A la mémoire de Mahmoud Khelili

A la mémoire de Mahmoud Khelili

Algeria-Watch, 9 mars 2003

Mahmoud Khelili est décédé le 6 mars 2002. Un symbole de la lutte contre l’injustice, le mépris et la hogra nous a quitté, un doyen des défenseurs des droits humains s’est éteint.

Tous ceux qui ont connu ou côtoyé Mahmoud savent de quelle trempe il était. Devant toute injustice, tout abus de pouvoir, il se levait et agissait. Il a défendu toutes les causes justes, sur tout le territoire, à tout moment.

Au plus fort des années de sang, il a bravé les forces de l’ordre et agents de la Sécurité militaire pour dénoncer les détentions arbitraires, la torture, les disparitions forcées, les massacres, les procès inéquitables, la corruption.

Infatigable travailleur, il a assisté les victimes et leurs familles, couru les administrations et les tribunaux, interpellé les autorités algériennes et alerté l’opinion publique internationale. Si la tragédie algérienne a été révélée au-delà des frontières de l’Algérie, c’est aussi grâce aux appels et à l’action incessants de Mahmoud Khelili.

Il a connu intimidations, menaces, filatures, harcèlements administratifs, descentes au cabinet, arrestation et torture de ses fils, etc. Chaque coup porté contre lui a renforcé sa détermination à combattre l’injustice. Sa force et sa constance ont été d’un soutien existentiel pour les familles souvent désespérées et impuissantes face à une machine de guerre semblant omnipotente et omnipuissante.

Ces dernières années, ses problèmes de santé se sont accrus. Malgré les recommandations de ses amis et médecins, il ne s’est pas ménagé et n’a cessé de travailler et de défendre les victimes de l’arbitraire. Son cœur fragile, n’a pas tenu. Mahmoud a été rappelé. Qu’il repose en paix.

En rendant l’âme dès son arrivée à l’aéroport de Paris, Me Mahmoud Khélili accomplissait son dernier acte de résistance à la tyrannie des généraux algériens qu’il n’a cessé de dénoncer et de combattre toute une vie de militant des droits de l’Homme durant. Le président Jaques Chirac n’a pas dit un seul mot à toutes ces victimes du régime, à tous ces militants des droits de l’Homme, emprisonnés, harcelés, menacés de mort, à toutes ces mères de disparus qui couraient le long de son cortège à Alger ou à Oran pour l’interpeller. L’Algérie lui envoie une de ses figures de lutte pour les droits de l’Homme les plus imposantes pour expirer sur la terre des droits de l’Homme, sur le tarmac du même aéroport français qui l’a accueilli à son retour.

Le peuple algérien saura se souvenir de lui et veillera sur sa mémoire.
Le noble combat de Maître Mahmoud Khelili sera continué par d’autres femmes et hommes d’Algérie et mené jusqu’à la libération.

Lahouari ADDI, Farid AISSANI, Hocine AIT-AHMED, Abdennour ALI YAHIA, Yahia ASSAM, Madjid BENCHEIKH, Omar BENDERRA, Sofiane CHOUITER, Nacera DUTOUR, François GÈZE, Mohamed HARBI, Ghazi HIDOUCI, Anne JOUBERT, Anouar KOUTCHOUKALI, Ahmed MANAI, Salima MELLAH, Mehdi MOSBAH, Marguerite ROLLINDE, Abderrahmane Amine SIDHOUM, Salah-Eddine SIDHOUM, Habib SOUAIDIA, Fatiha TALAHITE, Brahim TAOUTI, Nesroulah YOUS, Fatima YOUS

Le parcours d’un véritable combattant

Mahmoud Khelili est né en 1935 à El Harrach (Alger).

Ancien maquisard de la guerre de libération nationale (dans la wilaya 4), il a débuté sa carrière au lendemain de l’indépendance, dans la police (1962-1974). Il a fait partie de la première promotion des commissaires de police de l’Algérie indépendante (promotion Ali Chérif), puis a été commissaire principal et contrôleur général. Révolté déjà par certaines pra-tiques (injustice, corruption), il sera arrêté et séquestré en 1973 durant plusieurs jours à l’ex-caserne Pelissier, siège de la direction générale de la police. Il échappera à une tentative de liquidation de la part de directeurs généraux de la police de l’époque. Son crime était d’avoir instruit des affaires de corruption touchant des membres de la nomenklatura de l’époque.

Il démissionne de la police en 1974, poursuit des études de droit et s’inscrit au barreau d’Alger en octobre 1976.

Dans les années 1980, il assure la défense de nombreuses personnes poursuivies dans les grands procès politiques de la période (berbéristes, benbellistes et islamistes). Devant la cour de sûreté de l’Etat, il dénonce les persécutions pour délit d’opinion dont sont victimes ses clients et n’hésite pas à citer des noms de généraux qu’il accuse de crime de torture. Il fait alors partie des avocats des droits de l’Homme qui ouvrent le chemin de la lutte officielle des droits de l’Homme.

Durant l’ouverture démocratique en 1989, il crée le Syndicat national des avocats algériens (SNAA) ce qui déplaira non seulement aux autorités mais aussi au barreau. Lors d’un débat télévisé sur la justice, il dénoncera la dépendance de cette dernière et la corruption y régnant. Il sera suspendu durant deux ans de ses fonctions d’avocat pour avoir essayé de casser ce tabou.

En 1990 il engage une campagne de sensibilisation et de mobilisation pour l’abolition de la peine de mort. Il organise à Alger la première marche contre cette peine.

