Les contestations sociales et la question de l’état en Algérie

Les contestations sociales et la question de l’état en Algérie

El Watan, 6 avril 2010

Les protestations en Algérie veulent mettre tout simplement le régime devant ses propres responsabilités. Elles n’arrêtent pas de l’interpeller pour ouvrir ses yeux sur les conséquences néfastes de son fonctionnement. La société ne cherche donc qu’à mettre le pouvoir à nu pour qu’il habite réellement sa propre vocation. Cela nous mène à conclure que les événements sociaux qui s’expriment à tous les niveaux et sous toutes leurs formes sont un moment décisif pour le régime politique afin d’entamer sa propre modernité.

Les mouvements de protestation qui éclatent dans plusieurs secteurs de la société contiennent deux messages cryptés. Le premier est considéré comme étant une réaction pour dénoncer haut et fort les politiques stériles d’un régime autoritaire qui s’est mis au-dessus de l’Etat pour accaparer essentiellement le pouvoir. Quant au deuxième message, il se peut qu’il soit une invitation solennelle de la part de certaines couches sociales pour que le régime accepte enfin d’établir un diagnostic de la situation globale et de s’investir pour réfléchir ensemble sur le traitement qui peut guérir, renforcer et sauver l’Etat algérien. De ce fait, les raisons qui produisent les contestations sociales en Algérie dépassent les problèmes socioprofessionnels des fonctionnaires et des travailleurs. Les vraies raisons se trouvent dans la nature-même du rapport qui s’est constitué entre le régime politique et la société. L’histoire des contestations sociales en Algérie ne date pas d’aujourd’hui. En effet, la société n’a pas cessé de manifester depuis l’indépendance son désaccord et son mécontentement sur la manière avec laquelle sont gérées les affaires publiques.

Les protestations multiples qui s’étalent et s’amplifient depuis l’indépendance ont le même objectif, à savoir la construction d’une dynamique sociale. En contrepartie, la réaction du régime n’a pas changé. Les mêmes stratégies adoptées pendant le règne du parti unique se reproduisent actuellement. Le régime politique algérien continue de réprimer et d’étouffer toutes les énergies qui veulent se construire en forces sociales réelles. Pire encore, il a développé d’autres stratégies dont le but est de récupérer tout ce qui peut développer le processus démocratique. Il n’arrête pas d’instrumentaliser toutes les structures qui peuvent accompagner la société à franchir le seuil du sous-développement. Actuellement, le régime politique tue l’expérience démocratique algérienne par les instruments propres de la démocratie.

Le pouvoir algérien ne capitalise aucune leçon des politiques antérieures. Les stratégies nouvelles ne sont pas engendrées des expériences du passé. Au contraire, chaque équipe qui monopolise le pouvoir se mobilise pour justement mystifier la politique de l’équipe qui l’a anticipé, en négligeant tout ce qu’elle a pu faire ou réaliser. A chaque occasion, le compte à rebours est mis à zéro et le décollage de la société n’a pas cessé de refaire la même expérience.

Depuis 1962, l’histoire du régime politique algérien ne cesse de lui enseigner que les politiques qu’il veut appliquer ne peuvent en aucune manière être réussies sans la participation des partenaires sociaux. Aujourd’hui, la grève des fonctionnaires de tous les corps du secteur public, action similaire à celle des travailleurs des entreprises publiques d’autrefois, laisse apparaître comme inacceptable pour les grévistes de continuer à s’inscrire dans un procès de travail et de service public qui fait d’eux, ni plus ni moins, que des récepteurs passifs. Il ne saurait en être autrement dès lors que la déqualification du travail des fonctionnaires de l’éducation et celui de la santé publique a atteint des proportions incompatibles avec une activité humaine digne d’un intérêt quelconque. Seule une modification profonde des conditions de fonctionnement et du traitement du procès de travail est susceptible d’entraîner l’adhésion des fonctionnaires à un projet de société.
Pouvoir et lien social en Algérie

En Algérie, les individus veulent se constituer en groupe par rapport aux expériences communes qu’ils ont partagées ensemble depuis l’indépendance. Le mouvement des dockers, les travailleurs de complexes industriels, les médecins des hôpitaux, les enseignants de l’éducation et de l’université et les étudiants sont tous porteurs dans leur action collective d’un projet sociétal basé essentiellement sur un lien social de « raison ». Au-delà du lien de sang, une donne naturelle efficace pour la structure familiale afin d’organiser et de codifier les rôles et les fonctions de ses propres membres, aucun autre lien n’est apparu en Algérie pour justement faire intégrer toute la société dans un système social qui fonctionne selon des normes et des valeurs communes. Bien que la société ait pu développer d’autres liens sociaux tels que le lien religieux et le lien de voisinage, mais visiblement, ces relations s’expriment et se consolident entre les Algériens à cause de la précarité sanglante au niveau social et culturel.

