Khaoula Taleb Ibrahimi: «On en est toujours à se demander : c’est quoi être Algérien?»

Khaoula Taleb Ibrahimi. Linguiste

«On en est toujours à se demander : c’est quoi être Algérien?»

El Watan, 7 septembre 2014

-La littérature officielle fait régulièrement référence aux «constantes nationales». M. Ouyahia déclarait encore récemment qu’il n’y avait pas de «limites préalables au projet de révision constitutionnelle hormis celles relatives aux constantes nationales». Qu’évoquent pour vous ces fameuses «thawabit el wataniya» ? Comment les définiriez-vous ?

En entendant cela, j’ai l’impression de vivre le conte qui dit : «Tu peux entrer dans le palais mais cette chambre-là, tu ne peux pas y accéder, elle t’est interdite.» Or, c’est justement parce qu’elle est interdite qu’on va tout faire pour y entrer. Moi, ce que j’observe, c’est que ces fameuses constantes ressurgissent à chaque fois qu’on veut amorcer un vrai débat dans la société, lié soit à la révision du texte fondamental ou à une réforme importante, comme celle de l’école. Ceux qui se croient être les dépositaires de ces constantes, excluant toutes les autres composantes de la société, montent au créneau et sonnent l’alerte de la nation en danger, de complot ourdi. On se met alors dans une position de conservation, de refus de toute évolution, de tout changement et, donc, on est dans la constante.

Personnellement, je refuse la notion de constante. Pour moi, c’est une façon mortifère de voir sa société. Je fais le parallèle entre le discours sur les constantes et le discours sur le «statu quo» qui nous présente l’Algérie comme un «îlot de stabilité» dans un monde en folie, pavé de dangers. Et on mélange, pêle-mêle, le terrorisme, le complot néocolonial, le «hizb frança», le «hizb kbayel»… Tous ces gens-là représentent un danger potentiel pour la nation mais pas eux. Et on fait comme si le garant de la pérennité de l’Algérie, c’est de rester comme elle est. Il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas d’évolution, il n’y a pas de vie. D’où cette dimension mortifère.

Ainsi, il nous est suggéré de rester sur place et continuer de voir le train du monde passer devant nous. On a vu l’Algérie à la pointe de beaucoup de choses à un moment où elle représentait quelque chose dans le monde, et maintenant, elle ne vit que par le football. Je n’ai rien contre le football, je suis même très contente que l’équipe nationale ait fait ce qu’elle a fait. Mais je considère que nous avons aussi notre place dans le monde en vivant avec les bruissements du monde, avec l’évolution du monde.

Vous savez, dans notre façon de vivre, de parler, d’écrire, nous vivons avec le monde, et je pense que ces gens-là ne voient pas cette société qui bouge. Eux ils se sont construit un temple, avec des dogmes, et le reste ne les intéresse pas. S’il y a une constante, dans le sens d’une permanence qui permette à la société d’exister et de marquer son temps dans le monde, c’est le vivre-ensemble. Voilà ce qui pourrait constituer une constante, même si je n’aime pas trop ce mot et préfère dire que ce vivre-ensemble est une construction. Et une construction n’est jamais définitive.

-Quand on entend le mot «constante», on pense à quelque chose qui est gravé dans le marbre, une espèce de socle identitaire consensuel qui serait un peu le ciment de la nation. Ce ciment existe-t-il réellement, objectivement, d’après vous, ou bien s’agit-il davantage d’un objet idéologique ?

Tâchons de déconstruire un peu ces constantes. Prenons la question de la langue. Quand on voit le débat qui agite la société avec tous ces anathèmes qu’on lance à droite et à gauche sur les différentes composantes de la société, on est loin du consensus. On en est toujours à se demander : c’est quoi être Algérien ? Si vous parlez de l’arabité, on va vous traiter de baathiste et on va vous renvoyer à l’état actuel du monde arabe. Si vous dites que le français est une langue de la société algérienne, et comme je le dis : «Une langue étrangement algérienne», on va vous taxer de «hizb frança», de néocolon, d’antipatriote, et on vous fera un procès en nationalisme. Et si vous parlez du tamazight, c’est la peur de la fitna qui les prend ! Je suis assez ahurie de constater que certains hommes politiques assimilent la revendication du tamazight à un complot néocolonialiste, là aussi. Donc, vous voyez que finalement, ce qu’on veut être le socle, rien qu’au niveau de la langue, ne fait pas réellement consensus.

