Décès hier de Chadli Bendjedid : Président d’une époque trouble

Décès hier de Chadli Bendjedid : Président d’une époque trouble

El Watan, 7 octobre 2012

L’ancien président Chadli Bendjedid est décédé hier à Alger à l’âge de 83 ans des suites d’un cancer. Il avait été admis, il y a plus d’une semaine, à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja. Chadli Bendjedid a été à l’origine de la démocratisation des institutions, notamment par la promulgation d’une Constitution pluraliste en février 1989. Après le raz-de-marée du FIS aux élections législatives, Chadli Bendjedid a dû démissionner le 11 janvier 1992.

Agé de 83 ans, l’ancien chef d’Etat, Chadli Bendjedid, est décédé, hier, à l’hôpital militaire de Aïn Naâdja à Alger, des suites d’une longue maladie. Hasard de l’histoire, le troisième président de l’Algérie indépendante disparaît tout juste 24 ans après les événements d’Octobre 1988. Un moment charnière dans l’histoire du pays dont les prolongements allaient accélérer son départ du pouvoir, quatre années plus tard, et qui précipitent le pays dans une terrible guerre civile. Il quitte la présidence de la République le soir du 11 janvier 1992. Et c’est l’image que les Algériens gardent de lui, lisant sa lettre de démission avant de remettre les clés du palais d’El Mouradia au chef de l’armée.

Depuis, Chadli Bendjedid, qui avait succédé au colonel Houari Boumediène à la tête de l’Etat, s’est retiré de la vie publique en menant une vie loin des arcanes du pouvoir. Il est parti en solitaire. «Depuis son départ de la Présidence, il a coupé contact avec tout le monde. Il refusait souvent de recevoir des personnalités publiques qui le sollicitaient. Cependant, il suivait les événements qui bouleversent le pays et lisait régulièrement la presse», témoigne l’universitaire Abdelaziz Boubakir, l’un des rares qui le côtoyaient ces dernières années. Les quelques apparitions publiques du Président aux cheveux blancs se limitaient à des cérémonies officielles à côté de Abdelaziz Bouteflika ou bien en assistant aux obsèques des personnalités nationales, où il est d’ailleurs quasi impossible de lui arracher un mot.

L’homme qui a régné pendant treize ans s’est imposé un silence pesant. En entretenant le mystère, Chadli est devenu une énigme. L’opinion publique guettait la moindre déclaration de lui pouvant élucider quelques zones d’ombre d’une période politique où, d’une part, tout n’est pas encore dit et d’autre part traumatisante. L’homme qui se mure dans un silence total, alors qu’il se retrouvait souvent au centre des controverses et d’attaques dont il faisait régulièrement l’objet, est assailli de partout, notamment par ceux qui ont repris le pouvoir au lendemain de sa démission, pour ne pas dire ceux qui l’ont démis.

L’ancien colonel rompt le silence en recevant, en 2001, quelques journalistes chez lui pour dire ses «vérités». «Mais personne n’a obligé Chadli Bendjedid au silence qui part la conscience tranquille et qui ne regrette rien (…).» Chadli Bendjedid exprimait tout ce qu’il pensait également des islamistes du FIS dissous. «Des hypocrites politiques qui instrumentalisent la religion pour arriver au pouvoir», disait-il dans un entretien au quotidien Le Matin. Il n’a pas manqué l’occasion d’écorcher le président Bouteflika, d’attaquer Khaled Nezzar et de régler ses comptes avec Ben Bella, tout en prenant le soin de ne pas les nommer. L’homme était visiblement rongé par l’amertume, mais sans perdre de sa sérénité.

