquents à la guerre au Moyen-Orient et à une politique de baisse d’impôts (adoption d’un plan décennal de 350 milliards de dollars dès le début du mandat de Bush) et commercial à 640 milliards de dollars (les Américains importent plus qu’ils n’exportent). Pour faire face à leurs déficits, les Américains bénéficiaient des excédents asiatiques qui venaient se placer aux États-Unis, laissant croire à une croissance vertueuse. En fait, les grandes banques américaines et la FED ne pouvaient ne pas être conscientes des risques encourus par l’économie américaine, qui, par le recours constant à l’emprunt extérieur, surtout asiatique, ne pouvaient que gonfler la dette extérieure à des niveaux insoutenables. Dans une note de conjoncture de l’Ambassade de France à Washington du 31/12 /2003, il est dit que « le montant des investissements étrangers aux Etats-Unis a fortement décru depuis trois ans (-31% entre 2000 et 2002), alors que l’augmentation du déficit courant ( 31% entre 2000 et le troisième trimestre 2003) nécessite une hausse de l’épargne étrangère. Cela crée des tensions sur le marché des changes. » Il est clair qu’il y a, depuis l’éclatement de la bulle Internet, une désaffection des capitaux européens pour les places américaines. Conséquence : non seulement les capitaux des pays émergents étaient nécessaires pour le train de vie des Américains et les guerres menées à l’extérieur mais ne suffisaient pas à combler les déficits courants américains qui étaient en constante progression. De là, on comprend pourquoi le recours de la FED à la « planche à billet », une émission monétaire sans contrepartie — monétisation des déficits non couverts par l’emprunt. Dès le début de 2002, l’euro se redressait face au dollar. Depuis ses plus bas niveaux, à 0,84 dollar, il passait le cap de 1 euro pour 1 dollar fin 2002. Au milieu de l’année 2003, l’euro s’établissait à 1,2 dollar. Malgré des redressements temporaires, le dollar était en baisse. Harold James, professeur d’histoire et de relations internationales à la Woodrow Wilson School de l’université de Princeton, et l’histoire à l’Institut universitaire européen de Florence, écrivait, dans un de ses articles, en mai 2009 : « L’effondrement des banques autrichiennes et allemandes n’aurait pas pu entraîner le monde d’une dépression à une récession si ces pays avaient été isolés ou indépendants économiquement. Mais ils ont bâti leurs économies sur des emprunts d’argent-principalement à l’Amérique – dans la seconde moitié des années 20. Cette dépendance rappelle la façon avec laquelle l’argent des pays émergents, principalement de l’Asie, a afflué aux Etats-Unis dans les années 2000, laissant croire à un semblant de miracle économique parce que la Chine proposait des prêts. L’effondrement des banques en 1931, et en septembre 2008, a mis à mal la confiance du créancier international : les Etats-Unis à l’époque, maintenant la Chine. » Bien qu’il y ait un parallèle à faire entre les deux périodes, il faut néanmoins souligner des différences, en matière d’instruments financiers et de stature qui diffèrent entre les deux époques. Les instruments financiers d’aujourd’hui sont bien complexes et la Chine, bien qu’elle se rapproche à prendre le rang de deuxième puissance mondiale, est encore loin d’avoir l’envergure de la première puissance mondiale, malgré son savoir-faire et son milliard et demi de population.

A titre d’exemple, en plus de la complexification financière toujours plus poussée, le libellé monétaire du pétrole est un puissant dispositif de pondération financière et monétaire. La hausse des cours pétroliers est souvent énigmatique, mais joue favorablement sur l’émission monétaire américaine. Comme nous l’avons écrit dans nos articles précédents, ce « libellé monétaire du pétrole » est une donnée stratégique pour les États-Unis. Pour comprendre, faisons une analogie avec la Chine. Il est connu ces dernières années que ce sont les Chinois qui financent le gros des déficits courants américains. Et le gros de ces déficits provient aussi du solde commercial avec la Chine. Pour que les Américains continuent d’acheter les produits chinois, il est impératif que la Chine place ses excédents commerciaux en bons de Trésor américains. Ce placement en bons de Trésor permet aux Américains d’acheter leurs marchandises qui sont d’égale qualité et moins chers que les produits européens. Sans cela, les Américains ne pourront acheter les produits chinois. Ce tandem Etats-Unis-Chine est appelé par certains économistes un « équilibre de la terreur».

Un autre tandem existe entre le monde arabe et les États-Unis, c’est le «libellé monétaire du pétrole». Facturé en dollars, une hausse des prix du pétrole entraîne mécaniquement une hausse de la demande des dollars américains sur les marchés monétaires par les pays importateurs (Europe, Chine, Japon et autres pays consommateurs de pétrole). Une hausse des recettes pétrolières des pays producteurs de pétrole (Russie, Proche-Orient, Afrique du Nord, etc.) se traduit par des excédents commerciaux. Comme la Chine, ces excédents commerciaux, surtout des pays arabes, doivent être investis en titres américains, en bons de Trésor pour financer les déficits courants américains. Si les excédents commerciaux des pays pétroliers arabes n’étaient pas investis en bons de Trésor, les Etats-Unis ne pourraient pas financer une partie de leurs déficits. Pour résumer, si ces excédents commerciaux, tant pour la Chine que pour les pays producteurs de pétrole, n’étaient plus investis aux Etats-Unis, les Américains n’auraient plus d’intérêt à acheter des produits de la Chine, tant les griefs sont nombreux (pratique déloyale des prix, ancrage du yuan, etc.), ni ne chercheraient une hausse des cours du pétrole. Au contraire, vu leurs déficits, ils chercheraient plutôt à baisser les prix du pétrole.

