Les libertés politiques entre parenthèses

Les libertés politiques entre parenthèses

El Watan, 22 juin 2003

La Présidence de la République n’a pas encore rendu public le rapport sur la situation des droits humains en Algérie élaboré par la Commission nationale consultative pour la promotion et la protection des droits de l’homme (CNCPDH, officiel) de Mustapha Farouk Ksentini. Le rapport est maintenu secret en dépit du fait que la loi rend sa publication obligatoire.

Cela devait se faire fin mai 2003. La gestion, défaillante en plusieurs points, de l’après-séisme du 21 mai ne peut, à elle seule, expliquer ce retard. Mais l’habitude chez Abdelaziz Bouteflika est de garder dans les tiroirs des documents de grand intérêt public. Des exemples ? La teneur intégrale du rapport Sbih sur la réforme de l’Etat demeure à ce jour inconnue. Le contenu du rapport final de la commission Issad sur les troubles en Kabylie n’a été «dévoilé» que grâce à des efforts journalistiques. Bouteflika, qui tente de convaincre les partenaires européens de l’Algérie de la justesse de la démarche du Nepad, semble appliquer le contraire des règles imposées par «la bonne gouvernance». Aussi l’opacité entoure-t-elle la gestion des affaires de l’Etat d’une manière presque maladive. L’opinion nationale — cela n’est pas nouveau — est tenue à l’écart de tout ce qui se décide ou se fait en haut lieu. Les partis et le Parlement sont ignorés par le chef de l’Etat. Depuis son arrivée au palais d’El Mouradia, Bouteflika, qui a bâti sa carrière politique sous l’ombre du FLN parti unique, n’a pas pris le soin de consulter publiquement les partis ou les personnalités nationales sur les affaires du pays. Les rares fois qu’il l’avait fait, c’était pour annoncer des élections. Inutile de s’étaler sur «les prouesses» de Bouteflika en matière des libertés publiques. Depuis 1999, l’Algérie assiste à une régression générale et dramatique des libertés et des droits. Aucun espace de liberté n’a été créé dans le pays par Bouteflika. Les marches sont interdites en Algérie. Aucun nouveau parti n’a été agréé ni aucune association de dimension nationale n’a été autorisée à activer. Les libertés politiques sont mises entre parenthèses. La création de nouveaux journaux est soumise à des tracasseries bureaucratiques d’un autre âge. La télévision est fermée à l’expression libre. L’activité syndicale autonome est sujette à des restrictions de type policier. La réforme promise de la justice n’a pas eu lieu. Et l’état d’urgence est maintenu contre vents et marées. Bouteflika, sans aucun argument, soutient qu’il faut garder cette situation d’exception au mépris de la Constitution et des lois. Les militaires, à travers le chef d’état-major de l’ANP, le général Lamari, disent autre chose. Ils n’y sont presque «pour rien» dans cette question d’état d’urgence qui accorde des pouvoirs exorbitants à l’armée, à en croire Lamari. Un Lamari qui apprend lui aussi à s’adresser aux médias étrangers pour «dire des choses» sur la politique interne. La presse algérienne, traînée dans la boue par Bouteflika lors de son passage au Parlement européen (quel mauvais endroit !) et par le général Lamari dans son entretien à Al Ahram, journal pro-gouvernemental égyptien, est ignorée par les officiels algériens lorsqu’il faut annoncer de «grandes décisions» et lorsqu’il faut clarifier des démarches politiques. L’accès des journalistes algériens à la présidence de la République est presque interdit, et interviewer un chef militaire relève presque de l’impossible. Le mépris des Algériens a atteint des proportions inquiétantes. Normal donc que Bouteflika ne rende pas public un rapport sur les droits humains dans le pays. Droits qui ne cessent de se détériorer avec le retour en force de la torture, des arrestations abusives, des détentions secrètes, de l’impunité et d’exactions en tous genres. Il y a comme un désintérêt de Bouteflika par rapport à ces questions essentielles. L’homme continue de voir la société d’en haut. Une société qui, à ses yeux, n’est pas «prête» pour la démocratie. Pas étonnant donc que l’on n’arrive pas, à El Mouradia, à faire la distinction entre l’essentiel et l’accessoire.

Par Fayçal Métaoui