En rentrant chez lui, Chadli a emporté dans ses cartons de nombreux secrets de la République. Il a bien pris soin de les ranger au fond de sa mémoire. Après treize ans de règne et vingt ans après son départ volontaire ou forcé des affaires, Chadli Bendjedid reste un personnage qui divise les Algériens. Un homme qui suscite la controverse. Très rapidement après sa prise de pouvoir, le 7 février 1979, il opère un virage à droite en engageant le pays sur la voie du libéralisme. C’est la rupture avec le Boumediénisme ! Chadli s’en défend. «Avant sa disparition, Boumediène pensait sérieusement à introduire des changements radicaux dans la politique agricole, la politique industrielle et les nationalisations. Ceux qui m’accusent d’avoir effacé les traces de l’ère Boumediène sont précisément ceux qui ont le plus bénéficié de la situation et qu’on appelle les barons du régime», répond-il.

Chadli lève la résidence surveillée qui pesait sur Ben Bella et rend à Ferhat Abbas sa liberté. Un geste qui est perçu comme un signe d’ouverture. Mais vite, le désenchantement s’installe. Les années Chadli s’ouvrent aussi avec la terrible répression contre les manifestations de Kabylie d’avril 1980. Face à la demande démocratique, le nouveau maître du pays oppose la répression. Commence alors un cycle de violences contre les militants de la démocratie et les arrestations arbitraires s’enchaînent. Les enfants de chouhada en 1983 et aussi et surtout les fondateurs de la Ligue algérienne des droits de l’homme, à leur tête le militant nationaliste Ali Yahia Abdenour en compagnie de Sadi, Ferhat, les frères Aït Larbi, Ali Rebaïn, qui séjournent dans le sinistre pénitencier de Berrouaguia.

Islamistes et communistes ne furent pas épargnés par la répression du pouvoir de Chadli. Quand l’opposant Ali Mecili a été assassiné à Paris en 1987, l’opposition a accusé le pouvoir d’Alger. Avec les événements d’Octobre 1988, la répression atteint son apogée. Le bilan est lourd. Plus de 500 morts, des centaines de blessés et des militants torturés. L’insurrection populaire fait vaciller les fondements du régime et le pouvoir de Chadli commence à chanceler. C’est le début de la fin d’une époque, ouvrant la voie à une autre encore plus tragique.

Hacen Ouali

Biographie. Le troisième Président de l’Algérie indépendante :

Chadli Bendjedid, 3e président de l’Algérie indépendante (1979-1992), est décédé à Alger à l’âge de 83 ans, des suites d’une longue maladie. Né en 1929 à Seba’a dans la commune de Bouteldja (El Tarf), Chadli Bendjedid s’est engagé, dès 1954, au FLN, avant de rallier une année plus tard l’Armée de libération nationale (ALN) dans la Wilaya II (Constantinois).

En 1956, Chadli occupa une responsabilité dans sa région, pour devenir en 1957 adjoint du chef de zone et capitaine chef de zone en 1958. Il fait un bref passage au commandement opérationnel de la zone Nord en 1961 et, une année après, il fut nommé chef de la 5e Région militaire (Constantine) avec le grade de commandant. A l’indépendance, en 1963, il supervise le retrait des troupes françaises de cette région avant de prendre le commandement de la 2e Région militaire (Oranie) le 4 juin 1964.

Il fut membre du Conseil de la révolution algérienne, le 19 juin 1965, après le renversement du président Ahmed Ben Bella. En février 1968, il contrôle également le retrait des troupes françaises de l’Oranie, en particulier l’évacuation de Mers El Kebir. Une année plus tard, il est promu au grade de colonel. Pendant la maladie du défunt Houari Boumediène, en 1978, Chadli Bendjedid était chargé d’assurer la coordination des affaires de la défense nationale.

Désigné secrétaire général du FLN en janvier 1979, à l’issue du 4e congrès, puis candidat à l’élection présidentielle, il fut élu président de la République le 7 février 1979, tout en assumant le portefeuille du ministère de la Défense nationale, jusqu’à juillet 1990, date où il a cédé ce poste au chef d’état-major de l’ANP, le général Khaled Nezzar. Réélu au poste de secrétaire général du parti FLN en décembre 1983, Chadli Bendjedid est choisi comme candidat à la présidence de la République par le 5e congrès du FLN pour un second mandat.