Ceci nous indique que les règles du jeu ont changé, contrairement à celles des années 20 et 30.

Joseph K. Stiglitz et le problème des taux d’intérêt posé par le président de la FED

Tous les économistes s’accordaient à dire que la situation économique et financière allait connaître de sérieux accrocs. Ils avaient prévu depuis longtemps que l’économie américaine allait connaître des problèmes, ils sont aujourd’hui confortés par les événements. Comme le dit Joseph Stiglitz, « La Fed n’avait alors que peu de marge de manoeuvre pour remplir sa mission de maintien de la croissance et de l’emploi. Elle devait baisser les taux d’intérêt, ce qu’elle fit d’une façon qui ne connaît pas de précédent historique – en descendant jusqu’à 1%. Cela fonctionna, mais d’une façon fondamentalement différente dont la politique monétaire fonctionne normalement. Habituellement, les taux d’intérêt faibles conduisent les firmes à emprunter davantage pour investir davantage, et l’endettement accru est compensé par une productivité plus grande des actifs. Mais étant donné que le sur-investissement des années 1990 faisait partie du problème ayant entraîné la récession, les taux d’intérêt plus faibles n’ont pas beaucoup stimulé l’investissement.


Un baril à 180 dollars en 2010-2011

Pourquoi la dépression économique mondiale n’est qu’à son commencement ?

par Medjdoub Hamed*, 2ème partie

La croissance économique a eu lieu, mais principalement grâce aux familles américaines qu’on persuada de s’endetter davantage, en renégociant leur prêt immobilier et en dépensant une partie des recettes ainsi obtenues.

Et, aussi longtemps que le prix de l’immobilier résidentiel augmentait à cause des taux d’intérêt plus faibles, les Américains pouvaient se permettre d’ignorer leur endettement croissant. Pour autant, cela ne stimula pas suffisamment l’économie. Afin que plus de personnes empruntent plus d’argent, les critères d’accès au crédit hypothécaire furent assouplis, ce qui alimenta la croissance de crédit dits « subprime ». De plus, on inventa de nouveaux produits financiers, qui abaissèrent le montant des apports initiaux, ce qui encouragea les personnes à prendre en charge des crédits plus élevés.

Certains crédits avaient même un amortissement négatif : les paiements ne compensaient pas les intérêts dus, de telle sorte que chaque mois la dette augmentait plus encore. Les remboursements fixes, avec des intérêts à 6%, furent remplacés par des crédits à taux variable, dont les taux de remboursements étaient liés aux taux à court terme des bons du Trésor. Ce qu’on appela les « teaser rates » (taux incitatifs) proposaient des paiements encore plus faibles pendant les premières années du remboursement. Ils étaient incitatifs en ce sens qu’ils s’appuyaient sur le fait que beaucoup d’emprunteurs n’étaient pas aguerris en matière de finance et ne comprenaient pas vraiment à quoi ils s’engageaient. »

La question pertinente que Joseph E. Stiglitz a porté sur le problème des taux d’intérêt posé par le président de la FED : « Et Greenspan les incita à cumuler les risques en encourageant ces crédits à taux variables.

Le 23 février 2004, il fit remarquer que « beaucoup de propriétaires auraient pu économiser des dizaines de milliers de dollars s’ils avaient contracté des crédits à taux variable plutôt que des crédits à taux fixe ces dix dernières années ». Mais Greenspan s’attendait-il vraiment à ce que les taux d’intérêt se maintiennent en permanence à 1% – un taux d’intérêt réel négatif ? Ne se préoccupait-il donc pas de ce qui arriverait aux Américains pauvres ayant contracté des crédits à taux d’intérêt variable si les taux d’intérêt se mettaient à augmenter, comme cela devait arriver ? » Il est clair que le président de la FED, Alan Greenspan, était bien conscient que le taux d’intérêt devait tôt ou tard être relevé. Mais, au-delà des taux fixes et variables, le problème de la « bulle immobilière » se portait ailleurs et n’en est, en réalité, qu’une conséquence des événements qui ont suivi le 11 septembre 2001. Pour comprendre, le problème doit être abordé dans son contexte véritable.

D’abord du point de vue des investisseurs et ce qui a suivi, ensuite du point de vue des décideurs qui ont en charge l’économie américaine. Pour le premier, il est évident que les investisseurs ont boudé le marché des actions compte tenu des krachs boursiers répétitifs de 2000 à 2002, il est facile d’imaginer pourquoi les foyers américains se sont portés sur l’immobilier, surtout que les taux d’intérêt étaient très bas.

On comprend alors pourquoi l’immobilier avait le vent en poupe. Pour ce qui est des décideurs, la victoire des Etats-Unis en Afghanistan après le 11 septembre 2001 et en Irak en avril 2003, incitait à l’optimisme. Dans l’inconscient collectif des décideurs américains, le temps était venu pour l’Amérique d’imposer sa suprématie sur le monde.

Championne du monde libre, son destin était d’asseoir la démocratie partout dans le monde. Quel que soit le prix à payer. Et c’est ce qui a prévalu en fin 2001, 2002, 2003, 2004 et même en 2005. Evidemment, cette politique chimérique cachait des enjeux considérables. La Chine montait en puissance, et la Russie renaissait de ses cendres. Il était péremptoire de remporter des victoires dans cette partie centrale du monde, le Proche et Moyen-Orient – ce qui expliquait la doctrine en vogue du GMO, le Grand Moyen-Orient. Des régimes arabes despotiques qu’il fallait civiliser, les rendre proche de leurs peuples et, surtout, les faire rentrer dans le « giron occidental ». L’Iran, dans cet inconscient collectif, était déjà comme faisant partie du giron occidental, il ne restait que la forme : des frappes chirurgicales, même au moyen d’armes tactiques (nucléaires) ou par l’invasion.

