Bouteflika et l’argent, pourquoi l’offensive « anti-oligarques » va retomber à plat

Bouteflika et l’argent, pourquoi l’offensive « anti-oligarques » va retomber à plat (analyse)

El Kadi Ihsane, Maghreb Emergent, 6 août 2017

Le président de la république ressort sa croisade contre l’argent mal acquis. Cette fois les choses sont différentes. Et son frère Saïd peu partisan du procédé.

Le 27 juillet 2008, les présents à la réunion Gouvernement Walis écoutent un discours aussi pétrifiant qu’inattendu du président Bouteflika. Les privatisations mais surtout les Investissements directs étrangers (IDE) sont attaqués. Des allusions directes sont faites à Lafarge qui vient de rentrer en Algérie en rachetant Orascom Constructor à la Bourse du Caire et à Djezzy (Orascom Télécom) qui rapatrie de trop gros dividendes à ses yeux. «Nous avons cru emprunter un chemin qui mènerait vers le paradis. Aujourd’hui, il faut une révision radicale de plusieurs choses maintenant que nous savons que ce n’est pas la voie vers le paradis ». Un virage anodin ? Peut être pas. Au printemps 2003, éclate la faillite frauduleuse du Groupe Khalifa. Le président Bouteflika préfère l’option de la liquidation à celle de la recapitalisation par l’Etat utilisé deux années plus tard, dans un gouffre financier bien plus grand, le groupe privé Tonic Emballage. 2003 et 2008 ont quelque chose en commun. Ce sont des années préélectorales (présidentielles) ou Abdelaziz Bouteflika prend plaisir à reconstruire une image de « petit père du peuple » en s’attaquant aux symboles les plus forts du business. Souvent à raison, parfois à tort. Le fait est que son principal artifice de positionnement électoral est de marquer une distance active avec l’argent. Cet artifice de traumatologie n’a pas pu être utilisé en 2013, l’année préélectorale du quatrième mandat. L’AVC du 27 avril l’en a empêché. Avec l’offensive lancée en juillet 2017 contre Ali Haddad, le premier ministre Abdelmadjid Tebboune, incarne le bras armé du président dans ce qui ressemble à une nouvelle séquence « populiste » de prise de distance du pouvoir politique avec l’argent. La symbolique est d’ailleurs mise en mot par le premier ministre lorsqu’il a déclaré en juin dernier « l’Etat c’est l’Etat et l’argent c’est l’argent ».