Il sera réélu président de la République par deux fois de suite en 1984 et en 1989. Au lendemain des événements d’Octobre 1988, Chadli Bendjedid engage diverses réformes politiques parmi lesquelles la révision de la Constitution qui consacrera le multipartisme, dès février 1989. En juin 1991, il proclama l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire national et décida le report des élections législatives du 27 juin de la même année.

Après avoir procédé le 4 janvier 1992 à la dissolution de l’Assemblée populaire nationale (APN), Chadli quitte la responsabilité de l’Etat en remettant sa démission, le 11 janvier 1992, au Conseil constitutionnel, devant les caméras de la Télévision nationale. Durant la période qu’il a passée à la tête de l’Etat algérien, il a été à l’origine de la création de l’Union du Maghreb arabe (UMA), à l’issue d’une rencontre en 1989 à Zéralda entre les dirigeants des pays du Maghreb arabe. ( APS)

Communiqué de la présidence de la République :

Deuil national de huit jours

«Afin de permettre aux membres des corps constitués et à la population de se recueillir à la mémoire du regretté défunt, la dépouille de celui-ci sera exposée au Palais du peuple, le dimanche 7 octobre 2012, à partir de midi», a indiqué un communiqué de la présidence de la République.

L’enterrement de l’ancien chef d’Etat aura lieu le lundi 8 octobre 2012, après la prière du dohr au Carré des martyrs, au cimetière El Alia. En cette douloureuse circonstance, le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, a décrété un deuil national de huit jours sur l’ensemble du territoire national, à compter d’hier, ajoute le communiqué de la Présidence. (APS)


Chadli Bendjedid 1979-1992

Un règne au bilan controversé

«(…) Conscient de mes responsabilités en cette conjoncture historique que traverse notre pays, j’estime que la seule solution à la crise actuelle réside dans la nécessité de me retirer de la scène politique.

Pour cela, chers frères, chères sœurs, citoyens, je renonce, à compter de ce jour, à mes fonctions de président de la République et je demande à chacun et à tous de considérer cette décision comme un sacrifice de ma part au service des intérêts supérieurs de la nation (…).» C’est par cette lettre laconique, expéditive presque, que le président Chadli annonça aux Algériens, ce 11 janvier 1992 au soir, à la télévision, sa démission. Le départ précipité du «colonel», deux semaines après le raz-de-marée du Front islamique du salut, vainqueur du premier tour des élections législatives (25 décembre 1991), augurait de l’enfer à venir. Le vertige. Après 13 ans de règne monolithique, l’homme quitte le navire, laissant un pays en proie aux convulsions, au bord de la guerre civile.

Vingt ans après sa démission (volontaire ou forcée), le président Chadli Bendjedid, personnage haut en couleur – incontestablement le plus raillé des présidents algériens –, suscite la controverse, sur son bilan notamment, ses choix et actes de gestion et gouvernance. Il est l’«homme de l’ouverture démocratique» post-Octobre 88 pour ses partisans et les commentateurs les plus indulgents, un «roi fainéant», le pourfendeur de la République pour d’autres. Une chose est sûre, Chadli, le 3e président de la RADP, associa à jamais son nom à l’une des périodes les plus vertigineuses de l’Algérie indépendante : émergence de l’islam politique, répression, corruption, verrouillage de la société, suspension des libertés publiques et privées, inflation, chômage, pénurie alimentaire, de devise, chute vertigineuse des prix du pétrole… la liste est longue pour celui qu’on présentait comme un Président pas du tout «assoiffé de pouvoir». Un Président «bénévole» presque. «Je jure que durant toute cette période, déclarait Chadli : je n’ai jamais cherché à être chef. Toutes les responsabilités que j’ai exercées m’ont été imposées (El Watan, 27 novembre 2008)». N’empêche, l’homme est soupçonné de collusion avec les islamistes, accusé de leur ouvrir un long corridor pour la prise de pouvoir. Un «deal» que réfute catégoriquement son puissant chef de cabinet et son éminence grise, Larbi Belkheir (décédé depuis).