Le triangle Iran-Iraq-Afghanistan devait être le socle autour duquel s’articulerait une nouvelle stratégie militaro-financière américaine, laquelle venait renforcer l’Alliance atlantique. L’alliance, en tant que bouclier du système économique, monétaire et social, constitué par les démocraties occidentales, verrait ce socle comme une défense avancée du camp occidental face au camp adverse : le tandem Chine-Russie.

Ceci nous rappelle la fameuse doctrine du « containment » (endiguement) ou doctrine Truman, et les guerres qui ont suivi au Vietnam, Laos, Cambodge.

Dès lors, la place n’est plus à l’économie rationnelle, ni au taux fixe ou variable mais aux enjeux géostratégiques qui ne pouvaient laisser d’alternative aux décideurs de la donne financière et monétaire. Ces décideurs devaient soutenir cette volonté américaine de plus en plus affirmée de parvenir à une suprématie militaire absolue et sans fin.

Donc à assurer un soutien sans faille en capitaux pour, à la fois, financer la guerre au Moyen-Orient et assurer la croissance de l’économie américaine, tels étaient les objectifs de la FED et de tout le système financier américain. Et c’est ainsi que l’on comprend pourquoi les excédents asiatiques, russes et arabes étaient nécessaires à la puissance américaine.

De plus, la bulle immobilière américaine allait jouer un rôle central dans la redistribution financière et monétaire dans le monde. Comme on le verra, elle va rebattre les cartes de la finance mondiale.

 

L’«approche» de Barry Eichengreen, professeur d’économie et de sciences politiques à l’Université de Californie à Berkeley

Evidemment, dans un monde pluriel, il est illusoire de songer à un monopole. Les Etats-Unis, bien qu’ils soient la première puissance mondiale, sont pris aussi dans les filets de la globalisation, et donc de la dépendance qui est de leur propre fait : cette consommation américaine sans limite a en fait contribué à soutenir l’activité économique asiatique, surtout chinoise, et par conséquent à enrichir la Chine.

Pour ce qui est du pétrole, le même processus de hausse des cours a permis à enrichir la Russie, les pays producteurs de pétrole, en particulier arabes. Ce qui s’est fait au détriment de l’Europe, mais aussi à sa propre économie, la balance des paiements et la position extérieure nette américaine ne cessaient de se dégrader.

Barry Eichengreen, professeur d’économie et de sciences politiques à l’Université de Californie à Berkeley, écrit, en mai 2009, à ce propos : « Une approche sera d’accuser les Etats-Unis pour leur manque de régulation, pour avoir assoupli leurs politiques monétaires et pour avoir mal épargné. Une autre, que certains officiels américains en fonction ou non comme Alan Greenspan et Ben Bernanke avancent déjà, sera d’accuser les pays d’Asie du Sud et du Proche-Orient d’avoir accumulé de considérables liquidités en épargnant trop. Tout cet argent, diront-ils, devait bien aller quelque part. Et logiquement, il devait se diriger vers le pays aux marchés financiers faisant le plus autorité, c’est à dire aux Etats-Unis où le prix des actifs a atteint des sommets insupportables.

Mais les deux camps sont d’accord sur un point : le déséquilibre de la balance des économies dans le monde – une épargne faible aux Etats-Unis contre une épargne élevée en Chine et sur d’autres marchés émergents -a joué un rôle clé dans cette crise en permettant aux habitants des Etats-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens. Cela a poussé le monde de la finance, soucieux d’obtenir un rendement sur des fonds abondants, à spéculer davantage sur ces instruments. Un argument recueille tous les suffrages : impossible de comprendre la bulle et le crash sans réfléchir au rôle des balances déséquilibrées dans le monde.» Précisément, cette approche pour accuser les uns d’avoir assoupli leur politique monétaire, les autres d’avoir accumulé des liquidités considérables en épargnant trop, a un sens profond.

En d’autres termes, on doit comprendre que les deux protagonistes sont responsables de la «bulle immobilière». Ce postulat va nous permettre de comprendre le sens réel de la bulle immobilière, et montrer que les millions de ménages américains qui ont laissé leurs fonds dans les prêts hypothécaires ou fait l’objet de saisie de leurs biens immobiliers, ainsi que les pays qui ont épargné, ont été « victimes du système financier mondial et non plus américain». Les Etats-Unis n’ont qu’une part de responsabilité, même si tout est parti d’Amérique.

Comme l’a écrit Isaac JOHSUA : «D’où vient la bulle immobilière américaine ? Elle ne tombe pas du ciel, n’est pas la conséquence de la spéculation, d’une mauvaise gestion ou encore le résultat de l’irresponsabilité de «ceux qui ont joué avec le feu». En réalité, la bulle immobilière américaine, c’est la crise de la « nouvelle économie», celle de la bulle des nouvelles technologies (2001) qui continue. En 2000, l’éclatement de la bulle boursière a entraîné, comme on pouvait s’y attendre, une chute particulièrement sévère de l’investissement des entreprises et une montée rapide des licenciements. Mais la récession ne s’est pas transformée en véritable dépression, grâce aux dépenses des ménages.