Quatre différences qui font de 2017 une impasse

Les ingrédients de la nouvelle offensive « anti-affairistes » – rituel expiatoire – sont bien présents en 2017 comme avec Khalifa en 2003, et le groupe égyptien Orascom en 2008. A quatre grandes différences près. La campagne de « redressement » anti-argent a débuté plus tôt cette année (2017 pour 2019). Elle n’est pas portée directement par le président de la république. Elle s’attaque à une force, le groupe ETRHB, certes fragile économiquement, mais enkysté en réseau depuis des années (FCE notamment). Elle n’emporte pas l’unanimité au sein même du premier cercle présidentiel. Débutons donc par la première différence. En s’amorçant dès l’été 2017, la campagne a une année d’avance. La faute sans doute au contre choc pétrolier et à l’austérité qui s’installe. L’offensive contre l’argent facile – supposé de Ali Haddad et de ses amis – joue double. Elle prévient contre les frustrations populaires qui pointent. Elle maintient le président de la république en recours face aux « oligarques » qui auraient profité d’un « moment d’égarement de l’Etat », pour mettre la main sur les dépenses publiques. Le risque avec une offensive qui part d’aussi loin, est qu’elle porte la forte probabilité de s’essouffler avant d’atteindre ses deux buts. Convaincre les classes populaires que « les pistonnés du business » porteront leur grosse part de la crise d’une part, refaire d’autre part, l’image de Abdelaziz Bouteflika comme un homme au dessus de l’affairisme et de la concussion « politique-argent » que dénonce aujourd’hui son premier ministre. La seconde différence est capitale. Ce n’est pas Abdelaziz Bouteflika qui porte l’estocade contre « l’argent », c’est Abdelmadjid Tebboune, son premier ministre qui dit le faire en son nom. Cela a déjà permis à ses adversaires de la direction du FCE et de l’UGTA d’affirmer qu’il parle en son nom et que ce sont eux qui défendent le programme présidentiel. Tant que Abdelaziz Bouteflika ne peut pas monter le son, il ne peut pas directement tirer profit d’une campagne « mains propres » esquissée ou réelle. Son effet est de plus faible amplitude. Il risque même d’être nul. Car l’opinion attend une suite aux mises en demeure et autres allusions au transfert illicite vers l’étranger. L’affaire Khalifa a été suivie de la dissolution du groupe, de l’arrestation de son fondateur (à l’étranger avant extradition), et d’un procès retentissant en janvier-février 2007, ou des ministres, le gouverneur de la Banque d’Algérie et d’autres personnalités publiques sont passés à la barre. L’attaque contre Orascom (incarnation de l’argent supposé mal gagné par des étrangers) a été suivi d’une nationalisation (par acquisition de 51% du capital) de Djeezy, et par la loi de finance complémentaire (LFC) de 2009 qui réduit à 49% la part des étrangers et généralise le droit de préemption de l’Etat sur tout actif étranger qui change de propriétaire. En 2017, la matérialisation de l’assaut contre « l’argent délictueux » devrait au moins aller aussi loin,parallélisme des formes, que face aux deux groupes de Khalifa et de Orascom, les deux symboles offerts (et sacrifiés) à la rédemption présidentielle.
Said Bouteflika en modérateur « réaliste » face à son frère président
La troisième et la quatrième différence font le sel de l’actualité politique de cet été. Ali Haddad n’est ni Abdelmoumen Khalifa, ni Naguib Sawiris. Il a immédiatement montré sa capacité de nuisance en mobilisant un front anti-Tebboune. Et, il faut l’admettre, il semble avoir réussi à se faire entendre comme un interlocuteur qu’il sera difficile de « liquider » pour faire propre sur soi. Cela ne prédit pas de la suite. Mais introduit un biais dans le rite présidentiel pré-électoral. La prise de distance avec l’argent est plus compliquée. Même dans sa première esquisse. La faute au quatrième mandat qui a brutalement accéléré le mélange incestueux de la création de richesses (capitaines d’industrie) et la régulation-redistribution (pouvoir politique et administratif). Le point de confluence de ce mélange est bien sûr Said Bouteflika. Le nom du frère du président a réussi à passer entre les gouttes dans la série de scandales révélées ces dernières années (les «leaks » et les Panama Papers). Le temps dira s’il était désintéressé à son échelle personnelle. L’essentiel est ailleurs. Ce qui intéressait en priorité le frère du président, ces dix dernières années, était de faire gagner beaucoup d’argent aux amis qui soutiennent le président et lui donnent une profondeur sociale parmi les élites du capitalisme algérien. Ali Haddad et ETRHB sont la caricature de cet arrangement. Ils ne sont bien sûr pas les seuls. Lorsque, anticipant la montée des frustrations populaires dans l’avant année électorale, Abdelaziz Bouteflika pense pouvoir s’affranchir de cette situation et se refaire une image de « président propre » sur le dos de ses soutiens du quatrième mandat, il finit par se heurter à son frère Saïd. Entre Abdelmadjid Tebboune lancé, bille en tête, dans une mission de «redressement » contre « les oligarques » , et un réseau de soutien à la présidence à vie de Abdelaziz Bouteflika armé de ces mêmes «oligarques », Said Bouteflika est réaliste. Il ne veut pas sacrifier l’intendance pour racheter un blason propre auprès des Algériens. Certes il a pris ses distances de Abdeslam Bouchouareb « qui allait beaucoup trop loin » dans la monétisation de sa fonction ministérielle. Certes, il ne s’est pas mis en travers de la soudaine volte-face de son frère président préférant se séparer de Abdelmalek Sellal au profit de son pire adversaire dans le gouvernement. Mais, il ne peut s’empêcher de faire entendre, en mode bémol qui lui sied tant, sa différence dans le traitement des riches amis du quatrième mandat. Said Bouteflika est à la recherche de l’espace-temps nécessaire pour calmer les ardeurs de Abdelmadjid Tebboune, sans paraître se mettre en travers de l’intuition politique de son frère président qui lui souffle qu’il faut jouer à nouveau une carte du côté du « peuple » contre « les riches usurpateurs ».