La misère évoquée dans les travaux de P. Bourdieu et A. Sayad à propos des familles algériennes des années soixante est toujours d’actualité. Elle sert inlassablement à construire une solidarité pour précisément surmonter la fragilité sociale et le futur incertain. Les espaces qui pouvaient construire un « lien de raison » entre les Algériens ont été réprimés en permanence par le pouvoir algérien. Ce constat prend forme avec au départ le conflit entre les factions politiques du mouvement national, pendant et après la guerre de Libération nationale. Chaque mouvement voulait construire une Algérie loin de toutes les réalités sociales. Chaque parti voulait imposer ses propres idées au détriment de ce que peut produire en commun, la majorité des Algériens. Cette mentalité se poursuit dans d’autres espaces, celui de l’entreprise publique où la représentation syndicale libre, tant souhaitée par les salariés, était écrasée et ridiculisée tout au long de son expérience.

L’histoire du syndicalisme algérien ne cesse d’inscrire le mépris et l’arrogance de l’administration et du pouvoir envers leur action et leur vrai représentant. L’histoire des ces revendications n’est-elle pas une action et une démarche pour une nouvelle organisation sociale ? La demande exprimée par la quasi-totalité de ces mouvements sociaux pour se constituer et se construire en syndicats autonomes, n’est-elle pas une action civilisatrice, adressée au régime, afin de libérer pacifiquement la voie à l’émergence d’un nouveau lien social qui peut organiser et consolider les éléments de la société ? Bien évidemment, cette action ne peut être autre chose qu’une demande de liberté par rapport à un régime qui n’arrête pas de torpiller et d’essouffler toutes les tentatives et les expériences exprimées pour construire un lien sociétal fort.

En l’absence des libertés individuelles et collectives, les énergies qui se trouvent en Algérie ne peuvent pas apparaître et n’auront pas l’occasion de se construire en groupes sociaux. Elles ne peuvent pas prospérer dans un environnement pollué par le népotisme. Si la question de « l’espace public » est posée actuellement avec acuité en Algérie, elle ne peut avoir un sens en dehors de cette expérience. Effectivement, la politique du régime algérien a produit une société fragile, incapable de construire des liens forts pour se maintenir et construire son espace public. Il l’a vidée de tous les moyens qui participent et concourent à sa propre métamorphose. C’est une société en miettes qui cherche en permanence les repères et les actions qui pourront un jour, rassembler ses segments et donner une âme à son corps.

Actuellement, les conflits et les grèves qui, selon certains invertébrés, handicapent le déroulement normal de la vie quotidienne sont en réalité des actions qui portent la société pour qu’elle soit debout. Ces actions veulent mettre la société dans le bon sens afin qu’elle entame avec succès sa propre démarche. En réalité, l’action des grévistes représente un outil énergétique pour la fabrication d’un nouveau lien social entre les Algériennes et les Algériens. Ces actions expriment essentiellement une parole collective que le régime politique ne veut même pas écouter. Ce qui pose problème à notre vie sociale n’est pas l’action réciproque manifestée par les grévistes, mais, paradoxalement, d’être confrontée à un régime qui ne veut croire qu’à ses propres idées. Ecouter les réactions réciproques n’affaiblit pas la politique adoptée, au contraire, son efficacité et son développement ne peuvent, en aucun cas, être évalués en dehors de l’action de celles et de ceux qui subissent les effets de ce qui est proposé. Toutefois, les grèves en question révèlent l’existence de conflits dans le monde du travail. C’est un fait réel qui ne peut pas être nié.

Le conflit exprime donc un avis contraire et sa reconnaissance ne met pas en péril le régime en place, mais, inversement, elle crée du lien social. Le conflit, écrit G. Simmel, « ne fait pas que séparer, il unit aussi. »(1) Les grèves déclenchées dans les structures étatiques représentent, visiblement, une nouvelle occasion pour que le régime politique s’ouvre effectivement sur la société et cicatrise enfin le fossé qui s’est creusé entre lui et la société depuis une décennie. Une collaboration avec les vrais partenaires sociaux, exprimée par une gestion collective des affaires publiques, est le seul moyen efficace pour renouer avec elle. Paradoxalement, pérenniser « la sourde oreille » ou encore réagir par le biais d’un dispositif des forces de l’ordre répressives pour, justement, opprimer l’action syndicale autonome et affaiblir les individus qui veulent s’exprimer librement n’est que le mal « lui-même ». C’est un acte qui ne répond à aucune éthique et ne peut, en aucun cas, produire un consentement et un compromis.