D’énormes moyens ont été mis en œuvres pour y parvenir. Le premier d’entre eux a été une baisse extraordinaire du taux de la banque centrale américaine, taux ramené en un temps très court de 6% à 1% (soit un taux réel négatif, si on tient compte de l’inflation). Prolongeant une fuite en avant depuis longtemps engagée aux Etats-Unis, le robinet du crédit a été ouvert à fond, ce qui a grandement facilité le crédit hypothécaire et lancé la bulle immobilière.

Le médicament pour soigner la bulle boursière est devenu la drogue de la bulle immobilière : on n’est sorti d’une bulle que pour tomber dans l’autre, et parce qu’on est tombé dans l’autre. C’est ainsi que le taux d’endettement des ménages américains a bondi de 107% en 2001 à 140% en 2006, ouvrant la voie à la crise de surendettement que nous observons aujourd’hui. » Si Issac JOHSUA dit vrai, il reste que les pays créanciers, et la Chine, ont aussi participé à la bulle, comme le fait comprendre le professeur d’économie et de sciences politiques à l’Université de Californie à Berkeley, Barry Eichengreen. Sans l’épargne et les excédents commerciaux de la Chine, de la Russie, des pays arabes, de l’Islande et d’autres pays qui ont investi dans les places financières américaines, il n’y aurait pas eu de bulle immobilière. Ceci étant, et au-delà des explications des économistes, que s’est-il réellement passé pour qu’a priori, la bulle immobilière a pris de court tout le système financier américain ? Thèse difficile à admettre.

 

La question de la bulle: Qui ? Comment et Pourquoi ?

Il faut rappeler que, depuis plus de dix huit ans, l’économie américaine enregistre de façon systématique des déficits de balance des paiements courants. Fondamentalement liés à la faiblesse de l’épargne américaine et, couplée au creusement du déficit budgétaire, ces déséquilibres courants sont longtemps restés soutenables grâce à l’appétit de l’économie mondiale pour les titres publics ou privés américains, compte tenu des rendements offerts, mais aussi à cause de la situation privilégiée du dollar dans le commerce mondial. Depuis 2001, la politique économique américaine a opéré une stupéfiante volte face. Les vannes monétaire et budgétaire ont été ouvertes à fond. L’excédent de 224,8 milliards de dollars hérités de l’ère de Clinton s’est s’effondré. En 2002, il était remplacé par un imposant déficit de 254 milliards.

Depuis, les déficits de la balance courante américaine se sont accumulés. De 413 milliards de dollars en 2000, 386 milliards en 2001, 474 milliards en 2002, 530 milliards en 2003, 666 milliards en 2004, il est de 804,9 milliards de dollars, en 2005.

En 2006, le déficit courant se creuse encore, il s’élève à 856,7 milliards de dollars (données du département du Commerce américain). C’est la cinquième année de suite que la balance des comptes courants, qui prend en compte le commerce extérieur et les transferts de revenus, affiche un déficit record. Le déficit a représenté 6,5% du produit intérieur brut (PIB) américain en 2006, ce qui est là un record, après 6,4% en 2005. Il en va de même en 2007. Et précisément, la bulle immobilière a commencé à faire son apparition dès fin 2005, la chute de l’immobilier et la destruction d’emplois étaient déjà perceptibles. Cette baisse de l’immobilier s’est poursuivie en 2006, mais à partir de février 2007, la situation s’est aggravée, les banques gérant les prêts hypothécaires à risque (tel l’American Home Mortgage) sont les premiers touchés par l’augmentation rapide des non-remboursements de prêts «suprime». La banque d’affaires américaine Bear Stearns doit fermer deux fonds spécialisés dans ce type de crédit. BNP Paribas suspend la valeur liquidative de trois de ses fonds qui venaient de perdre plus de 20 % en moins d’une semaine.

Et la liste est longue : Faillite d’American Home Mortgage, puis de Home Bank et First Magnus Financial, des pertes de 400 milliards de dollars pour HSBC, des rachats de banques, des faillites de banques qui ne trouvent pas de repreneurs ni n’obtiennent l’aide de la banque centrale américaine (FED), telle la banque Lehman Brothers, la quatrième banque d’affaires américaine, le 14 septembre 2008. La Bank of America rachète Merril Lynch pour 50 Milliards $. La Fed accorde un prêt d’urgence de 28 jours à Bear Stearns et organise son achat par JP Morgan avec sa garantie. Les autorités américaines décident un soutien à Fannie Mae et Freddie Mac afin d’enrayer le début de panique de la semaine du 7 au 12 juillet 2008. Pendant la semaine l’action de Freddie Mac a chuté de 47% et celle de Fannie Mae de 45%. La liste est longue, citygroup, AIG, Wachovia, Fortis en Belgique, etc. – la crise bancaire s’étendait à l’Europe. C’est dire les pertes fantastiques des grandes banques américaines amenées soit à la fusion, soit à la reprise (rachat), soit au soutien et à la garantie de la FED, soit tout simplement à la disparition – la faillite.

Ceci étant, sans entrer dans le détail des produits financiers « sophistiqués» comme le dit à l’époque le patron de la FED, Alan greenspan, ces produits ont inondé la planète. Grâce à leurs forts rendements liés aux risques du produit, ces créances «titrisées» ou prêts «subprime», mêlées à d’autres créances, se retrouvent rapidement dans les charpentes de la plupart des banques qui ont achetés ces produits.