Sans Chakib Khelil tout cela retombe vite à plat

Résumons. Abdelaziz Bouteflika a activé cet été 2017 un vieux stratagème rodé. Livrer des incarnations de l’argent facile à la vindicte populaire. En 2003, c’était au nom de la force des institutions de l’Etat (Affaire Khalifa). En 2008 au nom du patriotisme économique (Orascom), en 2017 au nom de la séparation « de l’Etat et de l’argent ». Cette fois l’opération, conduite par son nouveau premier ministre paraît plus périlleuse. Elle peut bien sûr déclencher un mouvement de sympathie dans l’opinion, à condition d’aller plus loin, de transformer les menaces en sanctions. Cela se fera, cependant, au prix d’un grand désordre dans le propre camp présidentiel. La planète du quatrième mandat a déjà connu une tectonique active depuis plus d’une année et les départs de Amar Saidani, de la perte d’influence de son clan FLN de l’APN (Tliba, Djemai, ect..), puis du départ de Abdelmalek Sellal et Abdeslam Bouchouareb. Fatigué, incapable de prendre un rendez-vous à terme pour recevoir la visite du président français , Emmanuel Macron, Abdelaziz Bouteflika n’a pas l’énergie pour soutenir son premier ministre dans une grande opération de « nettoyage » de l’affairisme des années précédentes. D’autant que son principal relais pour diffuser ses orientations, son frère Said, n’est pas partisan d’un bûcher dressé aux amis entrepreneurs fidèles soutiens, notamment dans ce grand moment de doute de l’après AVC d’avril 2013. Les dividendes politiques sont incertains. Les dommages collatéraux garantis.
Le fond du problème est bien sûr plus systémique. Les années Bouteflika sont, depuis l’indépendance du pays, celles des plus grands transferts de valeur indue entre Etat et privés « amis » d’une part et au sein de l’Etat lui même (pots de vins au profit de responsables). La croisade lancée par Abdelmadjid Tebboune contre l’enrichissement illicite tombe à plat si elle ne relance pas le dossier Chakib Khellil. L’ETRHB est une entreprise basée en Algérie que le fisc algérien peut toujours presser (comme il l’a fait avec Orascom Télécom) s’il considère avoir été abusé. Symboliquement la reprise des poursuites est infiniment plus forte contre un homme, Chakib Kheilil, qui pèse virtuellement plus de 300 millions de dollars de pots de vins (virement de Saipem à Farid Bedjaoui son intermédiaire) et qui a été le plus puissant du gouvernement pendant dix ans de l’ère Bouteflika. Cela ne se fera pas. L’affairisme délinquant est monté très haut à l’ombre de l’impunité promise (dès 2007 au procès Khalifa). Il fait désormais corps avec le système de gouvernance de Bouteflika. C’est pourquoi les ruades de Abdelmadjid Tebboune n’illusionnent presque personne. Lui même finira sans doute par comprendre la fatuité de ce rituel qui revient tous les cinq ans pour annoncer au peuple que le Roi est bon. Et qu’il s’occupe des méchants.