Pire encore, c’est un acte qui produit le « repli sur soi » et propulse l’ouverture de toutes les voies et les formes de l’extrémisme et du fanatisme. Ce n’est qu’avec les vrais partenaires sociaux qu’on peut relier ce qui est séparé pour construire la société, et, malheureusement, ce n’est qu’avec eux qu’on peut mesurer la qualité humaine et les compétences sociales. En dehors de cette relation sociale, aucune morale ne peut se construire pour apostropher l’homme afin de le rappeler sur la différence entre « l’état animal et humain » de l’homme. Il est temps que les responsables politiques comprennent que la gestion des affaires de la société ne répond plus aux ordres et aux règles préétablis.

La gestion des affaires collectives a évolué quand la communication est devenue une science. On ne peut plus avancer avec des responsables qui veulent gérer, tout en refusant de « savoir » la réalité. Aujourd’hui, la gestion implique une connaissance et, paradoxalement, elle ne peut l’être qu’au moment où le responsable est disposé à écouter attentivement la société. Le temps des technocrates qui croyaient avoir la baguette magique des solutions est révolu. Il n’y a point de solution parfaite. M. Crozier définit les bons gestionnaires et explique que : « Ce sont ceux et celles qui localisent les problèmes par l’écoute ».(2) En vérité, ce sont ceux qui valorisent tous les obstacles qui se mettent en place pour, effectivement, affaiblir les relations et freinent ainsi la communication.

Les différentes catégories qui se manifestent en Algérie cherchent en réalité une protection, et seul celui qui peut garantir ce qu’elles souhaitent avoir a le droit de leur exiger obéissance. Celui qui ne possède pas la puissance de protéger quelqu’un n’a pas le droit de lui exiger l’obéissance. Ce principe est l’un des éléments de la théorie de la philosophie politique qui a façonné des Etats forts et puissants. Il est le fruit d’un échange qui s’est cristallisé par le contrat social. Les Algériennes et Algériens ne s’inscrivent pas en dehors de cette logique et le bouillonnement social n’est que la preuve tangible qui montre aujourd’hui le besoin de la présence de l’Etat. Il faut savoir aussi que le champ du politique se modifie sans cesse suivant la nature des forces en présence et la société algérienne ne ressemble pas à celle des années soixante.

Il suffit d’observer la nouvelle génération pour comprendre que le discours politique officiel n’est pour elle qu’un discours obsolète. Ceci dit, la politique comme métier se manifeste quand celui qui se prétend être « homme politique », active pour faire émerger les problèmes posés à la société afin de susciter les esprits à produire des idées nouvelles et les faire valoir dans un programme de travail. Toute action qui ne s’inscrit pas dans cette définition simple de la politique n’est que du verbiage. Carl Schmitt, philosophe et politologue allemand, écrit à ce propos que : « Le problème n’est donc pas pour un pays de posséder une Constitution juridiquement parfaite ni non plus d’être en quête d’une démocratie idéale, mais de se donner un régime capable de répondre aux difficultés concrètes, de maintenir l’ordre en suscitant un consensus favorable aux innovations susceptibles de résoudre les conflits qui surgissent inévitablement dans toute société ».(3)

En fin de compte, les protestations en Algérie veulent mettre tout simplement le régime devant ses propres responsabilités. Elles n’arrêtent pas de l’interpeller pour ouvrir ses yeux sur les conséquences néfastes de son fonctionnement. La société ne cherche donc qu’à mettre le pouvoir à nu pour qu’il habite réellement sa propre vocation. Cela nous mène à conclure que les événements sociaux qui s’expriment à tous les niveaux et sous toutes leurs formes sont un moment décisif pour le régime politique afin d’entamer sa propre modernité. Son ouverture sur la société réactive essentiellement les sentiments collectifs et les potentialités humaines qui peuvent l’accompagner pour déclencher principalement le processus d’une expérience sociale capable de produire dans le futur un « Etat de droit ».

L. M. : Université d’Oran

Notes de renvoi :

– 1. George Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, Puf, 1987, p ; 128.
– 2. Michel Crozier, L’entreprise à l’écoute, Paris, Inter Ed. 1991, p, 214.
– 3. Carl Schmitt, La notion du Politique : Théorie du partisan, Ed.Calmann-Lévy, 1972, P, 15.

Par L. Mehdi