La plupart des banques ignorent (ou veulent ignorer) leur contenu. Pour les investisseurs étrangers, cela a été assurément une aubaine, les rendements des taux d’intérêt étaient bien plus alléchants que les Bons de Trésor américain à court terme. Déjà, les taux d’intérêt des bons de Trésor à court terme étaient supérieurs aux taux d’intérêt des bons de Trésor à long terme (dix, vingt ou trente ans)-inversion de la courbe de rendements en 2006.

Des injections massives en 2007 et 2008 ont été opérées par les banques centrales occidentales pour contrecarrer la méfiance qui s’est instaurée sur le marché interbancaire. Il fallait un retour à la confiance sinon l’économie américaine, par assèchement des crédits (crédit crunch), allait en pâtir.

Aujourd’hui, la valeur totale des actifs dits toxiques (subprime) est estimée à environ 800 milliards de dollars et les pertes induites des banques entre 2200 et 3600 milliards de dollars dans le monde. Alors que la capitalisation boursière mondiale, qui était d’environ 60 000 milliards de dollars fin 2007, a chuté de presque 50% en 2008. Il est clair que la chute de la capitalisation boursière de 30 000 milliards de dollars n’est que virtuelle, elle n’exprime pas les pertes réelles des investisseurs (banques, etc.). La plupart des investisseurs ont acheté leurs actions à un cours plus bas ? Si les cours sont montés, en cas de vente, ils ont bénéficié d’une plus-value, si les cours ont baissé en deçà de leur prix d’achat, ils ont enregistré des moins-values, donc des pertes, mais «par rapport à leur prix d’achat» et non par rapport au cours lorsqu’il était au plus haut.

Mais les pertes induites des banques américaines, comme le rapporte la presse, les 2200 à 3600 milliards de dollars, au centre desquelles figurent celles des pays émergents, sont bien réelles puisqu’elles ont entraîné les banques à la restructuration ou à la faillite.


Un baril à 180 dollars en 2010-2011

Pourquoi la dépression économique mondiale n’est qu’à son commencement ?

par Medjdoub Hamed*, 3ème partie

La question qui se pose, en ne prenant que le marché américain : « Où sont passés les milliers de milliards de dollars perdus aux États-Unis ? » Si nous prenons les pertes des pays arabes, évaluées à 2000 milliards de dollars, des pertes de la Russie qui a vu fondre son rouble à la suite de la chute de ses réserves servant de contrepartie à sa monnaie- une partie de ces réserves était investie aux Etats-Unis et donc supposée perdue -, de l’Islande, et d’autres pays d’Asie, d’Europe et d’ailleurs, la question est très importante compte tenu de l’ampleur du montant des pertes financières dans le monde. On sait aussi que les pays émergents avaient diversifiés leurs placements – ils ne mettaient pas leurs œuf dans le même panier, une règle prudentielle -, donc, les pertes enregistrées en Europe, au Japon et aux Etats-Unis, par les pays émergents, sont à comptabiliser sur le compte de pertes et profits de ces pays, ce qui se traduit par une diminution appréciable de leurs actifs. De plus, ces capitaux ont existé, ils ne disparaissent pas sans laisser de trace. Dans une transaction, les pertes de l’un font les gains de l’autre. Le terme « capitaux évaporés » est impropre dans les calculs financiers. Par conséquent, une structure financière en a forcément bénéficié. La question est : Qui ? Comment ? Pourquoi ?

Le processus n’est pas simple. Pour comprendre, il faut raisonner concrètement et chercher à saisir le comportement des grandes structures financières, telles les grandes banques centrales qui ont la haute main sur les structures financières et, donc, la charge de superviser les flux financiers au sein de leurs pays et dans le monde. Et surtout l’évolution des mesures prises par ces structures centrales avant que ne se déclare la crise en été 2008. Prenons uniquement le cas de la Banque centrale américaine, la FED, qui a joué un rôle central dans la crise mondiale.

 

L’énigme des injections monétaires massives de la FED et de la hausse vertigineuse des cours du pétrole

La FED a relevé le taux d’intérêt directeur court, à dix sept reprises d’un quart de point, entre 2004 et 2006, à 5,25%. La question qui se pose : pourquoi la FED a réagi tardivement pour abaisser le taux d’intérêt directeur alors que la crise immobilière s’est manifestée dès 2006 et a mis en difficulté plusieurs banques ? Selon certaines données, 1,2 millions d’Américains étaient chassés de leur logement, entre 2004 et 2007. Ce n’est que le 18 septembre 2007, que FED a abaissé sont principal taux directeur d’un demi-point à 4,75%, suivie, le 19 septembre 2007, par la Banque Centrale américaine qui abaissé son taux d’escompte à 4,75%.

D’autre part, il a été constaté une baisse significative du dollar entre 2004 et 2008. Nous ne retiendrons pas l’année 2003, qui était plus ou moins tumultueuse pour les Etats-Unis et le monde, en raison de la guerre en Irak, et du fait que les cours pétroliers étaient restés sages. En 2004, nous constatons que les cours pétroliers ont connu une hausse significative. Parti d’une moyenne de 32 dollars en janvier, le baril de pétrole a atteint un pic moyen de 50 dollars, en octobre 2004, pour redescendre à 40 dollars, en décembre 2004. Ce qui correspondait à une appréciation du dollar, l’euro est passé de 1,28 dollar à 1,18 dollar. En 2005, idem. Parti d’une moyenne de 45 dollars en janvier 2005, le baril a atteint un pic moyen de 65 dollars en août 2005 pour redescendre à 57 dollars en descendre 2005. Ce qui correspondait à une appréciation du dollar, l’euro est passé d’un haut de 1,35 dollar, en janvier 2005, à un bas de 1,17 dollar, fin octobre 2005. A partir de 2006, la situation du dollar ne va presque pas changer. Entre janvier 2006 et septembre 2008, il est en baisse continue, malgré quelques redressements peu durables.