Dès qu’on fait du discours sur les langues, dès qu’on rentre dans les représentations qui constituent l’idéologie, dans le sens premier du mot «idéologie», c’est-à-dire «ce qu’on se fait comme idée de», on voit tout de suite que le consensus se fissure. Et c’est souvent lié à des positions de pouvoir. En tant que spécialiste des langues, j’interpelle ceux qui se sont acharnés à démontrer qu’ils étaient les défenseurs de la langue arabe pour leur dire : ce n’est pas en adoptant cette position que vous faites la promotion de la langue arabe. Que faisiez-vous quand vous étiez au ministère de l’Education nationale ? Quelle didactique de la langue arabe avez-vous mise en œuvre pour faire en sorte qu’elle devienne une vraie langue vivante ? Concernant la situation du français, elle est très contrastée.

Cette langue est présente dans la société, comme je l’ai dit, et on a à ce sujet plusieurs indicateurs : la presse francophone, la littérature écrite par de jeunes écrivains, et puis la présence du français dans le paysage, les enseignes, dans la rue, les gens le parlent… Au- delà de la problématique du butin de guerre, telle qu’elle a été décrite par Kateb Yacine, le français est là, c’est un produit de notre histoire. C’est à nous d’en faire un outil pour parler avec les autres. Or, ce qu’on constate, c’est que malheureusement — et là, le rôle de l’école est à pointer — l’enseignement du français a périclité, dans plusieurs régions du pays on ne l’enseigne plus. J’ai l’impression que les hommes de décision font l’autruche. Ils n’ont jamais compris que l’enseignement du français pouvait être un levier pour la promotion de l’arabe.

En faisant intervenir tout le savoir moderne qui est produit par l’Occident et en formant nos élèves dans un bilinguisme raisonné, on aurait pu justement nourrir la langue arabe avec ces nouvelles données. Quant au tamazight, moi je pense que c’est une cause nationale. A partir du moment où c’est une langue nationale, et qui doit être officielle, elle doit bénéficier de tous les moyens et ressources pour être promue. Et je répète que c’est une cause nationale qui doit interpeller tous les Algériens parce qu’elle fait partie précisément de cette condition du vivre-ensemble. Il faut éviter de se mettre dans des positions dogmatiques qui exacerbent les tensions et font que les gens ne s’écoutent pas. On a l’impression que les Algériens vivent dans des cercles autistes. Chacun défend sa vision comme si elle était la seule, immuable et intangible.

-Là, nous sommes dans un café qui s’appelle «Club 54». Est-ce que vous n’avez pas le sentiment que cette date historique, 1954, a lourdement pesé dans la formulation de ces «constantes» dans la mesure où ce grand récit qu’est la guerre de Libération nationale a largement structuré notre identité et notre mémoire collective ? D’ailleurs, on attribue souvent cette histoire de constantes à la «famille révolutionnaire»…

1954, et j’en parle avec beaucoup de fierté puisque je suis née cette année-là, est quelque chose de très important. C’est ce qui a permis aux Algériens de se libérer. Mais 1954 s’est construit aussi dans la douleur. Cela a été marqué par un certain nombre de dérives du Mouvement national, y compris sur le déni de la berbérité. Je vous renvoie à la crise de 1949. Mais à ce moment-là, il y avait quelque chose qui servait de ciment, c’était la bataille pour la libération du pays. Les Algériens devaient transcender toutes leurs différences, leurs oppositions, pour ce but suprême, ce qui n’a pas empêché qu’il y ait des conflits meurtriers. Pour sortir un peu du roman national mythifié, il faut avoir le courage de reconnaître qu’entre 1954 et 1962, il s’est passé des choses terribles à l’intérieur de la société algérienne. Je ne suis pas historienne, mais, en tant que citoyenne, je souhaiterais que la lumière soit faite sur un certain nombre de points noirs dans l’histoire de la Révolution algérienne : l’affaire Mellouza, le conflit avec le MNA, les assassinats politiques, le fait que le CNRA de Tripoli n’ait jamais été clos en tant que session…

Une autre formule qui m’horripile, c’est «la famille révolutionnaire». De mon point de vue, ils (les moudjahidine, ndlr) n’ont pas le monopole de la Révolution. Certes, nous leur devons une reconnaissance infinie et un hommage appuyé à chaque instant. Mais de là à ce qu’ils se considèrent, eux, comme étant «la» famille révolutionnaire et que eux seuls ont le droit à la parole… On veut verrouiller, mais en verrouillant, on crée des problèmes qui vont devenir autant d’abcès de fixation dans la société.

La société algérienne a besoin qu’on réponde à un certain nombre de questions qui se posent d’une manière aiguë : que faire de tous ces jeunes diplômés ? Que faire de tous ces jeunes en rupture de ban par rapport à l’école ? Quel avenir leur proposer ? Ces jeunes, on l’a bien vu, sont les jeunes de leur temps, ils vivent au diapason du monde. Est-ce qu’on va les enfermer dans des constantes, quelles qu’elles soient, y compris les constantes de la morale dont se targuent ceux qui veulent s’ériger en défenseurs de la religion ? Nous n’avons jamais eu de problème avec notre religion, du moins dans la manière de la pratiquer.