Les événements d’Octobre 88, qui ont porté les islamistes jusqu’au seuil du pouvoir, sont, selon Larbi Belkheir, «la conséquence du marasme général (…) mais aussi l’expression de l’affolement qui s’est emparé de ceux qui craignaient que les réformes (annoncées lors discours de Chadli du 19 septembre, ndlr) leur fassent perdre tout ou une partie de leur influence, de leur pouvoir (…) et remettent en cause les rentes de situation que procurait auparavant la manne pétrolière». Le «cardinal de Frenda» (Larbi Belkheir) dément toute collusion entre les islamistes et Chadli, un président qui avait, d’après lui, «le bon sens et la logique du paysan», mais aussi «un côté naïf et sincère». C’est ce même Larbi Belkheir et une brochette d’omnipotents colonels (Kasdi Merbah, Rachid Benyellès, Mohamed Rouget (général Attaïliya), Mohamed Belhouchet, etc.) qui, pourtant, ont décidé au lendemain de la mort du colonel Boumediène de porter cet homme au «bon sens et à la logique du paysan, naïf et sincère» à la tête de l’Etat. Ce fut lors d’un conclave qui s’est tenu à l’Ecole militaire d’ingénieurs (Enita) (La Pérouse) – dont Belkheir était le commandant –, et qui fut convoqué par le commandement de l’armée. «Dans ce choix, écrivait Harbi (L’Algérie et son destin, croyants ou citoyens), la Sécurité militaire avait joué le premier rôle. Ses chefs (Merbah, Yazid Zerhouni, Ferhat Zerhouni et Tounsi) connaissaient bien le pays et le personnel dirigeant, mais n’avaient pas le poids des chefs des Régions militaires (…).» Harbi parle par ailleurs d’un «accord entre Bitat, Yahiaoui et Chadli pour gouverner le pays. Mais la formule d’un triumvirat fut écartée par la direction de l’armée, au profit de celui qu’elle avait désigné».

«Deux tendances politiques s’affrontaient dans ce duel sans merci que se livraient le ministre des Affaires étrangères et le coordinateur du FLN. La première tendance qui contrôlait les appareils d’encadrement existants avait le soutien du PAGS, des Frères musulmans, baâthistes (…) et la seconde incarnée par Bouteflika appuyée par la bourgeoisie privée et une partie non négligeable de la bourgeoisie d’Etat et qui promettait dans les allées du pouvoir une certaine ouverture politique et économique», a souligné pour sa part Abdelkader Yafsah (La question du pouvoir en Algérie). Yefsah affirme que Merbah – assassiné en 1993 – aurait menacé les opposants à Chadli de rendre publics des «dossiers compromettants les concernant».

Yahiaoui comme Bouteflika et tous les autres soupirants (Taleb Ibrahimi, Belaïd Abdeslam, Bencherif, etc.) passent gentiment à la trappe. Intronisé, Chadli, le primus interpares, l’«officier le plus ancien dans le grade le plus élevé» éclate en larmes, raconte le commandant de la gendarmerie, Ahmed Bencherif. «Des membres du Conseil de la révolution comme Abdelghani et Taïbi El Arbi ont déclaré sincèrement qu’il fallait désigner le plus faible qui était Chadli, et Merbah, que Dieu ait son âme, s’est réjoui de ces propos, et il a tenu, après cela, une réunion de l’ensemble des commandants des Régions militaires, en sa qualité de secrétaire général du ministère de la Défense, et il les a informés que Chadli Bendjedid a été désigné à la tête de la Présidence. Chadli s’est effondré en larmes, puis il s’est dépêché d’écarter les membres du Conseil de la révolution.»
Bouteflika criera au «coup d’Etat à blanc». Sur les ondes d’Europe1, Bouteflika déclarait en 1999 : «J’aurais pu prétendre au pouvoir à la mort de Boumediène, mais la réalité est qu’il y a eu un coup d’Etat à blanc et l’armée a imposé un candidat.»

Mohand Aziri