L’euro passait le seuil de 1,60 dollar, il affichait 1,6038 dollar le 15 juillet 2008. Quant au cours du baril de pétrole, il affichait un record, à 1,47 dollar le 11 juillet 2008. (Pour les données, voir le tableau de cotation de brent et le graphique de change euro-dollar 1999-2009 dans la rubrique finance, Yahoo).

Pourquoi la même évolution ne s’est pas appliquée au dollar durant cette période comme il l’a été en 2004 et 2005 ? Est-ce que notre principe sur le libellé monétaire du pétrole ne tient pas la route ? Il est clair qu’il y a une énigme. Ceci nous amène à nous poser des questions sur les injections monétaires massives qui ont commencé dès juillet 2007.

Les banques centrales (la Réserve Fédérale américaine, la Banque Centrale Européenne, la Banque du Japon, la Banque d’Angleterre) interviennent massivement et mettent à la disposition des établissements bancaires (sous forme de prêt) plus de 400 milliards de liquidités (en dollars, livres, euros et yens). Ce qui nous retient, c’est la FED américaine, d’où tient-elle les fonds alors que l’économie américaine accuse toujours des déficits considérables de la balance courante ? Ce sont surtout les fonds asiatiques (surtout chinois et japonais) et arabes qui maintiennent le dollar à flot, par l’achat des bons de Trésor américains. Et même avec ces fonds, le dollar n’a pas cessé de se déprécier en 2004 et 2005. L’émission monétaire ex nihilo, c’est-à-dire sans contrepartie monétaire, aux Etats-Unis, adossée à la demande de dollars par les pays consommateurs, suite à la hausse des cours pétroliers, a pu « contenir une dépréciation plus grave du dollar ». Par conséquent, ces injections massives de la FED pour le refinancement des banques en difficultés de fonds n’ont fait qu’aggraver la parité du dollar avec l’euro.

Ce qui ne se pose pas pour l’Europe et le Japon qui ne sont pas à court d’épargne. Et précisément, plus la FED injecte des capitaux dans le circuit financier, plus il faut augmenter le cours du pétrole, et non seulement le pétrole, mais toutes les matières premières qui sont libellées généralement en dollar. Autrement, sans ce libellé monétaire des matières premières, la FED ne pourrait pas procéder à des injections monétaires, sinon à déprécier dangereusement le dollar avec, au bout du compte, un krach inévitable du dollar.

Ainsi l’énigme de la période janvier 2006-juillet 2008 trouve sa réponse dans les injections massives opérées par la FED pour le refinancement de son système financier en difficulté. Se comprend aussi le rôle de la hausse des cours du pétrole qui n’a pas suffi d’arrêter la baisse du dollar, la hausse s’est ensuite étendue, durant cette période, aux autres matières premières.

A suivre


Un baril à 180 dollars en 2010-2011

Pourquoi la dépression économique mondiale n’est qu’à son commencement ?

par Medjdoub Hamed*, Suite et fin
Le Quotidien d’Oran, 29 juillet 2009

Quant à la Banque centrale américaine, elle se trouvait dans une situation unique, tous les titres (bons de Trésor, placements, bons de participation, etc.) ainsi que la formidable masse de capitaux en devises que les banques américaines avaient changé pour se procurer des liquidités, devenaient sa propriété. Il y a évidemment à soustraire pour les banques en faillites les garanties minima des dépôts, mais cela entame peu le bénéfice retiré de la crise par la FED.

Dès lors, sur le plan monétaire, cette formidable masse en devises va amener la FED à trouver un accord monétaire avec les autres Banques centrales, essentiellement occidentales et le Japon. Ces dernières détiennent des montants importants en dollars. C’est ainsi qu’un accord swap (échange de liquidités) fut trouvé.

Dans un communiqué de presse de la Banque de France, le 13 octobre 2008, il est mentionné : « La Banque d’Angleterre, la BCE et la Banque nationale Suisse conduiront des opérations d’appel d’offres libellées en dollars d’une durée de 7, 28 et 84 jours à taux fixe et qui seront intégralement servies. Les fonds seront fournis à un taux fixe, déterminé à l’avance pour chaque opération. Les contreparties à ces opérations pourront emprunter les montants qu’ils souhaitent contre remise de garanties appropriées dans chaque juridiction. Ainsi, les montants du dispositif temporaire d’échange réciproque de devises (accord de swap) entre la Réserve fédérale et la Banque d’Angleterre, la BCE et la Banque nationale suisse seront relevés et adaptés au volume de financement en dollars US réclamé. La Banque du Japon envisagera l’introduction de mesures similaires_ [_] Ces mesures s’appliqueront aussi longtemps que nécessaire et au moins jusqu’en janvier 2009. » En septembre 2008, les chiffres rapportés pour l’accord swap avec la FED portent avec : 1) les Banques centrales de Suède et d’Australie sur un montant de 10 milliards de dollars chacune, les Banques centrales du Danemark et de Norvège sur 5 milliards de dollars chacune. 2) les banques centrales norvégienne et danoise sur cinq milliards de dollars. 3) la Banque centrale européenne (BCE) sur un montant de 120 milliards de dollars. Le montant sera doublé ensuite, et la durée de l’accord swap entre la FED et la BCE, porté à 240 milliards de dollars, est reportée jusqu’à avril 2009. 4) la Banque du Japon sur 60 milliards de dollars. 5) la Banque d’Angleterre sur 40 milliards de dollars. 6) la Banque Nationale de Suisse sur 27 milliards de dollars. 7) la Banque du Canada sur 10 milliards de dollars. Au total, les lignes de swaps ouvertes par la Fed avec plusieurs banques centrales totalisent près de 450 milliards de dollars.

