Ksentini: «On peut s’exprimer utilement en dehors d’Alger»

POLÉMIQUE AUTOUR DE LA MARCHE DU 12 FÉVRIER
FAROUK KSENTINI, PRÉSIDENT DE LA CNCPPDH, À L’EXPRESSION

«On peut s’exprimer utilement en dehors d’Alger»

L’Expression, 10 Février 2011

Dans cet entretien, le président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (Cncppdh) estime que la levée de l’état d’urgence promise par le gouvernement est salutaire. Il précise que l’opposition peut manifester pacifiquement et utilement dans les autres wilayas, insistant sur le fait que l’interdiction des marches populaires à Alger obéit à des considérations strictement sécuritaires.

L’Expression: Le Président Bouteflika a décidé, au cours du dernier Conseil des ministres, de procéder à la levée prochaine de l’état d’urgence. Que pensez-vous de cette mesure?
Farouk Ksentini: C’est un acte salutaire. En annonçant la levée de l’état d’urgence, le président de la République vient ainsi de répondre favorablement, d’une part, à l’une des revendications fondamentales de la classe politique et civile, qui fait de cette doléance un cheval de bataille dans ses activités, et de l’autre, conscient que l’utilité de l’état d’urgence est arrivée à ses limites, du fait de la paix revenue, après la Réconciliation nationale, le président a usé, par voie de conséquence, de ses prérogatives pour ordonner la levée de l’état d’urgence, tout en suggérant au gouvernement de préparer un projet de loi portant sur la lutte antiterroriste. Aussi, il importe de dire qu’en évoquant la levée de l’état d’urgence, le président de la République a été très précis et clair. Il a donc pris l’engagement monumental de procéder à sa levée dans un avenir proche. La levée de l’état d’urgence devra donc intervenir bientôt.

Le Président peut-il procéder à la levée de l’état d’urgence par décret?
En effet, le Président Abdelaziz Bouteflika pourrait lever l’état d’urgence par décret, d’autant plus qu’une telle procédure ne demande pas assez de temps pour sa mise en application. Et pour y parvenir, il lui suffit, tout simplement, d’oeuvrer à l’annulation du décret paraphé en 1992 par lequel l’état d’urgence a été instauré et de décréter, par conséquent par un autre décret portant la levée de l’état d’urgence, et ce, selon le principe du parallélisme des formes. Par ailleurs, il convient de signaler, néanmoins, que décidément, le principe de la levée de l’état d’urgence est un acquis indiscutable.

En s’appuyant sur des considérations d’ordre sécuritaire, les autorités viennent d’interdire catégoriquement l’organisation des marches à Alger. Vous ne trouvez pas que cette mesure est injuste, d’autant plus que des voix se sont élevées pour la dénoncer?
Je pense que la position du gouvernement, qui venait d’interdire les marches dans la capitale, n’altère, en aucun cas, la liberté d’expression ou l’exercice des droits politiques et civils. Car, cette mesure répond à des conditions exceptionnelles bien précises et claires. Et puis, il faut dire que les conditions sécuritaires en sont à l’origine. L’environnement sécuritaire dans la capitale est différent de celui des autres régions du pays. Car, un attentat à Alger lors d’une marche peut faire des dégâts humains considérables. C’est dire que l’Etat est plus soucieux de la sécurité du citoyen. D’autant plus que la sécurité des biens et des citoyens demeure la première préoccupation d’un Etat. Néanmoins, il faut dire que dans un proche avenir l’Etat peut réviser cette décision. De ce fait, il est à noter que les raisons à l’origine de l’interdiction de la marche du 12 février prochain, initiée par la Coordination pour le changement et la démocratie (Cncd) sont purement sécuritaires. Pourquoi alors nous précipiter. Les choses évoluent par étape. D’ailleurs, il se peut que d’ici trè peu de temps, une mainlevée sera appliquée dans la capitale. Et puis, l’interdiction d’une marche à Alger ne constitue pas la fin du monde. Depuis que j’assiste à la vie politique de ce pays, je n’ai jamais vu une marche apporter de vraies solutions à des problèmes. Et puis, ce sont réellement, les gens qui projettent, aujourd’hui, de faire des marches pour poser leurs revendications. Je pense que les autorités sont claires à ce sujet. Il y a des grandes salles qui sont réservées à l’occasion. Comme ils peuvent également se prononcer autrement: par la presse, des réunions, des conférences de presse…On peut s’exprimer pacifiquement et utilement.

Bon nombre d’observateurs de la scène politique soutiennent que la loi portant sur la lutte contre le terrorisme préconisée par le Président, pourrait se substituer à l’état d’urgence. Qu’en pensez-vous?
Je pense que la levée d’état d’urgence est claire et précise. S’agissant de la loi portant sur la lutte contre le terrorisme, annoncée par le président, il convient de souligner cependant, que celle-ci sera également précise et claire. Elle portera à cet effet, sur la lutte contre le terrorisme résiduel. Et puis, il ne faut pas glisser, prématurément dans la polémique, alors que nous ne connaissons pas encore le contenu de cette loi. Donc, je pense qu’il faut d’abord attendre l’élaboration de cette loi pour se prononcer.

Pensez-vous qu’il y a réellement une volonté politique d’oeuvrer à l’ouverture du champ médiatique?
L’ouverture du champ médiatique relève de la volonté politique et effective des autorités. Par le biais du président, cette ouverture a été annoncée. Alors, je pense que le président de la République sait ce qu’il dit et ce qu’il fait. A partir de là, il est à signaler que l’ouverture des médias en Algérie, annoncée par le président lors du dernier Conseil des ministres, verra le jour incessamment. Car, le président a manifesté une volonté effective. Je ne pense pas qu’il y ait un doute la-dessus. D’autant plus qu’il a, souvent, oeuvré pour instaurer une véritable démocratie en Algérie. Toutefois, tout se fait par étapes, car l’on ne peut pas changer les choses du jour au lendemain.

Propos recueillis par Kamel Lakhdar CHAOUCHE