Les Algériens ne connaissent pas les différences confessionnelles qui existent dans d’autres parties du monde arabe. Ils n’ont jamais eu de problème avec leurs compatriotes qui sont de rite ibadite. Il faut souligner, au passage, qu’expliquer ce qui se passe à Ghardaïa par le conflit confessionnel ou communautaire, c’est jouer avec le feu. Nous savons très bien que ce qui se passe à Ghardaïa trouve ses origines dans des problèmes sociaux, des problèmes de foncier, de promotion sociale. Voilà. On revient à l’histoire des constantes. Si on n’avait pas instrumentalisé la religion comme on l’a fait, est-ce qu’on aurait vécu la décennie noire ou jeté l’anathème sur des Algériens en leur disant vous n’êtes pas des musulmans ? Et on continue à le faire. Dernièrement, un homme politique est monté au créneau en affirmant que la parité homme-femme est contraire à la charia. Qu’il vive son temps il ouvre les yeux sur le monde !

-Quelle est la part du «constant» et du «variable» dans notre patrimoine culturel, en définitive, Professeur, et comment faire cohabiter toutes ces «Algéries-là», et toutes ces «identités»?

Ecoutez, c’est justement dans cette dialectique du «thabit» et «el moutahawil» qu’il faut chercher la part de l’invariant. Et même cela n’est pas posé une fois pour toutes, gravé dans le marbre. Il faut que nous admettions que la société algérienne est diverse. Dire la diversité, c’est d’abord accepter que nous soyons des hommes et des femmes, porteurs de différences, et que cela fait que nous construisons notre société en tant qu’Algériens et Algériennes, musulmans et non-musulmans, arabophones et berbérophones. Il n’y a pas de société dans le monde qui ne soit pas traversée par la contradiction du même et de l’autre.

L’histoire est faite de ce mouvement-là. Elle devrait nous permettre d’évoluer en se disant il y a des valeurs communes qui nous rassemblent, qui sont liées à nos croyances, à nos us et coutumes, mais dans le même temps, elles nous permettent d’être divers. Etre du Sud, ce n’est pas être du Nord, être de Tébessa, ce n’est pas être de Tlemcen. Nous avons des coutumes différentes, des façons de parler différentes, mais est-ce qu’elles ont empêché la compréhension mutuelle ? Est-ce qu’elles nous ont empêchés de nous sentir tous Algériens dans cet espace-histoire et cet espace-géographie qui est le nôtre ? Nous avons besoin de nous réconcilier avec nous-mêmes, avec ce que nous sommes, avec les pages lumineuses et les pages sombres de notre histoire. Il faut intégrer l’idée que le monde est le résultat d’un métissage. Je mesure combien cette idée est difficile à accepter pour ceux qui pensent que la pureté est l’élément originel. Ce n’est pas vrai.

Toutes les origines sont métissées. C’est le métissage qui a fait le monde. Il suffit juste d’ouvrir les yeux, de regarder et de se rendre compte que dans notre vie, nous rencontrons des gens différents par la couleur de la peau, par la langue, la religion, les coutumes, et qui sont humains tout autant que nous. C’est la vie, dans le respect de l’autre et des différences, qui doit être le moteur de nos existences et non pas la haine, le rejet et l’exclusion au nom de je ne sais quelle constante que certains ont érigée en dogme. Un écrivain français a dit: «Une langue est bien morte quand on la défend au lieu de l’inventer.» Inventons dans le mouvement renouvelé de la vie nos langues en les aimant et en les parlant en toute liberté et inventons par là-même une belle façon d’être Algériens, riches de leur diversité et leurs différences, unis dans l’amour de ce beau pays pour construire un meilleur avenir pour nos enfants.

Bio express :

Khaoula Taleb Ibrahimi est linguiste et professeure à l’université d’Alger, où elle enseigne à l’institut de langue et littérature arabes. En 1991, elle a soutenu sa thèse de doctorat à l’université Stendhal de Grenoble sous le thème : «Les Algériens et leur(s) langue(s). Eléments pour une approche sociolinguistique de la société algérienne». Elle éditera l’essentiel de sa thèse chez Dar El Hikma en 1995 (ouvrage réédité en 1997). Khaoula Taleb Ibrahimi est également l’auteure de nombreux articles et études sur la problématique des langues, dont elle s’imposera comme l’une de nos meilleures spécialistes.

Mustapha Benfodil