Il est clair que, grâce à cet accord swap, la FED, en mettant sur le marché monétaire des devises qu’elle détenait, retirait les masses de dollars que la BCE et les autres Banques centrales (Japon, Angleterre, Suède…) injectaient. La diminution des dollars sur les marchés monétaires internationaux entraînait la réappréciation de la monnaie américaine. L’euro passait d’un haut de 1,6038 dollar en juillet 2008, à un bas de 1,25 dollar en septembre 2008, soit une chute de 22% par rapport à son record historique du 15 juillet 2008. En décembre 2008, l’euro se réappréciait quelques jours, puis fin décembre, il chutait à environ 1,26 dollar.

On comprend ainsi pourquoi le renchérissement de la monnaie américaine. Pour ce qui est de la baisse du cours du pétrole, les injections monétaires massives opérées par la FED étant en forte diminution, il n’y avait plus l’intérêt d’adosser la demande de dollars par les pays importateurs de pétrole à l’émission monétaire américaine ex nihilo aux fins, comme on l’a déjà dit, d’éviter une forte dépréciation du dollar.

Par conséquent, la chute des cours pétroliers ainsi que des matières premières était inévitable. D’autant plus que la crise bancaire s’est étendue à l’ensemble du monde. C’est ainsi que le cours de pétrole est passé d’un haut de 147,5 dollars, le 11 juillet 2008, à moins de 115 dollars, la fin août 2008. Au début de septembre, il était à moins de 100 dollars. En novembre 2008, il passe sous le seuil des 60 dollars. Le 20 novembre 2008, le baril de pétrole (light sweet crude) valait 49,91 dollars.

 

Le plan de sauvetage américain et les réticences du Congrès américain

Après la débâcle des marchés financiers américains, plusieurs banques et parmi les plus grandes se sont retrouvées avec un capital insuffisant pour faire face à leurs pertes. Les ministres des Finances des grands pays industrialisés et les gouverneurs des grandes Banques centrales n’avaient pas d’autres solution que de « penser l’impensable », selon l’expression de John Lipsky, c’est-à-dire à recapitaliser les banques avec de l’argent public, c’est-à-dire soit à prendre des parts de participation, soit à nationaliser, tout court.

Et c’est ainsi qu’un plan de sauvetage de 700 milliards a été soumis à l’approbation par le Congrès américain. Avant son adoption, ce plan a fait des vagues. L’intervention de l’Etat dans le secteur privé, sans précédent dans l’histoire américaine, était très critiquée dans les rangs républicains qui disaient vouloir épargner l’argent du contribuable à un peu plus d’un mois de l’élection présidentielle et législative américaine. En septembre 2008, la crise avait déjà touchée l’Europe. Plusieurs banques américaines ont continué leur chute aux enfers. Le groupe belgo-néerlandais Fortis, la banque américaine, Wachovia, rachetée dans l’urgence par Citigroup, sous l’égide des pouvoirs publics américains, et d’autres… Au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, l’effervescence des dirigeants politiques et financiers était au plus haut, avec un tas de projets de sauvetage des banques en tête. Toujours est-il, le plan de sauvetage américain focalisait l’attention du monde. Le 29 septembre 2008, le plan de sauvetage bancaire fut rejeté, la crise s’étendait, et les Bourses mondiales chutaient.

Après une seconde lecture et d’âpres tractations entre les représentants, et après approbation par le Congrès, le plan de sauvetage (ou la « loi de stabilisation économique d’urgence 2008 ») fut approuvé, le 3 octobre 2008, par le président Bush. Le plan de sauvetage portait sur 850 milliards de dollars en tout, si l’on compte le coût des amendements. « Plusieurs représentants qui s’opposaient au plan jugé comme une intervention de la main de l’Etat pour sauver Wall Street aux frais des contribuables, avaient annoncé jeudi avoir changé d’avis. D’autres, des démocrates, ont par exemple indiqué vendredi que des appels téléphoniques du candidat à la présidentielle Barack Obama les avaient aidés à se raviser et à voter pour.», lit-on dans les informations de la presse. En vérité, le montant que représentait le plan de sauvetage ne coûtera rien aux contribuables, pour les raisons invoquées ci-haut, puisqu’un confortable matelas de capitaux engrangé lors de la crise par les Etats-Unis est là pour financer le plan de sauvetage. Il en va de même pour l’Europe mais dans une moindre mesure, lié aux pertes financières beaucoup plus faible des pays émergents dans leurs placements européens.