Après le coup d’État de janvier 1992, l’instauration de l’état d’urgence le 9 février et surtout la promulgation en septembre 1992 du décret de lutte contre le terrorisme, il sera parmi les premiers avocats à dénoncer les procès expéditifs des tribunaux d’exception et leurs dérives, à l’occasion notamment du scandaleux « procès Nouh » en mars 1993 (cinquante accusés, sept condamnations à mort, qui seront exécutées). Tout au long de cette période, il assurera avec courage la défense de très nombreux accusés — quel que soit leur bord politique — déférés devant les juridictions d’exception (procès des dirigeants du FIS, procès Nouh, procès des auteurs présumés de l’attentat de l’aéroport, procès des « ravisseurs » des agents consulaires français, procès de la « mutinerie » de Serkadji, procès des assassins présumés de Matoub Lounés, procès de l’assassin présumé de Hachani…)

En 1994, les « services » tenteront de le faire taire en s’attaquant à sa famille et en arrêtant son fils Farid sur la route de Boufarik, l’accusant de participer à des « activités terroristes ».
En 1995, il sera parmi les premiers avocats à dénoncer le massacre de Serkadji, fera partie du collectif des avocats constitués et adressera au nom du SNAA un appel à la solidarité et au soutien des avocats du monde. Il participera activement avec son syndicat, à la rédaction du rapport préliminaire sur le carnage de Serkadji, publié le 3 juillet 1995. < http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvrap/serkadji.htm >. Il recevra quelques jours plus tard une lettre du mystérieux « GIA » le condamnant à mort.

En février 1998, à la veille de son départ en Europe pour participer à un colloque sur la situation des droits de l’homme en Algérie, une vingtaine de policiers et de militaires font irruption à 21 heures à son domicile. Après avoir brutalisé les membres de la famille et saccagé les lieux, ils procèdent à l’arrestation de deux de ses enfants, Hakim et Farid. Farid est libéré quelques heures plus tard après avoir été sauvagement agressé. Hakim, malade traité pour des troubles mentaux, est séquestré au commissariat de Cinq-Maisons (El Harrach). Il ne sera libéré que quatre jours plus tard.

En 1999, il est parmi les tous premiers défenseurs des droits de l’homme en Algérie à demander la traduction des généraux putschistes, auteurs de crimes contre l’humanité, devant un tribunal pénal international.

Il était une adresse obligée pour tous ceux qui travaillaient sur les droits de l’homme en Algérie, notamment les journalistes étrangers et les représentants des organisations internatio-nales de défense des droits de l’homme (comme Amnesty International, FIDH, Human Rights Watch), à qui il mettait à disposition tous ses dossiers et présentait des victimes. Il participera à de nombreux meetings internationaux en Europe (Paris, Marseille, Barcelone…) pour dé-noncer les atteintes aux droits de l’homme en Algérie.

Très tôt il expose des cas concrets de disparitions forcées et s’inscrit dans la marche de mobilisation des familles de disparus. Grâce à sa contribution, une liste de 3 700 cas de disparition et une autre de 1 100 cas d’exécutions sommaires ont pu être établies en janvier 2002 par le Dr Sidhoum et Algeria-Watch : Algérie : les disparitions forcées (1992-2001)
< http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/liste_disparitions/disparitions_liste_a.htm > et
< http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/1100_executions/1100_executions_A.htm >

Membre de la LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l’homme) et du Réseau euro-méditerranéen, il a souvent collaboré avec l’association Algeria-Watch. Il est l’un des membres fondateurs, en mai 2001 à La Haye, de Justitia Universalis (JU), organisation internationale de lutte contre l’impunité.

En novembre 2002, il est l’objet ainsi que son fils d’une campagne de menaces de mort par téléphone. Son cabinet est encerclé durant tout un après-midi par des civils armés à bord de véhicules banalisés. Me Khelili revenait d’Oran, où il avait assuré la défense d’un haut fonctionnaire local, déféré devant la justice pour avoir mis en cause un général, chef de région militaire, dans un vaste trafic de drogue dans l’Oranie.

Tout au long de ces années il a rédigé de nombreux appels et comptes rendus dont voici quelques titres :
* « Cas de torture documentés par Me Mahmoud Khelili », 1998, < http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvtort/khelili1.htm >.

* « Kidnapping et exécution sommaire de Youcef Zenati », 15 janvier 1999,
< http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvdisp/zenati.htm >.

* « Une affaire d’espionnage lourde de conséquences », 18 mai 1999, < http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvref/khelili4.htm >.

* « Les disparitions suite à des enlèvements par les forces de sécurité », allocution lors de la tournée d’information sur l’évolution la situation des droits de l’homme en Algérie qui a eu lieu en France, Suisse et Grande-Bretagne fin octobre-début novembre 1999, organisée par Hoggar à Genève en association avec la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) et le Syndicat national des avocats algériens (SNAA), < http://www.algeria-watch.org/farticle/aa/Khelili.htm >.

* « L’affaire Hachani : tentative de mener un procès “clandestinement” », 24 novembre 2000, < http://www.algeria-watch.org/farticle/hachani/Hachani_khelili.htm >.

* Disparitions forcées et torture en Algérie, recueil de témoignages rédigé avec Amina Kadi, Commission arabe des droits de l’homme, Éditions Eurabe, 2000.

* « La justice mise à l’épreuve », 28 mars 2001, < http://www.algeria-watch.org/farticle/justice/snaa.htm >.

* « La torture en Algérie (1991-2001) », publié en octobre 2001 sur le site d’Algeria-Watch. < http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvtort/torture_khelili.htm >

* « Crime contre forfaiture », 16 novembre 2002, < http://www.algeria-watch.org/mrv/mrvrepr/leulmi.htm >.