Une question cependant. Dans le cas où ce n’est pas le « matelas de capitaux », d’où les Etats-Unis tiendraient-ils ces 850 milliards de dollars ? Vu les déficits jumeaux structurels, et malgré les placements asiatiques et arabes en bons de Trésor, le dollar depuis 2003 n’a pas cessé de se déprécier. Cela sous-entend que la FED a eu recours à la planche à billet, les marchés monétaires internationaux, remplissant leur rôle de régulateur neutre, corrigeaient à la baisse la monnaie américaine, due à l’excès de l’émission monétaire (sans contrepartie). Par conséquent, un plan de sauvetage de 850 milliards de dollars, sans ce matelas, aurait coûté plus de 4,5 points de PIB américain, entraînant un déficit budgétaire de 9%, dont les conséquences seraient désastreuses pour le dollar. Quant à la dette publique américaine, elle suivrait la même trajectoire que le déficit public. Précisément, ce matelas de dollars auprès de la FED vient justement enlever les craintes des représentants récalcitrants du Congrès, qui se souciaient des conséquences du plan sur les contribuables. D’autant plus qu’il n’y avait aucune piste dans le plan sur la question de la disponibilité des capitaux, procurés par une hausse d’impôts ou par un lancement d’emprunt national d’Etat-l’épargne nationale est négative. Selon le Monde du 27 mars 2009, « le gouvernement du Royaume-Uni n’est pas arrivé à vendre autant de bons du trésor que prévu, en mars 2009, pour financer sa dette. Gordon Brown s’est vu contraint de renoncer à un nouveau plan de relance ». Aujourd’hui, la France se prépare à lancer pour début 2010 un emprunt d’Etat pour financer, non un plan de relance, mais un plan pour la croissance et l’emploi. Le plan évacue toutes dépenses sociales. C’est dire, dans une situation de récession, l’étroitesse des plans de sauvetage, de relance ou de croissance, peu importe la terminologie employée pour ces plans. Le moindre écart, à l’orthodoxie économique, se traduit par une hausse du déficit public, de la dette publique et du solde du déficit courant, et les conséquences sur la monnaie.

 

Une similitude entre 1929 et 2009 Un baril de pétrole à 180 dollars en 2010-2011

Nous sommes aujourd’hui en 2009, que va-t-il se passer dans les années à venir pour l’ensemble des économies du monde ? Difficile à prédire. Cependant, l’histoire nous apprend ce qui s’est passé en 1929, et nous sommes en 2009, soit quatre vingt après. Le monde va-t-il de nouveau connaître ce qui s’est passé dans les années 1930 et 1940 ? C’est-à-dire les horreurs de la plus grande guerre mondiale qu’a connu l’espèce humaine. L’Afrique du Nord, dont l’Algérie, était traversée par les Allemands et les Américains dans les années 40. Allons-nous vers d’autres guerres ? Nous ne pouvons pas savoir, comme au début des années 1930, le monde ne pouvait pas savoir. Ceci étant, revenons sur le problème économique, qui est peut-être plus mesurable. Nous sommes à la fin du deuxième cycle économique et à l’orée du troisième cycle. Le premier cycle a débuté, en juin 1999, avec le resserrement monétaire américain de 4,75% à 5%, le retournement du cycle s’est opéré le 3 janvier 2001, avec la baisse du taux d’intérêt court directeur de la FED de 6,5% à 6%. La fin du premier cycle économique coïncidait avec le début du deuxième cycle économique en juin 2004, le resserrement monétaire fait passer le taux de la FED de 1% à 1,25%. Le retournement du cycle s’est opéré en septembre 2007, la FED a abaissé son principal taux directeur d’un demi-point de 5,25% à 4,75%. En décembre 2008, le taux de la FED est au plancher, de 0 à 0,25%. Combien de temps sera maintenu ce taux d’intérêt plancher de la FED ? Quand la FED procèdera au relèvement du taux court directeur qui terminera le deuxième cycle et ouvrira le troisième cycle économique ? Vu la situation de récession pour pratiquement tous les pays occidentaux, il est difficile de prédire. Cependant, l’analyse de la « courbe des taux d’intérêt courts américains depuis 1954 à 2009 », fait ressortir que l’écart entre le retournement des cycles et la fin des cycle va de plus en plus en s’allongeant. C’est-à-dire, contrairement aux années 1950, 1960, et même 1970, l’écart, à la fin des années 1980, apparaît bien plus grand, de l’ordre de trois à quatre années. Par conséquent, on peut pronostiquer que le taux d’intérêt directeur américain restera sur ce niveau plancher jusqu’à 2011. Ou s’il se relèvera, il ne se fera que de manière progressive pour ne pas tuer la croissance.

Il reste que, dans les années à venir, la situation économique et financière sera tendue. La dépression économique mondiale, qui n’est qu’à son commencement, s’accroîtra dans la durée tant que les problèmes financiers et monétaires resteront diffus et incertains. Le problème de la régulation financière internationale, sur lequel se penchent aujourd’hui les experts du monde entier, est lié stricto sensu aux problèmes des dysfonctionnements monétaires, eux-mêmes liés aux déséquilibres des balances des économies dans le monde. De plus, il y a la donne pétrolière qui continuera, évidemment, à faire parler d’elle. Elle aura à jouer un rôle considérable dans les relations économiques, financières et monétaires internationales. On peut prédire même que le baril de pétrole atteindra le cours des 180 dollars à l’horizon 2010-2011, voire plus, et il ne sera qu’une pièce du puzzle dans le grand jeu à venir dans la deuxième décennie du troisième millénaire. Grand jeu où se dessinent déjà plusieurs développements tant en matière économique et financière que monétaire.

La paix mondiale sera-t-elle en danger comme dans les années 30 ? Eu égard aux problèmes pendants : le conflit non résolu de la Palestine, la guerre en Afghanistan, la situation en Irak, le problème de l’Iran, la guerre au Pakistan, le bouclier anti-missile américain en Pologne et en Tchéquie, enfin, les déséquilibres mondiaux qui sont au coeur des conflits et leur impact sur l’avenir du dollar. L’après 2009 ressemble étrangement à l’après 1929, même si les donnes ont beaucoup évolué.

*Chercheur